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Gandolfini, contrat rempli

Gandolfini, contrat rempli

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Il est toujours troublant d’être dévasté par la disparition d’un homme qu’on n’a jamais rencontré. Je me souviens parfaitement du jour où j’ai vu Les Soprano pour la première fois.  Je travaillais à Télérama à l’époque, et nous avions reçu les premiers épisodes en version non sous-titrée, un tas de cassettes VHS reliées par un élastique. Je m’y étais collé, car personne d’autre ne pipait un mot d’anglais dans la rédaction. J’avais regardé les six premiers épisodes d’une traite dans un bocal de visionnage de la rue de Naples. Un choc majeur. J’en étais ressorti sidéré par la qualité des dialogues, du casting, de la réalisation, la beauté subjuguante des images du directeur photo Alik Sakharov, et la présence animale, inquiétante et douce à la fois de l’ours Gandolfini. Personne n’avait jamais filmé le New Jersey et ses habitants avec un tel réalisme. On était chez Bruce Springsteen période Nebraska, un truc gris et triste, où chacun survit comme il peut, y compris les petites mains de Cosa Nostra et leur famille. La série était une grande claque dans la figure, une révolution dans la manière de raconter des histoires à la télévision.  Il s’agissait à l’évidence d’un chef-d’œuvre, tourné en 35mm, avec les moyens du cinéma, et la volonté de redonner toute sa noblesse au concept de série, en ignorant les grosses ficelles qui plaisent aux annonceurs et aux ménagères. David Lynch avait tenté le coup avec son formidable Twin Peaks, mais n’avait pas tenu la distance.  Les Soprano était armé pour réussir l’improbable grand chelem : plaire à la fois aux cinéphiles et au grand public.[access capability=”lire_inedits”] La série était tellement géniale et si bien documentée que même les vrais mafieux sont rapidement devenus accros, comme en ont témoigné des écoutes du FBI.

J’avais immédiatement pris le premier avion pour Los Angeles pour rencontrer David Chase, le créateur et showrunner[[1].  D’après Wikipedia, le showrunner,  ou auteur-producteur est, dans l’univers du cinéma et de la télévision, la personne responsable du travail quotidien sur une émission ou une série télévisée.] de la série. Chase est un intello italo-américain, modeste et raisonnablement dépressif (comme beaucoup de gens intéressants), un amoureux du cinéma européen, qui se sentait mal à l’aise devant ce succès improbable au royaume de l’entertainment. Il n’en revenait pas qu’on vienne de France pour le faire parler de son travail. Il n’avait qu’une crainte : celle que le buzz retombe comme un soufflé, et que la chaîne HBO (le Canal Plus américain) ne signe pas pour une saison supplémentaire. De retour à Paris, une interview-fleuve sous le bras, je réclamais le minimum : la couverture du journal. Les Soprano ne méritait rien de moins. Je me souviens, pour l’anecdote, d’un débat improbable avec la rédac’ chef, l’inénarrable Fabienne Pascaud, qui ne comprenait pas l’intérêt de gâcher des pages pour ce machin amerloque. À sa décharge, sa série préférée était Derrick, ce qui résume bien ses critères esthétiques et explique ses choix éditoriaux parfois hasardeux. Bref, adieu la « une ».

Non seulement HBO a signé pour une deuxième saison, mais la série est devenue un phénomène grandissant tout au long de ses six saisons d’existence. Et ce, uniquement pour de bonnes raisons : aucune autre série n’arrive à la cheville de cette saga addictive, drôle et cruelle, et James Gandolfini réalise quatre-vingt-six heures durant — mention spéciale aux séquences récurrentes chez sa psy — une performance d’acteur unique dans les annales du cinéma et de la télévision. Tony Soprano est gros, vulgaire, violent, inculte, mais il est aussi doux comme un agneau, proche de sa famille, et se sent coupable à chaque fois qu’il rentre à la maison après avoir baisé une pute ou exécuté un concurrent. C’est tout le talent de James Gandolfini, acteur au charisme unique, que de susciter une empathie universelle pour son personnage. Les mecs rêvent d’être Tony Soprano pour inspirer le respect et vivre une vie de gangster (cigare, sexe, alcool, pas d’horaires de bureau). Et toutes les femmes aiment Tony car c’est un bon père de famille, une bête de sexe, un ours en peluche puissant et rassurant – et en prime il gagne bien sa vie.

En faisant d’un mauvais garçon le héros d’une saga de cette ampleur, Chase et Gandolfini ont réinventé la série américaine, et singulièrement ringardisé le cinéma traditionnel. Comment raconter quoi que ce soit de nuancé et détaillé en 90 minutes quand on peut suivre des personnages pendant 86 heures ? Depuis Les Soprano, le « format série » a prouvé qu’il pouvait être au cinéma ce que le roman russe est à la brève de comptoir : une ambition supérieure. Depuis le clap de fin, les héritiers de David Chase se sont enfoncés dans la brèche avec talent : il y a plus de créativité et d’intelligence dans un épisode de Mad Men ou de Breaking Bad que dans l’immense majorité des films qui sortent en salle.

Gandolfini est mort foudroyé par une crise cardiaque en Italie. Pour les amoureux des Soprano, l’info n’est pas anecdotique. Le parrain de la mafia du New Jersey était en vacances « in the old country », comme disent les Italo-Américains, « le pays des origines », qui faisait l’objet d’un culte dans la série (et d’un épisode d’anthologie, « Commendatori », saison 2, épisode 4). C’est idiot mais cela me réchauffe un peu le cœur de savoir que Gandolfini a terminé sa vie en Italie, en mangeant ses plats favoris, les célèbres « gabagool », « scharole » et autres « canolli », dont il s’empiffrait goulûment à chaque épisode.[/access]

So long, Tony.

 

 

Eté 2013 #4

Article extrait du Magazine Causeur


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Romancier, journaliste, conseiller politique, createur de l'Université du Futur

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