Cible d’une cabale médiatique et accusée d’antisémitisme sur la base de quelques tweets, Emmanuelle Gave ne sera pas candidate sur la liste de Debout la France aux élections européennes.


Muray aurait peut-être appelé ça « La quinzaine de l’antisémitisme » – quoique c’est le seul sujet sur lequel il n’aimait pas plaisanter. Les insultes abominables lancées à Finkielkraut ont légitimement secoué le pays qui a entendu, dans la bouche d’un crypto-salaf de très bas étage, ce vieux cri lancé à la face d’un juif : « Tu n’es pas Français » (je traduis). S’en sont ensuivis une activité médiatique intense et une discussion plus ou moins sereine sur la couleur du mal. Il n’est pas exclu que le bon peuple commence à en avoir marre, voire à trouver qu’ « on en fait beaucoup pour les juifs », mais dans les partis et les rédactions, c’est la mobilisation générale. Dans ce maelstrom de bonnes volontés, chacun veut apporter sa pierre, proposer sa solution pour mieux museler et sanctionner la parole antijuive – ce qui est utile, mais doit être pratiqué avec la mesure qu’impose notre attachement à la liberté. Quant à faire changer les affects, c’est un travail de Romain qui relève d’abord de l’école. Répéter à l’envi « c’est mal » n’a d’autre vertu que celle de nous faire sentir meilleurs.

La coupable idéale

Mais le plus efficace, pour se voir décerner un brevet d’anti-antisémitisme, c’est encore de démasquer un antisémite. Si possible, pas un twitteur anonyme ou un gars doté de son seul prénom dans un micro-trottoir, mais une personnalité, quelqu’un qui a pignon sur rue et qui se verra frappé d’infamie – preuve que notre vieux pays résiste, le soupçon d’antisémitisme est un arrêt de mort sociale. L’ennui, c’est que le zèle infatigable des gardiens du Bien (et qui sait, leurs préférences idéologiques) les conduit généralement à ne pas voir les antisémites là où ils se trouvent pour les débusquer chez ceux qui ne le sont pas mais qui ont le malheur de leur déplaire.

Libérale en économie, raisonnablement catholique et franchement conservatrice dans ses opinions, Emmanuelle Gave est en outre la fille du financier Charles Gave, figure des cercles de la droite souverainiste version Marion Marechal (et actionnaire de Causeur), avec qui elle dirige l’Institut des Libertés, le think tank qu’ils ont créé. Si on ajoute que cette avocate, mère de deux ados qu’elle a élevées seules, n’avait pas la moindre expérience politique lorsqu’elle a rejoint, en mars dernier, Nicolas Dupont-Aignan que son père avait décidé de soutenir financièrement, et qu’il lui avait promis une place en position éligible sur sa liste, on conviendra qu’elle était toute désignée pour jouer le rôle du petit lapin pris dans les phares de la voiture des flics de la pensée.

Au nom du père

Cette quadra qui en a vu pas mal d’autres savait qu’en entrant en politique, elle prendrait des coups. Mais sans doute n’imaginait-elle pas qu’elle se retrouverait dans la ligne de mire d’une ligue du LOL vertueuse qui, en quelques jours, a déversé sur elle, et par contrecoup sur ses filles, prises dans la tourmente, un torrent de boue numérique. Aussi ses déboires sont-ils emblématiques de l’atmosphère de terreur qui règne sur les réseaux sociaux : les forts se liguent contre le faible, le minoritaire se cache ou se joint à la meute, le solitaire est traqué. C’est une machine à produire du conformisme. Les croquantes et les croquants applaudissent, comme dans la chanson de Brassens – ou une cour de récré. Salope, pute, on va te faire la peau, des gens planqués derrière leurs pseudos écrivent cela toute la journée.

Le 11 février, L’Opinion publie un long portrait de la nouvelle recrue de Debout la France, sous le titre « Emmanuelle Gave, la droite dure de Nicolas Dupont-Aignan ». Le portrait s’ouvre sur la description de gravures soviétiques des années 1920 encadrées dans le bureau de son père. C’est un ami qui les a offertes à cet anti-communiste rabique – il a quitté la France en 1981. Sur l’une d’elle, la plus célèbre, on voit un capitaliste qui tient le globe dans sa main, la légende, en cyrillique, affirmant que « chaque dollar est marqué de sang et de boue ». Le capitaliste, dont le chapeau porte les couleurs de l’oncle Sam, a une tête de caricature antisémite. Que l’on puisse accuser d’antisémitisme quelqu’un qui possède une image antisémite relève d’une sorte de fétichisme inversé. Il est difficile de trouver les mots pour expliquer qu’on peut aimer un objet sans aimer ce qu’il représente, et il est désolant qu’on ait besoin de l’expliquer. Pour le reste, L’Opinion (qui publiera le droit de réponse de l’accusée) se contente de ricaner entre les lignes au sujet des idées et des fréquentations de la candidate.

La meute des offusqués

Le déferlement hostile qui suit la parution de l’article affole la jeune femme qui, le soir même, fait supprimer des milliers de tweets de son compte. Pour les vigilants du net, c’est le signal de l’hallali. Derrière le courageux anonyme fallaitpassupprimer, dont la spécialité est de fouiller dans les poubelles numériques des personnalités publiques, multiples patrouilles se lancent à ses trousses sur les réseaux sociaux, armées de moteurs de recherche qui permettent – si on n’a vraiment que ça à faire – de scruter le passé numérique du suspect du jour, y compris semble-t-il, les messages supprimés. Et celui de la jeune femme est abondant, vu que, jusqu’au jour de son engagement politique, elle a utilisé ses comptes Facebook et Twitter comme si elle discutait dans son salon. Quand on se croit entre amis, on ne dit pas que des choses distinguées.

On exhume rapidement un tweet datant de mai 2018. Emmanuelle Gave poursuit sur Twitter une discussion sur la loi Gayssot entamée avec d’autres juristes à la sortie d’une conférence.

La jeune femme est (comme votre servante) contre la loi Gayssot ce qui devrait être autorisé. Et elle ne se réfère pas à Faurisson mais à un jugement Faurisson du 8 juillet 1981 prononcé par le Tribunal de Paris et condamnant Faurisson pour avoir manqué aux obligations de neutralité intellectuelle qui s’imposent au chercheur et justifient sa responsabilité scientifique.

La différence est de taille, mais peu importe aux vigilants. Elle a dit Faurisson, elle est faurissonnienne. Les chiens sont lâchés. Injures, menaces, allusions dégueulasses, sur le plan de la méchanceté en bande organisée, les gentils antiracistes n’ont rien à envier aux salauds qu’ils pourchassent. Sur le plateau de « C’est à Vous », Erik Orsenna et les chroniqueurs reprendront à leur compte l’accusation de négationnisme en rivalisant dans l’offuscation. « Et ça, ça va se présenter aux élections ? », s’interroge l’académicien avec une mine dégoûtée.

Dans la foulée, l’AFP publie une dépêche que le Times of Israel recopiera, sous le titre « Des négationnistes et antisémites sur les listes de Nicolas Dupont-Aignan ».

« C’est une famille exemplaire »

Or, sur ce terrain-là, le dossier de Charles et Emmanuelle Gave est absolument vide. Leurs liens, y compris familiaux, avec Israël sont connus. Ils n’ont jamais eu la moindre complaisance pour l’antisémitisme et le négationnisme. Mais la rumeur acquiert vite force de vérité. Le compagnon d’une de ses filles, juif par ailleurs, s’inquiète : « Mon père dit que tu es antisémite ». Sur C News, Nicolas Dupont-Aignan affirme : « C’est une famille exemplaire » et évoque le grand-père condamné à mort par Vichy.

Ce n’est que le début. L’offensive est menée par vagues successives, la « viralité » propre aux réseaux sociaux permettant de recruter un nombre exponentiel de participants qui font tous feu sur la même cible, tirant à l’infini les mêmes missiles : « antisémite », « négationniste », « raciste ».

Dans les médias classiques, chacun veut sortir sa petite saleté exclusive. Le 20 février, le coup de grâce est donné dans l’émission « Quotidien ». Les journalistes ont déniché une déclaration sur TV Libertés dans laquelle il est question, à propos de l’immigration, de « grand remplacement » et de « bascule civilisationnelle », mais surtout deux tweets, vieux de plusieurs années, proviennent d’une discussion dans un groupe de mères auxquelles elle confiait après un problème avec une Algérienne voilée qui l’avait accusée de racisme, que « les musulmanes sont inemployables comme Nanny ». « J’ai eu tort de généraliser », admet-elle, penaude, au journaliste de « Quotidien ». Elle a au moins eu tort de le dire.

C’est sans doute regrettable, mais des généralisations, nous en faisons tous. Quant au deuxième, qui date de juillet 2018, il s’agit d’une blague ou plutôt, précise-t-elle « d’un raisonnement par l’absurde ». Fdesouche ayant tweeté: « Selon Le Monde, il y a trop de Blancs dans l’Intelligence artificielle », elle a répondu « Moi je trouve qu’il y a trop de noirs dans les courses de 100 mètres. Alors on fait quoi ? ». Avant de s’embourber dans des considérations de masse musculaire plus sottes que pendables. En somme, après avoir ratissé une dizaine d’années d’existence numérique, la meute vigilante a trouvé une phrase (celle sur la nounou) que l’on peut juger vaguement choquante, si on la prend au pied de la lettre et si on pense que la traque des écarts de langage est de salubrité publique. La récolte est, somme toute assez maigre, mais la rumeur devenue vérité continue à propager qu’Emmanuelle Gave est antisémite, négationniste et raciste. Emmanuel Macron a annoncé une loi permettant « le retrait dans les meilleurs délais de tous les contenus appelant à la haine », mais contre les présumés haineux, la haine est tolérée, voire encouragée. Puisque c’est au nom du bien.

Tout ce que vous tweeterez…

Quelques heures après la diffusion de l’émission, Dupont-Aignan jette l’éponge et Debout la France annonce dans un communiqué qu’à « la lumière des éléments révélés par « Quotidien » », Emmanuelle Gave ne sera pas candidate. « Quel manque de courage », fulmine Charles Gave. Peut-être, mais aussi injuste que cela soit, en conservant sa fille sur sa liste, NDA prenait le risque de voir sa campagne polluée par d’incessants rappels de ces mensonges devenus vérités. La calomnie paie. Pour les Gave, la mèche a été allumée de l’intérieur du parti, pour NDA c’est l’œuvre de ses rivaux politiques. Dans les deux cas, on est assez loin de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

Pour faire bonne mesure, « Quotidien » a exhumé quelques déclarations filmées de Charles Gave, qui ne sont pas, il est vrai, piquées des hannetons. Chaleureux, rigolard, débordant d’énergie, Charles Gave parle comme on parle dans les films d’Audiard. Il sort donc pas mal d’âneries, notamment sur les femmes. « On a bien le droit de dire des conneries », maugrée-t-il. Eh bien non, on n’a plus le droit. Dans le nouveau monde, tout ce que vous dites pourra être retenu contre vous.

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