Jean Daniel a choisi la pire des façons de s’adresser à ses amis : en leur disant la vérité. Leur vérité. Depuis 1956, date de son premier reportage en Israël, et alors que tant d’autres donnaient dans le genre « ambassadeur de l’Unesco » – amis de tous, ennemis des vérités qui fâchent… –, il n’aura jamais cessé de remuer le fer dans la plaie et de mettre chaque camp face à ses responsabilités.

Aux Israéliens, il a conseillé dès les années 1960 d’abandonner « la chimère d’un Grand Israël », puis d’envisager de « partager » Jérusalem et enfin, plus que tout, de se croire assez forts pour accéder aux demandes légitimes des Palestiniens et de prendre en compte leurs souffrances. Jamais il n’aura posé sa plume quand il s’agissait de critiquer le jeune Etat ou son armée, et jamais il n’aura manqué de dénoncer leurs dérives – jusqu’à Sabra et Chatila, qui fut le théâtre du massacre de Palestiniens par des Libanais, avec la bénédiction, estime-t-il, de Tsahal[1. On verra, à ce sujet, le film Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman (actuellement sur les écrans). En attendant, un jour, que les cinémas égyptien ou syrien soient capables de tels exercices…]. Mais celui qui fut insulté et soupçonné pour ses origines juives, n’aura pas non plus échappé à l’accusation de trahison : en s’interrogeant, à un demi-siècle de distance, sur l’hypothèse de la disparition d’Israël, puis sur l’américanisation (à ses yeux néfastes) du sionisme, Jean Daniel a régulièrement froissé ceux qui attendaient de lui un engagement aveugle en faveur d’Israël.

De même n’aura-t-il jamais ménagé ses amis et interlocuteurs arabes ou Palestiniens. Et cet équilibre dans la critique, qui n’a rien de formel, mais répond à la désespérante complexité du drame moyen-oriental, n’est pas le moindre des intérêts de cette somme. La tentation, constante chez certains, de propager la haine des Juifs trouvera toujours, sous sa plume, une réprobation immédiate et argumentée. De même, l’hypocrisie des leaders musulmans sur la « fraternité arabe » : des massacres de Septembre Noir à l’organisation délibérée de la misère des réfugiés, les pays arabes auront très largement contribué à la souffrance et au désespoir palestiniens. On trouvera également, dans cet épais volume, des analyses sur l’évolution de la politique arabe (du nationalisme au religieux), sur les neocons, mais aussi des portraits éclairants de Sadate et d’Arafat, ainsi qu’une longue réflexion sur De Gaulle et les Juifs dont les conclusions, déroutantes, feront les délices du lecteur.

Reste une question : Jean Daniel croit-il à la paix ? Curieusement, oui. Sa consternation ne s’abandonne jamais au fatalisme. De culture arabe, familiers de leurs leaders, il sent proche le moment où les peuples musulmans devront choisir entre l’aventure confessionnelle et la réconciliation avec l’idée du bonheur et de la cohabitation – et alors, tout deviendra possible. Quant aux Israéliens, il les sait exténués par ce conflit qui ronge leurs âmes et prend leurs enfants. La paix de guerre lasse : qui sait ? Ce pourrait être du reste, selon moi, le fin mot de cet ouvrage : « Amis, vous ferez un jour la paix, car vous avez tous également tort. »

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