Robert B. sept nuances de gris, de l’avocat François Jonquères, roman sur la figure du collabo Robert Brasillach (fusillé à la Libération), ne manque pas de panache… à moins que ce soit de l’inconscience. 


Que diable a-t-il été faire dans cette galère ? Un roman sur la figure de Robert Brasillach (fusillé à la Libération) à l’heure des emballements médiatiques ne manque pas de panache ou d’inconscience. Dans les deux cas, ce goût pour le soufre dénote un amour presque suicidaire pour la littérature, celle qui vient sécher les larmes, apaiser les souffrances et raviver la flamme au creux des nuits catalanes, celles racontées comme dans Comme le temps passe, le grand roman d’amour de Brasillach.

Des cercueils qu’il est dangereux de rouvrir

La beauté d’un vers serre le cœur des âmes franches, peu importe qu’il ait été écrit par un salaud ou un saint. François Jonquères, avocat des causes perdues, thuriféraire des Hussards a délaissé, l’espace d’un livre, le droit des affaires pour les affaires pas très droites. L’homme de loi qui croit à la rédemption a un faible pour les balayés des encyclopédies, ceux qui eurent tous les torts et que l’on se garde bien de ressortir de peur d’être ébloui par leur talent vivace et empoisonné.

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Il y a des cercueils qu’il est dangereux de rouvrir. Jonquères n’a rien d’une barbouze en treillis ou d’un nostalgique des temps sombres. À aucun moment, il ne souhaite refaire le procès de Robert B. ou l’amender de ses errements, même si par jeu, il n’a pas résisté à écrire une plaidoirie étincelante dans les dernières pages. L’ambition de  Robert B. sept nuances de gris est plus folle encore. Jonquères ne veut pas qu’on juge de nouveau Brasillach dans les prétoires mais sur le terrain de l’art. Il veut que l’on s’empare, à nouveau, de cette œuvre dense et flamboyante, étrange et mystique, pleine d’une jeunesse cristalline et d’une nostalgie gamine.

Un écrivain sur le tard

Jonquères n’est pas un vengeur masqué, il vibre seulement pour l’écrit, il y met toute son intelligence et sa fougue. Il s’est mis à noircir la page blanche sur le tard, à l’approche de la cinquantaine, a déjà mouillé sa plume dans des registres différents, le roman historique, le conte de fées déjanté, la nouvelle pétaradante et même la critique assassine. Il est partout. Il lit tout. Il voit tout. On se demande comment il réussit à concilier sa vie professionnelle avec cette boulimie de bibliothèques.

À la manière d’un Stéphane Hecquet, le barreau a trouvé plus qu’un bretteur, un nouveau moraliste. Il impressionne autant par son appétit à avaler un cassoulet gargantuesque qu’à relire ses classiques tous les week-ends. Ce roman hommage éblouit par la virtuosité de sa construction. Il ne s’agit pas d’une biographie linéaire, encore moins d’une étude vaporeuse. Jonquères n’a pas choisi la forme romanesque au hasard, il a construit un château imaginaire où les personnages de fiction de Robert le maudit sortent de leur prison de papier et viennent percuter une réalité fantasmée.

De l’Indo à l’Argentine

C’est d’une très grande maîtrise. Nous sommes dans le palais du Facteur Cheval, tout a un sens, les chapitres se répondent, les paragraphes s’imbriquent pour donner naissance à une sorte de roman gigogne assez fascinant. Chez Jonquères, on voyage de l’Indo à l’Argentine, on traverse l’Histoire dans un train fantôme, on ne reste pas figé dans une actualité rance. Sa connaissance de l’œuvre de Brasillach est impressionnante, il jongle avec Homère et Corneille, s’amuse à mélanger les sept couleurs dans une fresque picaresque.

Il y a des romans qui ne se racontent pas, on risquerait de les déflorer.  Sept nuances de gris en fait partie. Celui qui connait les livres de Brasillach sera aux anges par ces incessants clins d’œil, ces gâteries littéraires dont les aficionados raffolent. Quant à celui qui n’aurait jamais lu une ligne du réprouvé, il aura le désir d’en savoir plus.

Par dessus tout, j’aime la farce chez l’ami Jonquères, les rencontres improbables, les percussions croquignolesques, les potacheries qui cachent une grande sincérité, la profondeur à fleur de page. Je me régale quand les visages de Blondin, Déon, Laurent et Nimier se bousculent dans ce tourbillon comme un jour de rentrée des classes. Ce garçon, sous une allure débonnaire, avec ses manières vieille France et son accent chantant, est un mousquetaire qui touche sa cible.

Robert B. sept nuances de gris, François Jonquères, Editions Pierre-Guillaume de Roux.

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