C’est aussi à cette époque que Kári Stefánsson, brillant généticien et neurophysicien, abandonna sa carrière américaine pour faire profiter ses compatriotes de son savoir et exploiter les atouts supposés de la population. Son idée était la suivante : les Islandais étant peu nombreux il devait être possible de retracer leur généalogie, puis de dresser une carte génétique de toute la population afin de découvrir les gènes coupables de certaines pathologies – comme si le patrimoine génétique islandais n’avait pas reçu d’apport extérieur, malgré les visites des marins bretons à l’Est et des basques dans les Fjords de l’Ouest. Le caratère fumeux de ce raisonnement n’a pas empêché l’Etat d’apporter tout son soutien à l’entreprise baptisée Decode pour l’exploitation du patrimoine génétique de l’île. Sans contrepartie et sans l’autorisation des intéressés. Cela a été l’une des grandes affaires de la fin des années 1990. Quelques (rares) Islandais ont protesté, mais on n’arrête pas le progrès : un bâtiment moderne fut édifié à un jet de pierre de l’Université d’Islande, on embaucha massivement et, pour couronner le tout, de nombreuses municipalités islandaises investirent tout ou une grosse partie de leurs avoirs en actions Decode.

Quelques années plus tard, Decode, qui n’avait pas découvert grand-chose, licenciait massivement, créant un grand traumatisme dans une population peu habituée au chômage. Pire, le prix de l’action Decode avait été divisé par dix, ruinant potentiellement les municipalités qui avaient, sur les conseils des banquiers-elfes irresponsables, placé tous leurs œufs dans ce panier percé. La tempête passa et on oublia. Kári, admirable parleur, parvint plusieurs fois à recapitaliser. Jamais il ne lui fut demandé de payer quoi que ce soit à la population dont il prétendait exploiter à son seul profit le supposé patrimoine génétique.

La grande affaire suivante fut le projet de barrage de Kárahnjukar. La partie orientale de l’île, région la plus touchée par la crise de la pêche, est aussi la moins dotée en infrastructures touristiques – et malgré sa beauté, comme guide, je n’y ai jamais emmené personne. Depuis les années 1960, les responsables politiques font miroiter à des populations méfiantes une solution miracle : la construction, quelque part sur le Vatnajökull (glacier qui a la taille de la Corse), d’un grand barrage et d’une fonderie d’aluminium. Après plusieurs tentatives avortées, Landsvirkjun (l’EDF local) est parvenue à faire voter en 2003 un projet pharaonique. Pour construire ce barrage, le plus grand d’Europe (!), il a fallu détourner les eaux de plusieurs rivières glacières en creusant d’énormes tunnels. Ignorant les réticences des des géologues, géographes et économistes, les politiciens du Parti de l’indépendance et du Parti libéral ont obtenu que l’Etat garantisse le prêt astronomique contracté par Landsvirkjun.

À défaut de sauver leurs emplois, les habitants de la région espéraient vendre leurs maisons à meilleur prix. Les Islandais, qui boudent les usines de transformation du poissson, n’allaient pas se ruer pour devenir métallos. Résultat: il est depuis deux ans question d’une privatisation de Landsvirkjun, qui braderait derechef la terre acquise pour le barrage. Encore une histoire d’accaparement.

Le secteur qui finançait et excitait une partie de ces entreprises délirantes ne pouvait rester longtemps sage lui-même. Comme l’explique très bien Gérard Lemarquis dans le Monde du 9 octobre, les banques islandaises se sont regroupées avant d’être privatisées dans les années 1990 et de se livrer à une frénésie de dépense et d’affichage. Plutôt que de financer l’activité des entreprises ou le logement des ménages, elles ont déployé une énergie considérable pour encourager l’hyper-consommation. On a alors vu les Islandais rouler dans de somptueux 4×4, manipuler des téléphones dernier cri, sortir encore et toujours, dîner dans des restaurants aux prix exorbitants, s’habiller à la dernière mode et boire plus que de raison dans un pays où l’alcool est outrageusement taxé. Les foyers les plus modestes ne s’interdisaient plus aucune folie. Les mensualités s’empilaient excédant le revenu du ménage ? On n’allait pas se priver d’un voyage au soleil. En fait, les voitures, les appartements, les vêtements luxueux, les téléphones dernier cri – tout appartenait aux banques. Qui appliquaient à leur gestion la même largesse : de jeunes aventuriers de la finance se mirent à acheter tout et n’importe quoi en Scandinavie, au Royaume-Uni, jusqu’en France avec l’enseigne Labeyrie. Bref, la nation entière s’est mobilisée pour offrir à l’Islande le record mondial du surendettement : la dette cumulée des banques représente douze fois le PNB. On connaît la suite : effondrement du système bancaire et quasi banqueroute de l’Etat qui, deux ans après le départ d’une base américaine, a dû faire appel à l’oncle Vlad.

L’un des principaux responsables de cette catastrophe économique est sans conteste Davið Oddsson, chef du parti de l’Indépendance, Premier ministre de 1991 à 2004, puis ministre des Affaires étrangères et directeur de la banque centrale. Bref, le patron de l’île. Il a réussi à être l’homme-lige de quelques grandes familles qui géraient le pays depuis des décennies, assez bien jusqu’à son arrivée. Il refuse depuis quinze ans d’envisager l’adhésion de l’Islande à l’Union européenne, décidant à la place du peuple – qui préfère consommer. Enivrés par l’impression d’acheter le monde entier, et par l’afflux de touristes[2. Il y a trois ans, au cours de l’été, il y eut plus de touriste que d’Islandais sur l’île. C’est désormais souvent le cas l’été.], les Islandais se sont cru le centre du monde. Ils n’ont réussi qu’à perdre leur âme et à devenir une succursale cheap de la marque Amérique. La grenouille islandaise explose aujourd’hui de sa vanité. Et aussi d’avoir cru aux contes de fées.

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