Le 14 avril 2015, le président Obama a proposé le retrait de Cuba de la liste des pays soutenant le terrorisme : suite logique du lancement de la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, en décembre dernier, lors d’un double show télévisé, ainsi que de la dynamique médiatique réanimée lors du Sommet des Amériques à Panama. Les élus nord-américains ont 45 jours pour manifester leur désaccord, mais, malgré de fortes oppositions aux choix d’Obama, il est peu probable qu’ils le fassent, tant ce choix est populaire dans l’opinion publique : selon un sondage réalisé en février 2015, 56% des Américains se déclarent désormais en faveur d’une normalisation croissante des relations avec Cuba. Quant à leur opinion sur ce pays, elle n’a jamais été aussi bonne depuis 20 ans. Plus encore, les milieux d’affaires aux États-Unis sont très favorables à la levée de l’embargo.

Ainsi, tandis que le 18 février 2015, le ministre cubain des affaires étrangères Bruno Rodríguez recevait en visite officielle une délégation de membres du Congrès dirigée par la démocrate Nancy Pelosi pour faire avancer le dossier diplomatique, un autre groupe nord-américain, composé de trois sénateurs, venait pour explorer les possibilités de relations commerciales avec l’île. Les sénateurs ont en particulier remarqué les opportunités dans les secteurs de l’agriculture et du tourisme et ont souligné « l’esprit entrepreneurial » du secteur privé cubain. Les retombées économiques de la levée de l’embargo seraient en effet importantes pour les entreprises  nord-américaines. Bien positionnées, celles-ci espèrent être prioritaires et tenir les Européens en lisière dans la course pour investir dans tous les secteurs, et reproduire leur exploit économique au Vietnam après la normalisation des relations entre les deux pays.

Outre qu’elle favorise donc les intérêts économiques nord-américains, la décision d’Obama de mettre un terme à une politique vieille de plus de 50 ans, marquée au sceau de la guerre froide, peut sembler par ailleurs d’autant plus raisonnable qu’elle est saluée par l’ensemble des Latino-américains. Le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), José Miguel Insulza, a ainsi déclaré que les deux parties avaient fait preuve d’une « remarquable grandeur d’âme » et le secrétaire général de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), Ernesto Samper, qu’« il est temps de penser à une relance des relations hémisphériques avec les États-Unis ». Au demeurant, on peut se demander si nous n’assistons pas à un magistral jeu de dupes, qui participe au maintien du régime « communiste » cubain et à l’affaiblissement de l’idée démocratique.

En effet, Raul Castro n’a rien cédé sur la nature du régime et dès le 30 décembre 2014, deux semaines seulement après l’annonce de la future normalisation des relations entre les États-Unis et Cuba, la police politique cubaine a arrêté ou assigné à résidence plusieurs personnalités du monde culturel, pour empêcher une manifestation évidemment non autorisée. La blogueuse Yoani Sanchez a annoncé sur Internet qu’elle était retenue à son domicile et que son époux Reinaldo Escobar avait été interpellé en compagnie du dissident Eliecer Avila. Elle a fait connaître également l’arrestation de plusieurs opposants, et notamment de l’artiste Tania Bruguera. Mais malgré les affirmations de la secrétaire d’État adjointe Roberta Jacobson qui soulignait en janvier 2015 que, compte tenu des « profondes différences » bilatérales, les négociations seraient un processus long et complexe, la question du respect des droits de l’Homme et des libertés publiques à Cuba ne fait pas l’objet des négociations en cours.

Alors, comme pour compenser cet « oubli », Barak Obama fustige le Venezuela et le menace de lui faire prendre la place de Cuba dans la liste noire des États terroristes. Ce qui serait loin d’être infondé compte tenu des relations privilégiées entretenues avec le Hezbollah notamment, et du nombre de terroristes arrêtés ces dernières années dans le monde avec des passeports vénézuéliens. Quant à la question des droits de l’Homme au Venezuela, préoccupante depuis plusieurs années, elle est en effet devenue alarmante dans la dernière période, avec près de 150 jeunes gens tués par les forces de police et les groupes paramilitaires des « chemises rouges » chavistes à l’occasion de manifestations, des milliers d’arrestations extra-judiciaires et des centaines de cas répertoriés de blessures par balles à billes de verre notamment, de tortures (brûles, étouffements, décharges électriques) et de mauvais traitements (coups de casques, de matraques, de bâtons, de crosses de fusil).

Certes, lors de la visite de Nicolás Maduro à Cuba le 21 février 2015, le président vénézuélien qui s’est entretenu avec les deux frères Castro a pu apprécier que le régime cubain exprimait, une fois encore, « sa solidarité immuable » avec le Venezuela et son président. Ont été également rappelés les liens économiques et politiques que les deux pays entretiennent depuis 2002, époque où fut passé un accord global qui incluait notamment une clause énergétique stipulant la livraison à Cuba de 100.000 barils de pétrole par jour à prix d’ami. Pourtant, la crise économique extrêmement grave que connaît le Venezuela aujourd’hui – due en partie à la chute du prix du baril, en partie à l’incurie et à la corruption du régime chaviste – fait craindre aux Cubains la perte du soutien qui les a aidés à garder la tête hors de l’eau après la disparition du grand protecteur soviétique et la misère de la « période spéciale » de la décennie 1991-2002.

Les menaces des Etats-Unis à l’égard du Venezuela viennent alors jouer le rôle que l’embargo a tenu pendant des décennies dans le discours anti-impérialiste cubain : victimiser les « révolutionnaires » et fournir une excuse à leur incompétence et à leur autoritarisme. Quant aux castristes, ils se dédouanent de leur rapprochement avec les États-Unis en reprenant, dans une schizophrénie éhontée, les antiennes anti-américaines du passé : ils dénoncent les États-Unis et l’OEA qui « alimentent et promeuvent la subversion interne » à l’encontre du pays frère sud-américain. Malgré la levée probable de l’embargo, les Cubains risquent donc de devoir résister encore longtemps contre un régime liberticide et peu performant sur le plan économique.

Il faut espérer, en revanche, que le régime castriste abandonnera l’ancien protecteur vénézuélien aujourd’hui aux abois, permettant ainsi la mise en œuvre d’un processus – certes encore très hasardeux – de transition démocratique au Venezuela. Cependant, malgré la résistance farouche de l’opposition et le désespoir toujours plus grand de la population soumise aux graves pénuries et à l’escalade de la violence, l’aide et le soutien international ainsi qu’une intermédiation courageuse des gouvernements latino-américains sont sans doute indispensables pour trouver un chemin pacifique de sortie de la dictature et construire un consensus national démocratique au Venezuela.

*Photo : Moises Castillo/AP/SIPA/AP21719605_000001

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est philosophe et directrice de recherche en science politique est philosophe et directrice de recherche en science politique à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle
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