Le 16 octobre 1978, une épaisse fumée blanche s’élève dans le ciel. La place Saint-Pierre, noire de monde, frémit. Après deux jours de réclusion et huit tours de scrutin, les cardinaux réunis en conclave dans la chapelle Sixtine du Vatican viennent d’élire l’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, à la tête de l’Église catholique. Pour la première fois depuis 1522, le nouveau souverain  pontife n’est pas italien. Et pour la première fois dans l’histoire, c’est un Polonais ; un détail qui n’en est pas un, tant il marquera le pontificat de cet homme venu de l’Est. Lors de sa première allocution, il laissera de sa voix slave échapper ces mots qui, depuis, résonnent encore et toujours : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ !»

Au jeune pape fraîchement désigné, le Cardinal Stefan Wyszyński, Primat de Pologne avait déclaré : « le devoir du nouveau Pape sera d’introduire l’Église dans le Troisième Millénaire ». Dès lors, celui qu’on surnommera l’athlète de Dieu n’aura de cesse d’ouvrir au Christ la société, la culture, les systèmes politiques et économiques, jusqu’à faire crouler le mur de Berlin, « en inversant avec une force de géant –force qui lui venait de Dieu – une tendance qui pouvait sembler irréversible », comme le rappela son successeur, le pape Benoît XVI, lors de sa béatification le 1er mai 2011. Égrenant les déplacements comme son chapelet, Jean-Paul II répandait la bonne nouvelle, évoquant inlassablement la vocation universelle de chacun à la vie élevée de la vie chrétienne, soulignant sans relâche l’indissociabilité de la raison à la foi. L’évêque de Rome dispensait un catéchisme qu’il conciliait avec un enseignement visionnaire de l’anthropologie humaine. Et sans doute est-ce pour cela qu’il accordait tant d’importance à la famille, au mariage, au droit inaliénable à la vie, à l’amour et à la sexualité. Sa philosophie personnaliste aura aussi marqué la doctrine sociale de l’Eglise. Il dénonçait ainsi tout autant les grandes erreurs idéologiques libérales ou socialistes qu’il voyait tour à tour comme une hypertrophie de la liberté ou une atrophie de la liberté. Et par là même, il invitait les hommes de bonne volonté à la dignité, à la solidarité, et à la justice sociale.

Partisan du dialogue interreligieux, Karol Wojtyla fut le premier à instaurer une journée mondiale de la prière, sans toutefois concéder un relativisme en matière de croyances religieuses, car, disait-il : « Dans la grande bataille pour la paix, l’humanité, avec sa diversité même, doit puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes où la conscience se forme et sur lesquelles se fonde l’agir moral des hommes ». Plus encore avec le peuple juif qu’il considérait le frère aîné des chrétiens, le Saint-Père avait noué une relation toute particulière. Dans une lettre où il évoque son pèlerinage sur les lieux associés au ministère de Jésus, le 29 juin 1999, il écrivait : « Si cette focalisation sur la Terre sainte est l’expression du devoir de mémoire des chrétiens, elle entend également témoigner du lien profond que les chrétiens continuent d’entretenir avec le peuple juif, ce peuple dont le Christ est issu selon la chair ». Moins d’un an après son élection, le descendant de Simon-Pierre s’était d’ailleurs rendu à Auschwitz ; un voyage qui, selon le père Manfred Deselaers, responsable du programme du Centre de dialogue et de prière d’Auschwitz, aurait été son « école de sainteté» : « Karol Wojtyla a compris en ce lieu la vérité sur l’homme, car les questions que chacun se pose ici sont les questions fondamentales sur le sens global de la vie ».

Adulé, Jean-Paul II le fut sans aucun doute. Mais il fut aussi la cible de nombreux détracteurs – quand il ne fut pas celle d’un tueur – qui blâmaient en lui ce que l’on reprochera toujours à l’Eglise : une lecture de l’absolu qui ne saurait se résoudre à l’utilitarisme distribué à tout va par une nouvelle conception de l’homme. D’autres condamneront, à l’inverse, un « relativisme décadent », initiant un schisme qui court toujours aujourd’hui, malgré de nombreuses tentatives de rapprochement. Deux formes d’oppositions, un tant soit peu fanatiques, radicalement opposées, mais concentrées sur un seul et même homme. Un acharnement qui ne prouve que trop bien, s’il en était encore besoin, que le pape polonais fut, en toutes circonstances, un homme de mesure et d’équilibre.

Nombreux sont les témoignages de ceux qui eurent la chance de le côtoyer. Tous se rappellent sa grande intelligence, son empathie extraordinaire, son humour bienveillant et, surtout, son charisme spirituel qui ne pouvait laisser personne indifférent. Théologien, philosophe, polyglotte, athlète, comédien, Jean-Paul II réunissait toutes les tiares, comme pour signifier l’universalisme auquel est appelée l’Eglise. Aujourd’hui, son nom s’apprête à rejoindre la foule des saints qu’il a proclamés durant les presque 27 ans de son pontificat. Le peuple, conformément à la tradition, l’avait demandé, le jour même de ses obsèques, le 8 avril 2005, lorsqu’il scandait « Santo subito ». Il aura fallu entre temps l’ouverture d’un procès en canonisation ainsi qu’un miracle attesté. Mais rien n’est impossible à Dieu.

*Photo : GALAZKA/SIPA. 00427757_000003.

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