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Houellebecq, à côté de la vie

Houellebecq, à côté de la vie
Michel Houellebecq en Espagne, septembre 2019 © REX/SIPA

Anéantir, dit-il. Il est peu de romans, je crois, qui portent des titres à l’infinitif, ce degré zéro du verbe, ce mode de l’impersonnel qui convient si bien à l’univers neutre de Michel Houellebecq. 


“Anéantir” évoque le premier fil du livre, les attentats nihilistes (une épigraphe évoque Netchayev et son catéchisme révolutionnaire), le cyber-terrorisme, puis les attentats avec des victimes réelles. Michel Houellebecq ouvre une voie romanesque à la Umberto Eco, avec cryptogrammes, espionnage, sociétés secrètes et complots. Le lecteur s’attend à un roman à code et à clés, à déchiffrer par une savante herméneutique. Occultisme, ésotérisme, voilà qui est captivant, il y a même des illustrations originales, un peu naïves, qui évoquent satanisme, hérésie et gnose noire. 

Les lecteurs frustrés

Pourquoi, dès lors, dévier, pourquoi Michel Houellebecq abandonne-t-il ce fil rouge exaltant, pourquoi le roman digresse-t-il du terrorisme international à l’intime familial ? Le lecteur, admettons-le, ne peut qu’être frustré par cette digression de cinq cents pages, et par le dévoiement du roman d’anticipation, d’espionnage et d’horreur (avec des clins d’œil à Lovecraft) qui s’ouvre sur la décapitation virtuelle d’un ministre, vers le roman familial. 

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On peut cependant proposer une interprétation. Le monde de Michel Houellebecq, le nôtre, ne peut plus être déchiffré, il est en deçà ou au-delà de toute herméneutique, de tout décodage. Désenchanté – la langue originale de Max Weber dit “dé-magiqué”–, notre monde ne recèle plus de secret, plus de sacré. Exotérique, profane, et transparent, notre monde n’a plus de sens caché. Nous avons perdu le sens de l’allégorie. Finalement, même les sociétés secrètes sont absurdes, elles n’ont rien à dire ni du Siècle ni du Royaume à venir. Le personnage de Paul Raison est à ce titre parfaitement houellebecquien : personnage conceptuel, incarnation de l’homme moyen, ni médiocre, ni nul, mais moyen, haut fonctionnaire vivant dans l’ombre des Princes, en deuil de l’Eros et de la passion. L’homme d’aujourd’hui, la raison faite homme. 

Un roman mort-né ?

Paul est un homme qui sera passé à côté de la vie, c’est-à-dire de l’amour et de l’exaltation des sens. Un homme anesthésié et anesthétique. Marié à Prudence, son mariage s’est progressivement délité. Le couple vit comme deux colocataires. Au fond, ils ne vivent ni l’un avec l’autre, ni l’un pour l’autre, mais l’un à côté l’un de l’autre. Mais alors ne pourrait-on pas suggérer que cette vie de côté, ou plutôt ce passage à côté de la vie, s’applique au roman lui-même ? Un roman qui passe pour ainsi dire à côté de lui-même : non pas un échec, mais un non-succès. Une potentialité, une virtualité de roman, de même que Paul n’aura eu d’existence que potentielle, potentialité de vie qu’illustre la position fœtale, position préférée de Paul dans le sommeil et dans le coït. Sur le côté, oui, comme si Paul incarnait cette aspiration à revenir au ventre maternel, ce désir, très cioranien, de ne pas être né. Bataille ou Freud diraient : revenir à l’indifférencié. 

Serions-nous alors en présence d’un roman mort-né ? 

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Pourtant, tout ne se termine pas là, sur cette virtualité, sur cet embryon littéraire de 730 pages. Michel Houellebecq, en mettant en scène ce personnage qui passe à côté de sa propre vie, offre une fin lyrique et consolatrice. Finalement, il nous montre une naissance. Alors que sa chair pourrit, alors que dévoré par son cancer il pue comme Lazare, Paul connaît la rédemption de sa vie manquée, de sa vie de côté. Car à mesure qu’il se meurt l’amour charnel, voire mystique, renaît. La “profondeur des sexes”, pour parler comme Fabrice Hadjadj, le mystère catholique, à la fois hyper-physique et métaphysique de la chair, est donné dans les dernières pages du livre. Consolation par fellation ? Sans doute, mais le style cru de Michel Houellebecq n’est jamais cruel. Au contraire, le sexe se fait ici soin, et le don d’elle-même de la peu prude Prudence rachète la non-vie de Paul. 

© Thomas COEX / AFP

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Après une version profane et plate de la mort d’Ivan Illitch (Pourquoi mourir ? Il n’y aura plus rien après, je ne sentirai plus), Michel Houellebecq écrit donc la rédemption par l’union charnelle. C’est ainsi que la pulsion de vie triomphe de la charogne, que ça bande jusqu’à la mort, et que la tumescence du sexe défie le tumulus où le corps pourrira. Au-delà du sexe, Paul jouit enfin de la chair du monde, de la beauté des paysages, d’une lumière dorée sur les collines du Beaujolais, d’une conversation muette avec son père agonisant. La langue de la raison n’a pas le dernier mot, d’ailleurs, la langue organique de Paul est elle-même atteinte par la tumeur et le lecteur s’attend à ce qu’elle finisse par tomber. Plus besoin alors de la parole, le livre peut se clore sur l’entretien silencieux des hommes et sur le chant du monde. 

Anéantir

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est professeur de littérature française et directeur du Centre d’études sur la Shoah et les génocides à l’Université du Minnesota (États-Unis)

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