Que retiendra-t-on de 2012 ? Pas seulement collectivement mais aussi individuellement, intimement. L’élection présidentielle, sans doute ; les tueries de Toulouse et Montauban, bien sûr ; les secousses telluriques de la crise de l’euro, les gouvernements techniques sur ordre de Bruxelles qui se passent d’élections, cela va de soi. Mais aussi, si ça se trouve, une après-midi de printemps à regarder les filles passer à la terrasse d’un bar dans une petite ville d’importance secondaire, la relecture d’Ada ou l’Ardeur de Nabokov sur une tablette du nouveau TGV Lille Strasbourg, la température un peu fraîche lorsqu’on accompagne dehors des amis fumeurs lors d’un dîner au Jeu de Quilles (Rue Boulard, Paris XIVème), le visage de Chiara Caselli dans Beau Rivage ou Pepito Bleu de Sébastien Tellier écouté sur la route de Saint-Malo. L’historique ne cesse de se mêler à l’intime, dans nos vies hâtives et c’est bien plus tard qu’on appellera ça, ou pas d’ailleurs, une époque formidable.

On sera reconnaissant à Bertrand Le Gendre dans 1962, l’année prodigieuse, de prendre ce parti pour retracer un moment qui représenta une forme d’acmé du bonheur français. Les derniers soubresauts de la guerre d’Algérie, par leur violence même, donnaient désormais autant l’envie de dire Salut les copains qu’ Adieu l’OAS aux baby boomers. Et les nouveaux transistors sur lesquels on écoutait Sylvie qui veut être la plus belle pour aller danser furent les mêmes que ceux sur lesquels les appelés entendirent l’année d’avant Michel Debré les adjurant de ne pas suivre les généraux putschistes. Quant aux violences policières qui s’abattirent à la station Charonne, laissant sur le pavé huit personnes dont des femmes et un adolescent, tous communistes, après une manifestation anti 0AS, elles ne peuvent faire oublier que cette France-là était celle du plein emploi (taux de chômage à 2%) et que De Gaulle pressait le jeune ministre des finances Valery Giscard d’Estaing de signer un ordre de virement au Trésor Américain de 293 400 000 dollars qui correspondait au remboursement anticipé des prêts consentis par les USA en application du plan Marshall.

Parce que De Gaulle, évidemment, est à son apogée. Il fait voter l’élection présidentielle au suffrage universel, histoire de devenir un monarque élu et l’on voit bien cinquante ans après, pour le meilleur comme pour le pire, que cette élection reste l’alpha et l’oméga de notre vie politique. Il échappe miraculeusement à des attentats comme celui du Petit-Clamart et Pompidou est furieux de voir le Général se comporter en la matière comme un homme du monde d’avant, comme un Du Guesclin dont la seule armure serait une DS 19 et non comme un chef d’Etat moderne : « Vous avez déjà vu un chef de l’Etat qui prend si peu de précautions, alors qu’il n’y en a pas un sur Terre qui soit aussi menacé que lui. » Mais c’est bien le paradoxe De Gaulle qui éclate à travers cet événement : l’homme qui modernise la France dans une relative égalité sociale sur la lancée du CNR, est encore, dans sa pratique du pouvoir, un homme du siècle précédent.

D’ailleurs, il continue à croire au grand destin du Vieux Pays et arrive à faire partager sa foi. On fait exploser des bombes atomiques dans le Sahara, on enregistre la naissance record de huit cent mille petits français, on consolide le couple franco-allemand, on cherche une troisième voie entre Kennedy et Khrouchtchev. Et tout ça sur un fond de twists euphorisants qui trustent les hit-parades et affolent parfois les forces de l’ordre quand les blousons noirs viennent faire les cadors au Golf-Drouot. Certains diront aujourd’hui qu’il s’est agi d’une formidable illusion collective, voire d’une hallucination tandis que d’autres penseront que la France avait juste besoin d’un baiser du prince charmant pour se réveiller et jouer sa carte de grande puissance.

Et puis si les Américains ont Marilyn, nous on a BB. On pourra ainsi compléter la lecture de Bertrand Legendre et de son reportage en machine à remonter le temps par l’élégant esssai biographique de Marie-Dominique Lelièvre sur Brigitte Bardot, Brigitte Bardot plein la vue. 1962 est aussi l’année où Bardot acquiert son statut définitif d’îcone française et internationale : elle va tourner Le Mépris avec Godard « et mes fesses, tu les aimes mes fesses » alors qu’elle vient de terminer Vie Privée de Louis Malle et Le repos du Guerrier, film à scandale tiré du roman de Christiane Rochefort parce qu’il parle, à l’époque du féminisme naissant, d’une femme qui accepte volontairement de se soumettre à un homme qui n’a plus envie de vivre à moins de rester allongé dans un lit en fumant sans arrêt et en lisant des séries noires. « Bardot et De Gaulle sont nos dieux lares » écrit assez justement Marie Dominique Lelièvre.

J’attendrais donc 50 ans pour savoir quels seront les nôtres à ce moment-là : au lecteur de prendre les paris !

Bertrand Le Gendre, 1962, l’année prodigieuse
Marie-Dominique Lelièvre, Brigitte Bardot, plein la vue

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