Et si l’homme nouveau avait succédé au dernier homme ? interroge la journaliste et essayiste Caroline Gaudriault, dans Un petit homme dans un vaste monde, un opuscule qui s’articule comme une question rhétorique. Cette interrogation qui a traversé les siècles sans jamais prendre une ride, Gaudriault l’affronte et ose un verdict tranché, se refusant toutefois à qualifier ce que les uns verraient comme un aboutissement et les autres comme une apocalypse. Si on l’en croit, une nouvelle ère et une humanité nouvelle qui s’inscrivent en faux avec l’Histoire depuis Hérodote et l’Homme depuis la Genèse se sont ouvertes. Il y eut un avant, il y aura désormais un après nous assure donc l’auteur. La raison ? Un intervalle dans lequel l’homme a sans doute oublié la mesure de son existence et volontairement ignoré son appartenance à la partition de l’Histoire et de sa grande hache. Dans sa démesure, dans sa volonté de réduire toutes les limites, l’homme a succombé au paradoxe de l’omnipotence qu’évoquait la théologie ancienne en se demandant si, dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait lui-même s’aliéner. A l’instar des premiers hommes qui avaient voulu être plus grands que Dieu en entreprenant la tour de Babel, les derniers hommes ont succombé à l’existentialisme exacerbé et, cette fois-ci, détrôné Dieu. Puis, dans leur rhétorique de domination, ils ont construit un monde qui les a dépassés, ouvrant grand le chantier de l’homme nouveau.
Plutôt que de se lamenter sur le sort du dernier homme, Caroline Gaudriault a préféré s’interroger sur la face du nouvel homme. Pour y répondre l’auteur s’est d’abord entretenue avec le Professeur Francis Fukuyama, le penseur américain de La fin de l’histoire. On y parle de démocratie libérale en tant qu’aspiration irrémédiablement liée à l’économie de marché plutôt qu’à l’universalisme, on imagine le retour des barbares pour libérer l’homme de sa condition bourgeoise et lénifiante, on évoque le progrès, l’environnement, la bioéthique, la technologie, le transhumanisme… Et l’on convient amèrement que « tout ce qu’il sera donné à l’homme de faire, il le fera » en envisageant le pire : « le jour où nous créerons des enfants incapables d’être choqués », « le jour où les moyens technologiques prendront le dessus sur nos références morales ». Et l’on espère aussi un peu, car il faudra bien que les nouvelles générations aiment leur époque comme nous aimâmes la nôtre.
Pour suppléer à ces réflexions qui se heurtent immanquablement à la métaphysique, quelques illustrations, réalisées par le photographe français Gérard Rancinan, viennent se greffer dans l’œuvre et tentent de dessiner ce visage qui est désormais le nôtre mais que nous ignorons pourtant. On y découvre un homme tantôt prisonnier (The Labyrinth, The Prisoner, Frame), tantôt acculé (The Edge), quand il n’est pas l’expression même du ridicule (The Fool) ou condamné à rouler éternellement un rocher dans le Tartare (Sisyphe). Quelques pensées libres, sous forme de dystopie achèvent le tableau. Simples aphorismes (« C’est quoi l’éternité ? Ce qui ne cesse de finir ou ce qui ne cesse de commencer ? », « L’homme c’est fatal », « L’homme précaire à des envies d’éternité », « Si l’homme disparaissait, qui le remarquerait ? »), quelques vers sur l’inutile, le progrès, le théâtre du monde, le politiquement correct ou encore une conversation intime entre l’homme et son cerveau, l’auteur multiplie les formes pédagogiques et poétiques pour esquisser celle de l’homme nouveau. De tout cela, faut-il finalement retenir que la fin de l’histoire, c’est peut-être tout simplement la fin d’une histoire ? En tous les cas, elle nous manque déjà.

Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama, Un petit homme dans un vaste monde, Paradox.

Caroline Gaudriault dédicacera son livre le samedi 12 avril à la Galerie Librairie Bettina, à partir de 16H00 (2 rue Bonaparte, Paris 6ème)

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