On pardonnera à Défoncé (Baked en VO) de Mark Haskell Smith son titre un rien racoleur. Car le dernier titre de ce surdoué du roman noir américain, auteur des joyaux subversifs que sont Delicious et Salty, est davantage un polar sur la drogue que les drogués, c’est-à-dire un roman violent, drôle, atroce à l’occasion, mais jamais sordide, trash ou misérabiliste. Mark Haskell Smith n’est ni moraliste ni hypocrite, il renvoie sans jamais s’appesantir, juste par la force comique de sa narration, un certain libéralisme-conservateur à ses  contradictions prohibitionnistes. Car si plein de gens vont se massacrer dans Défoncé, y compris avec un gode-ceinture, ce n’est jamais parce qu’ils se droguent mais parce qu’ils sont obligés de transgresser la loi pour le faire.
D’ailleurs, le héros, complètement débordé dès les premières pages, comme d’habitude chez Mark Haskell Smith, est un jeune homme du nom de Miro Basinas qui se considère davantage comme un botaniste de génie que comme un dealer. Ce qui l’intéresse, dans son petit labo de Los Angeles, c’est de mettre au point le Château Pétrus de la weed, le Beluga de la marie-jeanne, le Belotta de la beuh.
Quand il y parvient, il décide de se rendre à Amsterdam pour la prestigieuse Cannabis Cup qui couronne chaque année la meilleure herbe. Et voilà notre Miro Basinas qui la gagne haut la main avec son Elephant Crush contre une autre drogue joliment appelée Ennemi d’Etat. Au passage, il rencontre un tenancier de coffee shop réputé, Gus van der Jipp, qui se déclare prêt à la commercialiser et il tombe amoureux d’une jolie universitaire portugaise qu’il met assez vite enceinte. Bref, nous sommes en plein success story sur fond de volutes cannabiques,  de maisons à pignons et de canaux baudelairiens.
Tout va dégénérer quand Miro Basinas rentre au pays.  La vieille Europe semble un paradis de douceur en comparaison de la Cité des Anges. C’est un des avantages du polar américain qui nous rappelle sans cesse que si l’Europe, ce n’est pas terrible, les USA sont un miroir aux alouettes. Des alouettes qu’on a facilement tendance à descendre à coup d’AK 47 à la moindre contrariété ethnique ou à la moindre surdose d’antidépresseurs.
À Los Angeles,  comme dans toute la Californie, la vente et la consommation du cannabis sont autorisées pour des raisons médicales. Un des pontes de ce commerce légal et hypocrite a une chaîne de magasins et décide de voler la réserve et les plants d’origine de la merveilleuse Elephant Crush de Miro pour étouffer la concurrence.  C’est tout de suite comme ça, dans les économies mixtes. L’Etat encadre mais il crée des rentes de situation et certains sont prêts à tout pour les préserver comme n’importe quel syndicaliste français. Mais à la différence du syndicaliste qui prend en otage l’usager, le revendeur subventionné qui cherche à préserver son monopole préfère employer des tueurs, comme l’assez effrayant irlando-salvadorien Shamus Noriega.
Miro pourra, après avoir pris une bastos dans le buffet, compter sur l’aide de son copain Gus qui va arriver d’Europe avec la belle portugaise. Gus retrouvera Miro déguisé en jeune missionnaire mormon, ce qui est une bonne idée sauf quand son compagnon de chambre, autre jeune sectateur de l’Eglise des Saints des Derniers Jours découvre un peu par hasard les plaisirs du SM avec une star de la pop qui ressemble furieusement à Madonna.
On aura compris qu’il semble assez difficile de trouver ennuyeux Défoncé de Mark Haskell Smith, même si vous n’avez jamais fumé un joint. On pourra éventuellement reprocher à l’auteur de vous en donner l’envie, tant les descriptions des séances de dégustation valent celles du beaujolais dans un roman de René Fallet.
Et puis surtout, si vous débarquez à L.A, il y a cet avertissement vestimentaire que vous ne trouverez jamais dans le guide du routard,  et qui en même temps vous donnera une idée du ton typique de Mark Haskell Smith : « Vincent fixait le Hollandais assis en face de lui. Qu’est-ce qu’ils ont ces européens ? Ils débarquent à LA habillés pour l’enterrement d’un type branché : T-shirt noir, sweat gris, veste en cuir noir, jean noir, bottes noires et visage rouge luisant. Ce type avait l’air d’un homard déguisé en Lou Reed. Pourquoi les Européens ne regardent jamais la météo ? »

Défoncé de Mark Haskell Smith (traduction de Julien Guérif), Rivages/Thriller, 2013.

*Photo: shane gelinas

Lire la suite