Un différend entre le gouvernement égyptien et le Hamas est à l’origine de la pire crise énergétique jamais vécue dans la bande de Gaza. Le courant y est coupé 18 heures par jour, le carburant manque pour les groupes électrogène qui alimentent les hôpitaux, les eaux usées non traitées se déversent dans la mer et la plupart des stations-service ont fermé.

Les pénuries de carburant et d’électricité, qui s’aggravent depuis deux mois, exaspèrent les habitants de Gaza, plus que jamais convaincus que leurs besoins les plus élémentaires passent après les calculs politiques de leurs dirigeants. Car, si cette crise a été officiellement provoquée par une dispute entre la bande de Gaza et Le Caire autour de l’approvisionnement en carburant de la première par la seconde, les véritables causes ne font pas mystères.

Au-delà de la question énergétique, force est de constater que malgré la révolution de février 2011, la politique égyptienne actuelle s’inscrit dans la continuité d’une longue et profonde méfiance envers Gaza et les Palestiniens, quoiqu’en disent certains discours islamistes. Ainsi, le Hamas espère profiter de la crise de l’énergie pour obliger l’Egypte à élargir le point de passage entre le Sinaï et la bande de Gaza, actuellement limité à la circulation des personnes, au profit des marchandises et des hydrocarbures. Cette option mettrait fin à ce qui reste du blocus israélo-égyptien sur la bande de Gaza, et stabiliserait l’autorité locale du mouvement islamique, au pouvoir depuis 2007.

Or, l’Egypte mesure parfaitement l’importance de cet enjeu stratégique et se refuse à tout changement du statu quo. Si les Egyptiens voulaient aider les Palestiniens et non les instrumentaliser, ils en avaient amplement le temps et l’opportunité lorsque, entre 1949 et 1967, ils étaient la puissance occupante de la bande de Gaza. Ce pourquoi, pour l’Egypte qui a refusé de récupérer Gaza dans le cadre des accords de paix israélo-égyptiens de Camp-David, il est hors de question de récupérer cette patate chaude. Aussi, la situation où Israël joue le méchant flic et l’Egypte le frère arabe solidaire arrange parfaitement le Caire.

Ainsi, depuis la chute du président Hosni Moubarak l’an dernier, Le Caire a assuré le minimum syndical en assouplissant les restrictions sur le trafic des passagers, mais en se gardant bien de l’ouvrir au fret. En revanche, encore plus qu’au temps de Moubarak, l’Egypte a fermé les yeux sur la contrebande de carburant et d’autres produits via les centaines de tunnels transfrontaliers, formant un système certes pervers, mais qui a longtemps empêché l’éclatement d’une crise d’approvisionnement.

Si Gaza souffre aujourd’hui, c’est parce que le Hamas a décié il y a plus d’un an d’utiliser du carburant de contrebande afin d’alimenter l’unique centrale électrique qui produit 60 % de l’électricité de Gaza. Et ce, au lieu d’utiliser le fuel auparavant acheté à Israël et acheminé par le passage de Kerem-Shalom. Il y a quelques semaines, le débit de carburant de contrebande a commencé à faiblir. Souffrante elle-même de pénurie de carburant, l’Egypte commençait à voir d’un mauvais œil le fait que le Hamas profite de carburant subventionné, d’abord destiné à soulager les Egyptiens les plus démunis.

En face, le Hamas essaie d’exploiter cette crise en mettant en instrumentalisant l’image des victimes les plus fragiles de la pénurie de carburant: les bébés prématurés dans des couveuses, les malades rénaux en dialyse ou en soins intensifs, tous que la moitié des ambulances du plus grand hôpital de Gaza soient en panne sèche.

Face à une situation aussi grave, l’Egypte dit consentir à expédier du carburant, mais uniquement par l’intermédiaire d’Israël. Pas question pour Le Caire de décharger Israël de ses responsabilités envers Gaza. De surcroît, l’Egypte exige du Hamas qu’il paie le carburant au prix du marché, et non au tarif subventionné.

Dans ce contexte, on comprend que les proches du premier ministre gazaoui Ismaël Haniyeh soupçonnent les Egyptiens de vouloir utiliser la question sensible de l’approvisionnement énergétique pour lui faire accepter l’accord d’union nationale signé par le chef de l’autorité palestinienne et Khaled Mechaal, dirigeant du Hamas de l’extérieur (très peu soutenu dans la bande de Gaza). Cet accord était resté lettre morte, au grand dam de ses négociateurs.

C’est pourquoi les leaders gazaouis du Hamas sollicitent le soutien matériel et politique de pays comme la Turquie, l’Iran et le Qatar tout en cherchant à mobiliser les nouveaux élus égyptiens islamistes en leur faveur. Tandis que la tension monte à Gaza, où des manifestations ont déjà eu lieu, toute la question est de savoir vers qui se dirigera la colère des gazaouis… mais aussi qui craquera le premier : le Hamas ou le gouvernement égyptien ?

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