« Qui voit les rives de la Seine voit nos peines ! » s’exclamait Guy Debord dans Panégyrique, déplorant la destruction d’une ville en temps de paix par l’urbanisation spectaculaire-marchande. « Qui voit le résultat des élections à Hénin-Beaumont aussi… », pourrait légitimement dire le militant de gauche un peu lucide, à la lecture des résultats d’élections municipales qui ont vu jusqu’à la caricature les ravages de l’antifascisme sociétal quand il s’agit de lutter contre le Front National.
Pendant plusieurs mois avec un crescendo pratiquement orgasmique, l’empire du bien et de la bonne conscience s’est déchainé dans cette ville du bassin minier dont le premier des problèmes est pourtant un chômage à vingt pour cent et des impôts locaux qui se montent à 2800 euros par an pour une maison de mineur.

Qu’importe si le précédent maire PS est en prison pour corruption présumée, qu’importe si sa gestion héliogabalesque a ruiné ses administrés, qu’importe s’il avait été soutenu comme la corde soutient le pendu par un Parti socialiste qui avait dépêché en renfort la pugnace et excellente Marie-Noëlle Lienemann en première adjointe avant de la renvoyer à ses chères études béthunoises pour d’obscures raisons d’appareil.

Qu’importe, encore, si le même parti socialiste local dont on se demande si la proximité géographique avec le parti socialiste wallon, le plus corrompu et le plus bête d’Europe, n’est pas la principale inspiration, a trouvé le moyen une fois de nouvelles élections inévitables, de ne soutenir aucune liste. Oui, vous avez bien lu, c’est à peine quelques jours avant le premier tour que Martine Aubry dans un sursaut d’indignation et de clairvoyance a appelé à voter pour la liste Ferrari, arrivée d’ailleurs en troisième position. Et quelle liste… Menée par un jeune radical de gauche, elle unissait dans un « front républicain » des communistes, des modèmistes et des militants du MJS. Même pour le vieil amateur de particularismes électoraux que nous sommes, nous n’avions jamais vu attelage plus baroque : des démocrates chrétiens qui ne représentent qu’eux-mêmes dans le bassin minier, de jeunes sociaux-démocrates écœurés par le cynisme attentiste du parti de leurs aînés et un PCF ronchon mais discipliné et ne ménageant pas ses efforts, comme d’habitude.

Qu’importe, encore, si ce « front républicain » ne voulait plus rien dire politiquement puisque, de fait, une liste divers-gauche menée par un viré du PS, une liste Verte, une liste du NPA, une liste UMP (nous la mettons après le NPA parce qu’en l’occurrence, ils sont encore plus groupusculaires dans le paysage héninois.) se présentaient sur les rangs.

Oui, qu’importe puisque toute cette incohérence, qui sentait les rancœurs recuites et les combinazione de terrils, se justifiait d’elle-même. N’est-ce pas, en face, ce n’était pas un adversaire politique, c’était le Mal incarné, c’était la Walkyrie bretonne, la fille de la Bête Immonde, Marine Le Pen en personne.

On évitait d’insister sur le fait qu’elle n’était jamais que le numéro deux sur la liste et que le numéro un Steeve Briois est un local pur jus, un vrai « boyau rouge », petit-fils de militant communiste. Oui, on évitait d’insister parce que dans le genre révision déchirante, certains à gauche auraient été obligés de reconnaître que ce dont à d’abord besoin la classe ouvrière ce n’est pas du mariage homosexuel, de la légalisation du cannabis, du vélib ou de spectacles post-brechtiens mais de travail, de salaires décents, de nouveaux droits contre le talon de fer d’un capitalisme déculpabilisé.

Et le bal des nazes a recommencé. The same old story. Plutôt que d’expliquer que Marine Le Pen ce n’était pas Hitler, même pas Doriot mais tout banalement Sarkozy en pire, l’argumentaire a été moral, jamais politique. Pendant que le Front national distribuait ses tracts sans avoir besoin de forcer la note, procédant avec une empathie manifeste pour le populo (qu’elle soit feinte ou non n’est pas le problème), une certaine gauche de la culture, appelée à la rescousse, voulait faire croire que les SS cernaient la ville. On a même, entre les deux tours, appelé Dany Boon à la rescousse. C’est vrai quoi, une région si sympathique, qu’une comédie régionaliste dégoulinante de bons sentiments a rendu nationalement célèbre, risquait de retrouver sur son si sympathique visage l’affreux point noir d’une mairie frontiste.

Non, ce n’était pas possible.

Et ce ne le fut pas. Marine Le Pen a été battue. De 500 voix. Il semblerait d’après nos informations que la population ait surtout mal perçu l’intervention entre les deux tours de colleurs d’affiches frontistes venant d’autres régions, parfois lointaines. Ce serait cette intrusion, beaucoup plus que le très pâlichon Daniel Duquenne, son adversaire, qui aurait emporté le morceau.

Le Front National a d’ailleurs déjà posé un recours. La farce continue. La gauche a emporté une victoire à la Pyrrhus, ce qui ne lui évitera se remettre en question. Comme d’habitude à Hénin-Beaumont.

Et dans toute cette histoire, nous n’avons plus qu’une seule certitude : le cadavre est ch’ti.

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