La saison est cruelle aux académiciens. Après l’éminente helléniste Jacqueline de Romilly qui a été rappelée à ses Dieux anciens en fin d’année dernière, c’est au pamphlétaire et romancier Jean Dutourd d’entrer dans le silence de l’éternité. Évidemment, c’est là une information qui va peut-être réjouir certains esprits littéraires intrigants qui ont pris l’habitude malsaine de tâter le pouls des mains académiciennes qu’ils viennent à serrer, afin de savoir si tel ou tel fauteuil sera bientôt vacant. Mais qui diable ira s’installer dans le fauteuil de ce polémiste grinçant, sachant détester son époque avec un panache réjouissant, tantôt cynique, tantôt ironique, et jamais dénué de fantaisie. Fauteuil 31. Qui pour lui succéder ? Philippe Muray. On m’apprend que malgré tous les efforts de Fabrice Luchini, il serait mort. Patrick Rambaud ? C’est à craindre. PPDA ? Ne riez pas : le pire est toujours à venir, et n’oubliez pas que Jean D’Ormesson et Giscard d’Estaing font déjà partie de cette assemblée.

Dans les nouvelles de ces derniers jours la brûlante actualité tunisienne a eu raison du décès de Jean Dutourd, injustement peu médiatisé. Pourtant le bonhomme avait toujours su jouer avec les médias, déployant ça et là un verbe ronchon, un sourire roublard et une présence indéniablement charismatique. Son œuvre, surtout, a très largement touché le public, et il est difficile de se retourner aujourd’hui sur l’histoire de la Seconde guerre mondiale sans intégrer au « récit » la figure de Poissonnard (du roman Au bon beurre), crémier opportuniste pratiquant le marché noir sous l’occupation, et devenant résistant de la dernière heure. Difficile également de séparer le souvenir des « années Mitterrand » des délectables chroniques réactionnaires de Dutourd (le mot était admis et parfaitement assumé par l’auteur), empruntes d’une si rafraîchissante lucidité historique.

Mais qui sait que Jean Dutourd a été poète ? On le savait romancier, essayiste, pamphlétaire, chroniqueur, mais poète ? En 1947, pourtant, Dutourd publiait dans l’indifférence quasiment générale un somptueux recueil de poèmes fort difficile à trouver de nos jours : Galère. Le meilleur hommage que je voyais, pour saluer cet exigeant polygraphe, indiscutablement parti trop tôt (certaines tortues vivent près de 400 ans, donc avouez que c’est injuste !) était de rappeler que le souci même de la langue innervait toute sa littérature. Une attention on ne peut plus sensible dans cette très belle « Galère » de jeunesse, que n’auraient peut-être pas reniés de simples mortels tels que Verlaine ou Homère. Qui sait ?

Galère.

Lourdes ailes, rangs de rames,
Humes grosses du Levant,
Drapeaux, fanions et flammes,
Tous pressés sur le devant,

Etendards et boucliers
Mâts que le cordage racle
Avec de fins bruits d’osier,
Conspirez au beau spectacle :

La mélodieuse Galère,
Douce à la ferme chair des eaux,
S’attachant des rubans d’oiseaux,
Quitte le soleil et la terre.

Portant l’accord fructueux
De la boussole aux étoiles,
Dans ses escaliers de voiles
S’enfle un vent majestueux.

La mer marche sous sa coque ;
Elle ira jusqu’au Cancer ;
C’est un monument baroque,
Dressé sur la courbe mer.

Stable et aventureux palais,
Poisson rond comme une planète,
Elle prend l’or et le rejette
Aux cieux, aux flots et aux galets,

Cependant que meurt – il est mort –
Derrière un ultime pilastre,
Sans cri, sans mouvement, le Port
Qui poudroie aux gloires de l’Astre.

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