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Ça s’en va et ça revient

Ça s’en va et ça revient

Entre l’armée et le peuple, en Egypte, le courant passe de moins en moins. D’abord, il y a le problème d’Ahmad Chafik, le premier ministre nommé par Hosni Moubarak. La « coalition du 25 janvier » (nom donné à la nébuleuse des mouvements issus de la révolution) exige son départ avec les mêmes arguments avancés (avec succès) par les Tunisiens contre Mohamed Ghannouchi : à leurs yeux, cette figure de l’ancien régime n’est pas qualifiée pour diriger la transition. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes, dépositaire du pouvoir exécutif délégué à Chafik et ses collègues, fait la sourde oreille : dans cette partie de poker, les militaires n’ont pas l’intention d’abattre leurs cartes trop tôt.

Dans ce climat de soupçon, les leaders émergents du mouvement démocratique redoutent, non sans raison, être manipulés par le pouvoir et de se voir dépouillés des fruits de la révolution. Les premiers détails du plan de transformation politique concocté par les militaires et les anciens collaborateurs de Moubarak semblent justifier leurs craintes. L’armée entend imposer un rythme accéléré : réforme constitutionnelle dans 30 jours, suivie de deux élections législatives (pour la chambre basse et la chambre haute) et d’une élection présidentielle, rien que ça !

Cette marche forcée vers la démocratie en inquiète plus d’un, car cet échéancier donne clairement l’avantage aux acteurs politiques structurés, autrement dit aux Frères musulmans ainsi qu’à Al-Ḥizb al-Wataniy, l’ancien Parti national-démocrate de Moubarak, qui contrairement à son équivalent tunisien, n’a pas été dissout. Ce planning serré ne permet pas non plus à de nouveaux visages d’émerger et favorise les personnalités déjà connues comme Mohamed El-Baradei ou Amr Moussa, l’actuel président de la Ligue arabe et ancien ministre des Affaires étrangères de Hosni Moubarak. À 75 ans et avec un tel CV, difficile d’imaginer un profil moins adapté pour incarner un mouvement issu d’une triple rupture, générationnelle, politique et culturelle. Le débat se joue donc à front renversé : ceux qui poussaient il y a un mois à des changements rapides voudraient bien aujourd’hui freiner les conservateurs d’hier…

Entretemps, certains essaient de réoccuper la place Al-Tahrir – devenue un haut-lieu du tourisme révolutionnaire – tandis que l’armée tente de les contraindre doucement à décamper. Le général Hassan al-Ruwaini, commandant militaire de Caire, leur a rendu personnellement visite pour les exhorter à rentrer chez eux et faire confiance à l’armée. Pour le moment, frustrations et crispations restent en arrière-plan et tout le monde répète en boucle les slogans louant l’unité entre jaychouna (« notre armée ») et le peuple.

Dans ce crépuscule politique, c’est la question même de la légitimité qui est négociée sur la place publique. Pour le « camp démocrate », la réponse est claire : elle est issue de la rue, c’est-à-dire du peuple, aujourd’hui représenté par les leaders de la « révolution. De leur côté, le gouvernement et l’armée essaient de diluer le mouvement et se targuent d’une autre légitimité, celle que confère l’exercice du pouvoir. Espérant marquer des points faciles dans l’opinion, le pouvoir multiplie les poursuites pour corruption et resserre l’étau autour du raïs déchu et de sa famille. À sa manière, l’Egypte est déjà en campagne électorale.

Vers de nouveaux affrontements place Al-Tahrir ?


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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