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Ce que Hitler doit au Docteur Trebitsch

Le billet du vaurien

Ce que Hitler doit au Docteur Trebitsch
Arthur Trebitsch D.R.


 Le billet du vaurien


Il est toujours agréable de faire une découverte, même si en l’occurrence c’est celle d’un personnage peu recommandable: Arthur Trebitsch (1880-1927). Juif viennois, il a inspiré un roman de Joseph Roth La toile d’araignée (1923) sur le national-socialisme où il figure d’ailleurs sous son vrai nom. Il est surprenant que les historiens qui se sont penchés sur l’histoire du nazisme aient ignoré le docteur Trebitsch qui non seulement influença Hitler, mais finança le parti nazi à ses débuts. Le portrait qu’en fait Joseph Roth le rendrait d’ailleurs plutôt sympathique: avec sa barbe rousse, ses yeux bleus et son physique athlétique, son intelligence supérieure et son excentricité. 

Ma paranoïa et moi

Arthur Trebitsch qui fréquenta le même lycée à Vienne que son ami Otto Weininger, se croyait investi d’une mission: sauver la race nordique du poison juif. Était-il conscient que sa haine du peuple juif relevait de la paranoïa? Vraisemblablement, puisqu’il fit quelques séjours à l’hôpital psychiatrique où on le jugea désespérément normal. Ce qui l’amena dans ses instants de lucidité à écrire un livre au titre accrocheur: Ma paranoïa et moi. Il le publia dans la maison d’édition qu’il avait créée: les éditions Antéa, du nom du géant grec Antée, fils de Poséidon et de la mère de la terre, Gaia. 

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Le chancelier Hitler citait volontiers le géant antique Antée « qui chaque fois qu’il tombait à terre se relevait plus fort encore » et conseillait la lecture de la profession de foi de Trebitsch Esprit et judaïté qui datait de 1919. D’ailleurs, les deux hommes se connaissaient personnellement, non seulement parce qu’ils partageaient la même vision du monde, mais aussi parce que Trebitsch avait créé la branche autrichienne du parti nazi. Comme tout bon paranoïaque, il se méfiait de tous ces serpents juifs qui infiltraient le parti et vérifiait s’ils n’étaient pas circoncis. Même Hitler avait un peu de peine à le prendre au sérieux, tout en affirmant que Trebitsch était capable de démasquer les juifs comme personne ne l’avait fait avant lui. Il songea même à lui confier la fonction de responsable de l’éducation idéologique du peuple allemand occupée par Alfred Rosenberg (encore un Juif selon Trebitsch) avant de l’écarter définitivement.

Toi aussi, tu es juif

Sans doute intimement persuadé que Hitler avait usurpé la place qui lui revenait, il poursuivit néanmoins en solitaire sa lugubre mission allant de ville en ville pour prêcher l’éradication des Juifs. Il parlait devant des centaines de personnes incapables de comprendre un moindre mot de ses harangues. Mais peu lui importait, il avait la certitude d’accomplir par là un acte égal à celui de Luther brûlant la bulle papale. Il tenait également un registre de noms allant de Streicher à Rosenberg, sans omettre Strasser, qui sapaient la cause sacrée à laquelle il se donnait corps et âme. 

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Theodor Lessing, qui l’a bien connu, était frappé par le fait que son délire se concentrait sur un point unique: l’empoisonnement du monde par les Juifs. « Dans tous les autres domaines, ajoute-t-il, il faisait preuve d’une lucidité et d’une logique rares. L’entendre parler était un délice, tant son argumentation était lumineuse. » Mais quand il évoquait les multiples tentatives d’empoisonnement dont il avait été victime, une certaine gêne s’installait. Et quand il exigeait que l’on examinât son sang pour avoir la preuve qu’il était bien un Germain, plus aucun doute n’était permis, il ne pouvait pas se détacher de ce constat: « Toi aussi, tu es juif. » 

Il se considérait d’ailleurs comme un être maudit. « Faut-il voir en lui un homme méprisable ou un homme malheureux ? » se demanda Theodor Lessing quand il apprit sa mort provoquée par une tuberculose miliaire. Trebitsch n’a jamais cru en ce diagnostic. Jusqu’à sa dernière heure, il demeura convaincu que les Juifs, ayant déjoué toutes ses précautions, étaient parvenus à l’empoisonner. Quant à Hitler, il ne fit qu’un bref commentaire: « Je ne sais plus rien de lui. Mais je n’ai pas oublié ce qu’il a écrit. »

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