Le Bartleby de Maurice Ronet ressort en DVD. Son adaptation de l’oeuvre de Melville est un film fascinant.


Finalement, c’est un début de roman photo ou de chanson de variété qui convient le mieux: « Ils étaient faits pour se rencontrer », « c’était écrit »… L’acteur le plus énigmatique d’une génération qui ne manquait pourtant pas de personnalités (Delon, Belmondo, Blain, Brialy, Trintignant…) et l’un des personnages les plus fascinants de la littérature. Maurice Ronet et Bartleby, l’homme « trou noir » imaginé par Herman Melville en 1853. Ces deux-là ne pouvaient pas se manquer. La sortie en DVD du film réalisé par Ronet à partir de la nouvelle de l’écrivain américain permet de s’en assurer, les yeux écarquillés devant ce long-métrage unique, hors du temps, flottant en suspension à l’écart du cinéma des années 1970.

La théorie du carré d’as

Ronet plaçait la littérature très haut avec Proust, Céline, Melville (Schopenhauer aussi) au sommet de la pile. L’acteur a lui-même tenté d’écrire des romans. La fréquentation de Bartleby lui était donc naturelle bien avant d’avoir l’idée d’en tourner une adaptation. Quand on a joué Alain Leroy, le personnage principal du Feu follet de Drieu la Rochelle ou encore Raphaël le débauché, deux hommes qui choisissent la mort, Bartleby le scribe s’impose comme l’étape d’après, encore plus effrayante : l’histoire d’un homme qui, loin de vouloir mourir, ne veut surtout plus vivre. « Il tire un carré d’as mais regarde les autres jouer », expliquera Ronet à l’acteur Maxence Mailfort. Les bonus du DVD cernent parfaitement cette fascination du réalisateur pour son sujet, cette tentation du retrait chez un homme qui se disait « connu pour de mauvaises raisons ». Le témoignage de Maxence Mailfort, très émouvant et juste, prouve aussi combien le tournage a « envoûté » l’équipe. Plus qu’un personnage, Bartleby est un virus.

Malgré sa passion pour la nouvelle et son auteur, Ronet devra patienter. Un film sur l’homme qui ne désire plus rien n’est pas l’argument le plus vendeur qui soit. Et puis, en 1976, sa carrière est dans une voie de garage qui dissuade les producteurs : il s’éloigne du métier d’acteur et part tourner des documentaires sur les varans de Komodo ou les affrontements au Mozambique, en compagnie de l’écrivain et éditeur, Dominique de Roux. Les imprévisibles attirent rarement les financements, c’est une règle, la véritable main invisible du marché. Il lui faudra donc attendre la rencontre avec Marcel Jullian, président d’Antenne 2, scénariste de La Grande vadrouille et biographe de François Villon, royaliste en charge d’une chaîne publique (mesurons l’uniformisation des élites avec ces quelques mots) pour que le projet quitte les tiroirs et devienne une réalité. Le film sera produit par la télévision puis sortira au cinéma. Dès l’écriture du scénario, Ronet sent qu’il tient « son » sujet et se dépasse. Si Bartleby, le film, est une telle réussite, c’est avant tout grâce au travail d’adaptation.

L’acteur avait observé Louis Malle et Philippe Collin sur le tournage du Feu Follet. Savoir respecter l’œuvre d’origine sans devenir pour autant un perroquet appliqué, injecter dans l’histoire d’un autre ses propres obsessions sans virer au squatteur nombriliste… rien de plus délicat que l’art de l’adaptation. Inspiré par le travail de Malle à partir de Drieu, Maurice Ronet fuit le film d’époque, la reconstitution et les costumes. Son Bartleby sera de son temps (1976) ou plus exactement de plusieurs temps (celui du roman et de la sortie du film mêlés). Le choix du passage Vivienne, si typique du XIXe siècle, comme décor principal, est en effet une trouvaille de génie (et peut-être aussi un hommage de Ronet, le Célinien, à Mort à Crédit et son passage Choiseul). Le film flotte ainsi entre plusieurs époques, sans jamais faire toc ou verser dans la « modernisation » d’un texte, tic de théâtreux toujours gênant. Autre parti-pris, l’étude de notaire devient un cabinet d’huissier. L’huissier, l’homme du couperet, qui intervient avec certitude et autorité pour faire respecter la loi en dernier recours. Il suffira d’un Bartleby, presque mutique à l’exception de sa phrase fétiche, « je préfèrerais ne pas le faire », pour pousser dans le gouffre ce représentant de l’ordre des choses.

Le Bartleby parfait

L’autre fantastique intuition de Ronet réside dans le casting. Pour l’huissier, il pense à son voisin de palier Michael Lonsdale, un « inconditionnel » de la nouvelle de Melville. Mais pour le rôle titre ? Maurice a d’abord envisagé de le jouer lui-même et « heureusement, les années ont passé, je n’ai plus eu l’âge, le physique, le moral ». Malgré tous les avis défavorables, le réalisateur retient Maxence Mailfort, jeune acteur vu notamment chez Buñuel. « Je t’ai choisi car tu étais le plus mauvais », lui dira Ronet. Cette simple phrase explique à elle seule la réussite du film. Bartleby n’est pas déprimé, lassé, triste ou lessivé par un « burn out » dans une start-up : il est bien au-delà et, donc, ne se joue pas. Il faut passer par une autre voie, celle de l’absence à l’écran. Maxence Mailfort, guidé par Ronet, est parfait. Aujourd’hui encore, on imagine mal Bartleby avec un autre visage.

Le film peut donc libérer sa charge et la déflagration est particulièrement intense. D’autant que Ronet modifie la fin pour lui donner une note chrétienne mais trop tardive, avec un sens du tragique très maîtrisé. Bartleby est mort et l’huissier sombre, à la dérive entre son bureau de claustrophobe et le boyau du passage Vivienne. Il a croisé la route de l’homme sans volonté, c’en est terminé pour lui. Maurice Ronet réalisera d’autres adaptations littéraires (d’Edgar Allan Poe notamment, pour la télévision), relancera d’autres idées de films impossibles (le Semmelweis de Louis-Ferdinand Céline, bon courage, Maurice…) mais ne retrouvera pas le feu pâle qui irradie tout au long de Bartleby. Sa carrière d’acteur s’effilochera ensuite en films moyens ou insignifiants. Mais peu importe. Avec ce long-métrage, Ronet l’acteur n’éclipsera pas tout à fait le réalisateur. On vante trop souvent le « travail de toute une vie » et les œuvres colossales en vingt volumes. Il suffit parfois d’un film, d’un livre, d’une chanson pour exprimer exactement ce que l’on porte en soi. Ronet l’a fait.

Bartleby, de Maurice Ronet, avec Maxence Mailfort, Michael Lonsdale, Maurice Biraud… En DVD, (L’œil du témoin, collection Ciné-Club TV).

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