Tout monde sait qu’à Paris, la qualité d’un spectacle se mesure au nombre de passe-droits qu’il faut mobiliser pour y accéder ainsi qu’à la densité des célébrités qu’on y croise à l’entracte. Autant dire que l’audition de Dominique Galouzeau de Villepin par le Tribunal chargé d’examiner des plaintes pour usage de faux et dénonciation calomnieuse dans le cadre du feuilleton Clearstream était le must de la saison avant d’avoir commencé. C’était l’endroit où il fallait être mercredi. Et je ne suis pas peu fière, pour une fois, d’y avoir été – ce qui semble indiquer que j’en suis. J’ai croisé des sommités de la politique, du journalisme et du barreau, échangé quelques mots avec quelques-unes d’entre elles, pris un air entendu quand l’un me glissait « Villepin est cuit » et affiché une moue complice quand l’autre me confiait « il sera relaxé ». Et puis, j’ai senti le souffle chaud de l’histoire, humé l’air de la tragédie. Et pas mal rigolé.

Si vous espérez y voir plus clair dans les eaux troubles de ce courant limpide, ne vous attardez pas trop ici. La vérité judiciaire, la seule qui compte en cette enceinte, paraît-il, ne m’a pas été révélée en une après-midi. Je ne saurais trop engager ceux dont la curiosité n’a pas été assouvie par les excellents conseils littéraires de Marc Cohen à se reporter aux articles de mes non moins excellents confrères qui ne sont pas là seulement pour la bagatelle pipoleuse et ont planté leur tente dans la salle d’audience depuis deux semaines (j’ai une petite préférence pour ceux de Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro mais je vous laisse fouiller à la recherche de perles) et pour certains, au Palais depuis 30 ou 40 ans.

On jouait donc à guichets fermés et, la veille de la représentation, les étourdis, retardataires et pipoles de seconde zone (je vous laisse choisir à quelle catégorie j’appartiens, en vrai, aux trois) s’agitaient en tout sens pour obtenir des billets de faveur. Une charmante Nathalie, amie d’amis, œuvrant au cabinet de Jean-Marie Bockel, fit l’essentiel – elle identifia la personne idoine et prépara le terrain. Celle-ci, une fort sympathique Sylvie, chargée de la presse au Tribunal (me semble-t-il), accepta d’inscrire mon nom sur une liste donnant accès au Palais de Justice sans avoir à patienter avec les touristes et le petit peuple (au moins deux heures d’attente à vue d’œil). La Justice est publique, mais parmi nous, certains sont plus publics que d’autres. Pour la salle d’audience, elle ne pouvait rien faire, assaillie de requêtes depuis le mois de juin. Sans compter celles qu’on ne peut pas refuser arrivées dans les deux jours précédents. Quant à moi, il ne me restait qu’à compter sur ma chance et ma tête de fille honnête.

Le Palais de Justice est l’un des endroits les plus romanesques de Paris, même si l’on n’y croise plus, de nos jours, que de pâles ou comiques doubles de Vautrin et Fouché. Arrivée devant « le 2 » (boulevard du Palais), autrement dit, l’entrée des artistes, je tends mon passeport à un gendarme tout-à-fait présentable qui me prête une attention distraite, alors que tourbillonne autour de lui un sympathique échalas. « Laissez-moi passer, je vous dis que je suis prévenu !» C’est trop beau : Denis Robert lui-même, avec sa bonne bouille et un air vaguement égaré. S’ensuit un échange de regards interrogateurs entre les deux gendarmes qui décident de laisser passer ce garçon visiblement inoffensif. Profitant de ces quelques secondes, je m’engage résolument vers le portique et en quelques secondes, je suis dans l’immense salle des pas perdus, devant la 1ère chambre correctionnelle devant laquelle a été érigé un vaste périmètre de sécurité. Les habitués, avocats, journalistes dûment badgés et accrédités, prévenus, parties civiles vont et viennent sous les yeux des porteurs de caméras, micros et perches agglutinés autour des barrières. Apercevant un ami, je fonce vers lui en essayant d’avoir l’air d’avoir quelque chose d’important à faire. Bingo. C’est mon jour.

À l’intérieur, règne encore un aimable bazar. On papote, on arrange sa robe, on répond aux messages. Des chaises ont été rajoutées dans tous les espaces libres. J’aperçois Jean-Michel Apathie, Jean-Pierre Elkabbach, et quelques autres gloires du PAF, celles qui ne se déplacent que pour les événements planétaires (Je me demande où est Alain Duhamel). Edwy Plenel, visiblement enchanté d’être là, ne se mêle pas à la corporation. C’est qu’il est tout à la fois partie civile, c’est-à-dire victime, un rôle qu’il affectionne particulièrement, et grand témoin. La veille, il a pu donner toute sa mesure en donnant à la Cour son avis éclairé – non, pour de vrai, il paraît qu’il a été très bon. Je ne sais pas pourquoi mais je me demande si c’est lui qui a fait porter une rose qui attend madame de Villepin devant la salle d’audience. Finalement, ça m’étonnerait, vu que la rose est emballée dans un papier tricolore.

Peu avant 13h30, on entend soudain la voix de Dominique de Villepin, diffusée par les haut-parleurs installés dans la salle, comme s’il parlait du ciel – ou de l’au-delà. Quelques secondes à peine, puis la voix s’éteint. Pas mal, comme effet spécial. Juste avant l’arrivée de la Cour, on fait entrer une petite dizaine de personnes qui, je suppose, constituent le public. Les vrais gens, quoi.

La lumière ne s’éteint pas, mais ça commence quand même. Devant moi, je peux observer le câne aisément reconnaissable de mon ami Richard Malka, l’un des avocats de Clearstream (le salaud !). Dominique de Villepin entre en scène. « Monsieur le président, Mesdames les juges, Monsieur le juge ». Bon, faut pas croire, c’est pas marrant tout le temps, surtout pour ceux qui, comme moi, ne sont pas familiers de « la réunion du 9 janvier », « de la note du tant » et des formules un peu obscures du général Rondot. Tout de même, c’est marrant, la façon dont ces gens gouvernent. Leurs trucs de conspirateurs, la façon dont ils passent d’une remise de décoration à la gestion des secrets d’Etat. Leur habitude de se fliquer les uns les autres, leurs raisonnements tordus et leur manie de tout écrire. Peut-être qu’ils jouent très bien la comédie mais on a l’impression qu’ils y ont vraiment cru « au réseau de financement occulte qui menaçait la sécurité de l’Etat ». C’est ce que dit Gergorin, et, je suis peut-être naïve mais, là-dessus, je le crois. « Si l’affaire avait été réelle, elle eût été majeure ». Le plus étonnant est bien que d’aussi brillants cerveaux aient pu se faire enfumer par cette histoire de listings occultes. Que d’inavouables arrière-pensées et d’éventuelles manipulations aient ensuite transformé ce pétard mouillé en bombe politique ne nous apprend rien de très nouveau sur la nature humaine.

Il tient tellement le coup, DDV (son petit nom dans les carnets Rondot) que l’échange avec le président est souvent ennuyeux. De plus, on l’entend, mal, le président, au point qu’un confrère lance : « Micro ! ». Il y a tout de même quelques moments cocasses. Quand il explique, par exemple, qu’il a toujours agi en conformité avec les « lignes directrices énoncées par le président de la République sur la moralisation de la vie internationale ». Il rappelle au passage qu’il avait à l’époque, la charge des affaires du monde. Et aussi quand il évoque l’été 2005, moment où ses services lui apprennent que Le Point prépare une « une ». Ceux qui pensent que c’est lui qui a balancé sont évidemment des méchantes langues mal informées. Dommage, le président ne relève pas. Il est aussi question des journalistes dans une note du patron de la DST de l’époque qui a interrogé l’un de ses agents dont le nom figure dans le listing. Dans le courant de la discussion, celui-ci a juré qu’il n’avait jamais eu de contact direct avec « les journalistes recensés comme sources ouvertes par la DST ». Sur les bancs de la presse, on regarde ailleurs.

Mais le moment le plus fort est à venir. Le président fait venir à la barre Jean-Louis Gergorin qui a été cuisiné des heures durant la veille. « Restez là, monsieur de Villepin. » Cela donne, en substance, cet échange surréaliste.
– Le président : Dominique de Villepin dit n’avoir jamais su qui était « la source »
– Gergorin : Je l’en ai informé dès le 9 janvier.
– Le président, à Villepin :  Connaissiez-vous le nom d’Imad Lahoud
– Villepin : Absolument pas.
– Le président à Gergorin: Qui a eu l’idée de contacter un juge ?
– Gergorin : Cette idée a été formulée à voix haute par Dominique de Villepin au cours d’une réunion en avril. Il a ensuite fait, assez solennellement, état d’une instruction du Président.
– Le président, à Villepin : Avez-vous invoqué une instruction présidentielle ?
– Villepin : Pas le moins du monde.

L’un de ces deux hommes ment. Et il a des nerfs d’acier. Chapeau l’artiste. J’ai bien fait de venir.

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