En conflit avec son distributeur Netflix, le festival de Cannes n’a pas sélectionné le dernier film d’Alfonso Cuarón. Dommage, récompensé à Venise, Roma est une pure merveille.


Les critiques ciné un peu pompeux n’en démordent pas : les magnifiques séquences en noir et blanc du film d’Alfonso Cuarón méritaient le grand écran ! Ils sont surtout dégoûtés que Roma échappe au circuit économique traditionnel du cinéma. Mais c’est ainsi : depuis le 14 décembre, Roma est visible uniquement sur Netflix. Comme le premier mois est offert sans engagement, on peut le voir gratuitement, ce qui est bien aussi. Alors que Mowgli, du même studio Netflix, est inintéressant, Roma est un ravissement qui nous arrive juste avant Noël. Son caractère dramatique n’en fait pas pour autant un film familial.

Petit peuple et petits bourgeois

Après le succès de Gravity en 2013, dans lequel il envoyait Sandra Bullock et George Clooney dans l’espace, le mexicain Alfonso Cuarón est enfin de retour. Il projette cette fois ses (télé)spectateurs dans le Mexique des années 1970. Pourquoi Roma, alors ? C’est le nom du quartier de Mexico où il a passé son enfance, au sein d’une famille de la petite bourgeoisie.

Dans cette chronique historique et sociale ambitieuse, nous suivons essentiellement Cléo, la bonne (Yalitza Aparicio, premier film). Si elle n’est pas complètement Cosette, la jeune domestique indienne au service de cette famille de médecins blancs mène une dure vie de labeur. Les contrariétés plus ou moins grandes reviennent inlassablement la miner, à l’image de l’allée du domicile familial parsemée de crottes de chien qu’elle s’applique à nettoyer et qui ne sera jamais assez propre au goût de la patronne. Un jour, Cléo tombe enceinte d’un garçon qu’elle fréquente sur son temps libre. Abandonnée par le mauvais larron, elle craint à présent de perdre sa place et d’être renvoyée dans sa campagne…

Comme elles portent le monde

Fêtes grandioses aux innombrables figurants, réunions de familles, scènes de plage ou répression sanglante des étudiants lors du massacre des Halcones (1971) : de magnifiques reconstitutions nous plongent dans l’enfance fantasmée du réalisateur. Scènes militaires, bidonvilles et plan-séquences à la campagne, le voyage temporel dans le Mexique des années 1970 est magistral. Cette époque perdue à jamais, reconstituée avec de gros moyens, est une évocation quasi-proustienne de l’enfance de Cuarón. Comme la caméra, on reste cependant fort éloigné des affects des personnages. Les émotions sont à peine palpables, le film et ses protagonistes font preuve d’une grande pudeur.

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Les blessures de l’enfance ne se referment jamais vraiment et on ne les évoquera plus adulte. Cela explique peut-être que le film soit si peu bavard. Le regard de la brave Cléo, dans lequel il n’y a rien et il y a tout, ainsi que ce Mexico d’antan sont inoubliables. Le rôle des femmes, qui y portent le monde et la société, est sublimé.

Arrêtons-nous ici. Toute la critique encense de toute façon déjà Roma, dont on pourrait parler des heures ! Je ne veux plus vous retarder : vous avez un film merveilleux à visionner.

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