Hier, lors d’une conférence de presse organisée à l’issue d’une entrevue avec le Premier ministre égyptien Ibrahim Mahlab, le PDG d’Orange Stéphane Richard a mis sur les points sur les i lorsqu’un journaliste l’a interrogé sur les liens de son entreprise avec la société israélienne Partner, notamment implantée dans les colonies de Cisjordanie. «Je suis prêt à (les) abandonner demain matin » mais « sans exposer Orange à des risques (juridiques) énormes», a lâché Richard.

Exposons le fond de l’affaire. Depuis 1998, après la signature d’un accord avec Hutchison – propriétaire à l’époque de la marque Orange – Partner (2,77 millions d’abonnés en Israël, soit 28% du marché) distribue ses offres de téléphonie mobile sous l’estampille Orange. Quand France Telecom achète Orange à la société hongkongaise, elle hérite aussi de ce contrat, renouvelé d’ailleurs récemment pour dix ans. Pour la société israélienne la marque est un atout important – ou au moins elle l’était jusqu’à hier… – dans lequel elle a beaucoup investie depuis 17 ans. Pour FT, ça représente quelques millions d’euros de recettes – donc presque rien.

Mais la sortie de Richard, incarnation du grand patron français alternant le service dans la haute fonction publique et les pantouflages dans le monde des affaires, ne doit rien au hasard. Au Caire, les affaires sont les affaires. Et si à Tel-Aviv, Jérusalem, Haïfa, ou même Hébron, Orange ne dispose que d’un partenariat commercial avec une boîte locale, il en va tout autrement à l’ombre des pyramides.  Mobinil, l’une des principales sociétés de GSM égyptiennes, est détenue à 94% par le groupe français, ce qui en fait de facto une de ses filiales, dans un pays de plus de 80 millions de consommateurs. Soit un marché à peu près huit fois plus important que la clientèle israélienne. Vu les chiffres, pas besoin d’un MBA – ni même d’être dircab à Bercy – pour comprendre de quoi il en retourne…

La petite phrase de Richard survient dans des circonstances particulières. Il a probablement longuement été question du partenariat franco-israélien lors de ses discussions avec le chef du gouvernement égyptien. Un sacré caillou dans la chaussure que ce contrat pourtant ancien (et relativement anecdotique) que l’opposition égyptienne a remis sur le devant de l’affiche. Car dans la République du maréchal Sissi, s’il ne fait pas bon soutenir les Frères musulmans – exécutés les uns après les autres avec l’aval tacite du mufti de la République – ni contester les bases autoritaires du régime, l’antisionisme est l’un des derniers ressorts exploitables par la société civile. Malgré la lutte qu’il a engagée contre le Hamas, ses tunnels d’armes, sa propagande et ses trafics, Sissi ne peut décemment dénier à ses derniers détracteurs le droit d’incendier l’Etat juif, forcément spoliateur, colonisateur, oppresseur, et j’en passe…

On touche là au ventre mou du régime militaire égyptien. Comme sous Nasser, Sadate et Moubarak, l’État profond militaro-sécuritaire contrôle les principaux leviers du pouvoir mais doit composer avec une société bien plus conservatrice, rigoriste et musulmane que ses représentants politiques. La signature d’une paix froide avec Israël n’y a rien changé. Bien au contraire, plus l’exécutif réprime férocement les milieux politiques islamistes, plus il doit encourager l’islamisation par le bas et consentir à des concessions sociales.

En l’occurrence, Orange pourrait faire plaisir aux autorités égyptiennes pour pas cher. Si l’entreprise, largement contrôlée par l’Etat français, venait à se désengager définitivement du marché israélien, ses interlocuteurs égyptiens respireraient un grand coup.

Mais, dans les faits, Stéphane Richard a mécontenté tout le monde. Son retrait de l’Etat hébreu n’est encore qu’un vœu pieux, au grand courroux des animateurs du mouvement de boycott BDS, mais a suffi à aliéner une grande partie de l’opinion israélienne. C’est ce qu’on appelle la maladresse des habiles.

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*Photo : Dan Balilty/AP/SIPA/AP21745205_000002

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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