photo : Algaddafi International Prize for human rights

Un mois après le vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité de l’ONU, quatre semaines après le début de la campagne militaire en Libye qui s’en est ensuivie, Mouammar Kadhafi est toujours à Tripoli, Ajdabiya continue à passer alternativement du contrôle des insurgés à celui des forces du régime et une grosse moitié du pays reste toujours sous contrôle des forces fidèles au pouvoir. En revanche, et ce n’est pas un succès négligeable, les rebelles tiennent toujours Benghazi. Quoi qu’on pense de cette guerre, il faut rappeler qu’il y a un mois, cette ville, devenue capitale symbolique de l’insurrection, était à deux doigts de tomber entre les mains des kadhafistes.

Que penser de ce bilan ? Est-il décevant ? Satisfaisant ? Ça dépend pour qui : les pays engagés dans cette guerre ne sont pas tous d’accord sur les buts qu’ils poursuivent. La France et la Grande-Bretagne ont clairement pour objectif la chute de Kadhafi et, soyons fous, l’instauration d’un régime démocratique, tandis que nombre d’Etats arabes et africains entendent bien se contenter d’un service minimum. La crainte d’être tenus pour responsables de la chute de Benghazi et des éventuels massacres qui y auraient été perpétrés, conformément à ce que le « Guide » avait claironné, par ses forces armées, a poussé les plus réticents à sauter le pas. Arrachée in extremis pour éviter une catastrophe annoncée, la résolution 1973 était donc le fruit d’un compromis, obtenu, comme souvent, grâce à l’ambiguïté volontaire du texte. Le problème, c’est que le consensus des premiers jours ayant volé en éclats, cette ambiguïté apparaît au grand jour. Reste à savoir au détriment desquels de ses membres la Coalition en sortira.

Dans un premier temps, forte de l’aval de l’ONU obtenu par l’activisme de son président et de ses diplomates, la France a pris la tête des opérations et, en accord avec les Britanniques, elle a donné à la résolution onusienne l’interprétation la plus large possible : dans cette perspective, mener à bien la mission définie par l’ONU, à savoir la protection des populations civiles, suppose de faire tomber Kadhafi et d’aider les rebelles à prendre le pouvoir. Même ce qui semblait clair comme l’eau de roche – « No boots on the ground », pas de troupes au sol – semble sujet à débat : il semble que, pour certains, cela n’interdise pas forcément des opérations commandos

Autant dire que la belle unanimité humanitaire des premiers jours a cédé la place à une lutte feutrée mais au couteau dont l’enjeu, au-delà des opérations militaires en Libye, est l’interprétation de la résolution 1973. Soyons clairs : les franco-britanniques ont perdu la partie. Leurs adversaires, Turquie en tête, avançaient masqués. Avant le vote, ils ont multiplié les manœuvres de couloirs pour torpiller les efforts diplomatiques de la France. Paris a gagné, et les Turcs ont eu l’intelligence de monter à bord, ce qui leur permet de dire leur mot sur la trajectoire – et sur le choix du commandant.

C’est ainsi qu’a démarré la querelle sur le rôle de l’OTAN. Londres et Paris tenaient à garder la main afin de faire prévaloir leur lecture de la résolution 1973. Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, plutôt réticent au départ a, au contraire, pesé de tout son poids pour que la Coalition du 19 mars passe le relais à l’OTAN quand il a compris que c’était la meilleure manière de mettre en échec Paris et Londres. Avec le soutien de Washington, Ankara a fini par l’emporter et l’OTAN a pris le contrôle des opérations. Depuis, comme le souhaitaient les Turcs, l’opération a peu à peu perdu ses airs de guerre juste, voire justicière, pour s’enliser dans une quasi routine – quittant par là-même la « une » des JT. C’est que, au sein de l’OTAN dont elle est membre, la Turquie a habilement joué pour faire endosser par les stratèges de Bruxelles (siège de l’OTAN) l’interprétation la plus minimaliste de la résolution 1973.

Il est vrai que les Turcs doivent actuellement jouer une partie délicate. Pour eux – comme pour pas mal d’autres dirigeants dans la région – le merveilleux printemps arabe va trop loin. Applaudir le départ de Ben Ali, souhaiter celui de Moubarak et pointer du doigt les Occidentaux hésitants et embarrassés était à la fois facile et amusant. Cela ne menaçait pas leurs intérêts mais cela pouvait les servir : à Ankara on ne regrette ni l’affaiblissement de l’Egypte ni l’embarras d’Israël. Dans ces conditions, proclamer son amour des droits de l’homme ne mangeait pas de pain. Sauf que quand la tourmente atteint la Syrie, autrement dit l’arrière-cour de la Turquie, l’affaire se complique. S’agissant d’un voisin, la stabilité est aussi précieuse, sinon plus, que les libertés civiles. Et le même raisonnement s’applique à la Libye. Comme quoi la realpolitik n’est pas l’apanage des méchants Occidentaux.

Après avoir reçu du Frère Guide himself – et pas plus tard qu’en décembre dernier – le « Prix Kadhafi des droits de l’homme », Erdogan a dû être un peu gêné de voir s’effondrer la respectabilité – très relative il est vrai – de son ami Kadhafi. Peu importait au Premier ministre turc que les Kurdes rient, même jaune, de ses envolées lyriques sur le droit du peuple palestinien. Mais quand les habitants de Benghazi se demandent pourquoi ils n’ont pas droit à la même compassion que ceux de Gaza, il commence à transpirer. S’il était français, Erdogan serait sans doute aujourd’hui à Saint-Jean-de-Luz en train de rédiger ses mémoires.

Avec la Libye, la rhétorique de la liberté des peuples qu’affectionne Erdogan a montré ses limites : les investissements turcs mais aussi le grand nombre de travailleurs émigrés au pays de Kadhafi rappellent ce champion des Droits de l’homme aux pénibles réalités stratégiques. Comme Sarkozy et comme Obama dont il se moquait volontiers il y a quelques mois, le Premier ministre turc doit procéder à des arbitrages déprimants entre valeurs et intérêts. Et il serait fort surprenant qu’il sacrifie ceux-ci à celles-là.

Le résultat, c’est que la Turquie joue les trouble-fête, empêchant la France et la Grande-Bretagne de mobiliser l’OTAN pour mener à bien leur politique qui, juste ou non, avait au moins le mérite de la cohérence. Au point que tout le monde finit par se demander ce que font nos avions au-dessus du désert libyen. Certes, ils assurent la sanctuarisation de Benghazi et la pérennisation des institutions créées par les rebelles. And so what ? À l’évidence, les insurgés sont incapables de prendre Tripoli. Et l’OTAN ne le fera pas pour eux. Dans ces conditions, l’opération « Aube de l’Odyssée » a toutes les chances d’aboutir, non pas à l’avenir radieux rêvé dans l’euphorie des premiers jours, mais à la partition de la Libye en deux Etats. Reste à espérer que l’un d’eux sera vaguement démocratique.

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