L’affaire a fait grand bruit. « 100% des femmes ont déjà été harcelées ou agressées sexuellement dans les transports en commun ». Telle est la conclusion établie par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes dans un rapport remis à Najat Vallaud-Belkacem ce jeudi. 100% des femmes, vraiment ? Alors, je n’existe pas. Et bon nombre de mes amies non plus.

Je ne vais pas donner ma bénédiction implicite à ceux qui braillent contre vents et marées que tout va très bien, Madame la Marquise, et qui balayent d’un revers de main les témoignages si nombreux de femmes en détresse, car il n’est plus grande insulte à l’égard de ces dernières que de nier leur souffrance et les problèmes véritables auxquels nous sommes toutes confrontées. Je suis désolée que mes propos n’aillent pas dans le sens de l’idéologie sécuritaire la plus alarmiste, mais je dois vous avouer une chose : je ne me fais jamais emmerder. Ni dans le RER ou le métro que j’emprunte matin et soir, ni dans la rue, ni dans la banlieue où je vis depuis deux décennies. Pas même à Barbès où, il y a quelque temps, je profitais des premiers jours de soleil pour me délester de mon manteau d’hiver.

Suis-je une jeune fille discrète et très couverte ? Une femme costaud qu’on a trop peur d’embêter ? Une créature déconnectée des réalités qui vit cloîtrée dans une résidence de luxe ? Sûrement pas. J’ai la vingtaine, la féminité plantureuse et communicative, je m’habille comme bon me semble et ne me refuse rien. Je déambule le sein libre (avec un 100C…) si l’humeur m’en dit et j’enfile du très court quand l’envie m’en prend. Lorsqu’il est très tard et qu’il n’y a pas de bus, je rentre à pieds et pour aller plus vite, je coupe par un quartier réputé sensible où s’amoncellent en bandes les jeunes hommes désœuvrés. C’est vous dire à quel point je cherche les ennuis.

J’ai bien essayé de retourner cette étude dans tous les sens, mais il n’y a rien à faire : sans dire évidemment que le harcèlement sexuel n’existe pas, je dois reconnaître que celui-ci ne m’a jamais préoccupée.

D’ailleurs, harceler, ça veut dire quoi, au juste ?

Si l’on prend en exemple les Etats-Unis, où des féministes ont récemment planté une cinquantaine de panneaux « No catcall zone » pour interdire aux hommes d’accoster les femmes sous couvert de lutte anti-harcèlement, alors oui, je dois me faire harceler tous les jours… et je ne suis même pas au courant ! Pire encore, j’aime ça et me réserve le droit de faire la même chose.

Du haut de ma vingtaine, j’ai connu d’innombrables scènes de vie quotidienne pour lesquelles Isabelle Alonso aurait déjà porté plainte. J’ai vécu ce que vivent toutes les femmes, en particulier celles dont la féminité est assumée. Les klaxons, les regards, les sifflets, les compliments murmurés à l’oreille, les propositions et les invitations en tous genres… Et je ne me sens pas harcelée le moins du monde. Au contraire, je glane les compliments comme on ramasse des coquillages, me réjouissant de l’effet que je fais à des hommes dont je refuse pourtant les avances car ils ne me plaisent souvent pas.

Je me vois bien obligée de faire la conclusion suivante : nous vivons dans une société où la confusion entre séduction et harcèlement s’est normalisée. Il suffit de voir les réactions enflammées au tweet de Sophie de Menthon, qui admet qu’« être sifflée dans la rue est plutôt sympa », pour le comprendre : désormais, accoster une femme revient à lui fourrer de force le sexe au fond du gosier. Tant et si bien que beaucoup se sentent agressées à la moindre approche, n’hésitant pas à prendre des airs hautains, dégainer le mépris le plus glacial, oser les paroles les plus dévalorisantes, à fortiori quand le dragueur est un paria de la société. L’exemple du jeune de banlieue traité comme s’il avait la lèpre, je l’ai vu plus d’une fois. Et il n’est pas rare que ce soit à ce moment là que les choses se mettent à mal tourner car la méchanceté ne peut engendrer qu’elle-même. (voir cette vidéo, à partir de 16 min)

Pourtant, notre culture française et notre héritage latin nous ont donné le goût de l’amour, du flirt et de la beauté. Loin de les considérer comme triviaux, nous les honorons car ils nous rappellent des grâces supérieures à celles de notre monde et nous relient au jaillissement procréateur : c’est tout le miracle de la vie et de la création qui se trouve convoqué quand passe une jolie femme. Quel outrage commet un homme qui choisit, par un sifflet ou une parole flatteuse, d’en célébrer les charmes ? Il suffit souvent d’un merci, d’un sourire, d’une parole aimable, d’un au revoir poli, en somme du respect le plus élémentaire, pour que vous soyez alors gratifiée de paroles plus sympathiques encore et qu’on vous laisse filer sans heurts.

Des siècles de répression sexuelle et l’insécurité qui sévit actuellement en France ont probablement marqué notre inconscient au fer rouge : les femmes portent en elles un traumatisme et souvent, la peur bien ancrée du prédateur masculin qui leur a fait tant de mal par le passé. D’autres facteurs s’ajoutent : une sur-intellectualisation qui fait dédaigner le corps alors même que celui-ci n’est pas moins noble que l’esprit, et un féminisme puritain hérité de la branche la plus austère du christianisme, celle-là même qui n’aime pas la chair. Pour finir, notre époque déconnectée du ciel nous condamne à l’égalitarisme. La beauté comme l’excellence finissent clouées au pilori, comme tout ce qui est inné, car l’absence de structures spirituelles les font voir comme injustes. Les progressistes s’engagent dans la lutte : la séduction sera combattue et expurgée de tout ce qui en fait le sucre.

Les féministes qui prétendent empêcher les hommes de siffler les femmes sont les mêmes que celles qui ont fait interdire en 2013 la diffusion de la chanson « Blurred Lines » de Robin Thicke à l’Université d’Edimbourg et se sont arraché les cheveux face à la beauté insolente, friponne et indomptable d’Emily Ratajkowski, caracolant seins nus dans un clip jugé sexiste. Un appel au viol déguisé, soi-disant. Trop de beauté, trop de fertilité et trop de joie séductrice, surtout : la qualité des uns offense l’orgueil des autres.

La vraie violence contre les femmes n’est pourtant pas là où on nous dit qu’elle se trouve. Souvent, elle s’effectue en vase clos. C’est celle du travail ou du foyer. C’est la violence patronale ou conjugale et les femmes qui pensent avoir tout à perdre en quittant l’enfer qui les détruit. C’est la montée des intégrismes les plus toxiques pour la cause féminine et d’un traditionalisme patriarcal qui érige en norme alternative la culture des grands frères, des gamines interdites de short en été, privées d’hommes en toutes saisons quand elles ne sont pas mariées de force ou attaquées à l’acide pour délit d’occidentalisation. C’est contre cette violence qu’il faudrait se battre.

Alors, de grâce, chers puritains, luttez contre ce qui rabaisse la femme, non contre ce qui la magnifie. Ne nous enlevez pas l’un des bonheurs les plus purs et les plus simples. Ce bonheur est gratuit, il n’est pas l’apanage des sublimes : il s’offre à toute femme qui veut bien se laisser prendre. Il s’offrira à vous aussi, si vous le voulez bien. C’est le bonheur de séduire et de cueillir ça et là les fruits de sa beauté comme autant de butins de guerre. Et de sourire à l’homme qui vous désigne parmi la foule.

*Photo : Pixabay.com

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Altana Otovic
est etudiante en Lettres Modernes et blogueuseest etudiante en Lettres Modernes et blogueuse