Avec le jeune Kurz comme chancelier, l’Autriche s’associera-t-elle au Groupe de Visegrad?


Fulgurante ascension que celle de Sebastian Kurz. À l’âge où d’autres que lui songent à peine à fonder une famille, le chef des conservateurs de l’ÖVP s’apprête à devenir le chancelier de l’Autriche, au terme d’une campagne marquée par divers scandales.

Scandale chez les socdems

Le SPÖ (sociaux-démocrates) a ainsi été accusé d’avoir propagé des « fake news » calomnieuses à l’endroit du jeune Sebastian Kurz, via deux fausses pages diffusées sur Facebook. L’une d’elle, visant à discréditer le candidat conservateur auprès de la partie de l’électorat du FPÖ tentée de basculer, le dépeignait en « immigrationniste » patenté, marionnette d’Israël et de George Soros. L’autre, à l’inverse, le présentait comme un homme de droite radicale, de manière à ce que sa candidature soit intolérable aux yeux des centristes et des modérés. Une affaire qui a suscité une grande émotion à Vienne, entrainant la démission de Georg Niedermühlbichler, numéro deux du parti et directeur de la campagne. À l’origine de cette magistrale erreur, le communiquant israëlien Tal Silberstein, un personnage sulfureux interpellé dans son pays dans le cadre d’une affaire internationale de blanchiment d’argent mais aussi recherché en Roumanie pour une escroquerie de haut vol.

FPÖ, navire amiral de la droite populiste européenne

Des événements qui auront contribué au déclin relatif du SPÖ, en dépit de la candidature intéressante de Christian Kern censée relancer une formation aux abois depuis l’élection présidentielle de 2016, tiraillée par des oppositions internes fratricides. Replacé dans une perspective historique, le score du SPÖ est une immense déception, le plus faible depuis sa première présentation à une élection en 1919. Pourtant, la chute est moins brutale que prévu, les sociaux-démocrates étant au coude à coude avec le FPÖ, désormais navire amiral de la droite populiste européenne. Confirmant les clivages structurant nos sociétés, le vote autrichien montre que l’électorat âgé plébiscite les formations modérées, de même que les catégories les plus éduquées de la population, la droite populiste enregistrant de son côté ses meilleurs scores dans les catégories les plus populaires. Avec 27,4 % des suffrages exprimés pour 53 sièges, le mouvement emmené par Heinz-Christian Strache devance le SPÖ qui a enregistré un score de 26,7 % des voix pour 52 sièges, mais s’incline face à l’ÖVP et ses 31,4 % pour 61 élus. Présenté comme le grand gagnant de ces élections législatives d’octobre 2017, le FPÖ pouvait néanmoins espérer mieux. En février 2017, interrogé par le Visegrád Post, le candidat malheureux à l’élection présidentielle autrichienne Norbert Hofer déclarait ainsi que « le FPÖ devrait gagner les prochaines élections », estimant que cela conduirait immanquablement l’Autriche à se rapprocher du groupe de Visegrád. Il n’a finalement pas été pleinement exaucé.

Une campagne à la Sarkozy

Ce demi-succès ne doit toutefois pas cacher la réalité : le « parti de la liberté » (FPÖ) est désormais la force motrice politique autrichienne, suscitant toutes les convoitises dans un pays qui n’a pas les mêmes retenues à l’égard des « nationalistes » que la France, tant parce que la proportionnelle intégrale oblige à une culture du consensus que pour des raisons historiques et contextuelles. Vu de l’hexagone, où la politique autrichienne peut sembler n’avoir qu’une importance toute relative, les suites de l’élection devront être suivies avec attention. Première interrogation : avec quelle majorité gouvernera Sebastian Kurz ? La logique voudrait que le wunderwuzzi s’allie au FPÖ, comme le souhaitent 40 % de ses électeurs, soit plus du double de ceux favorables à la formation d’une coalition avec la gauche. En outre, celui qui accuse une troublante ressemblance avec François Bayrou a fait campagne sur les thèmes du FPÖ, à la manière du Nicolas Sarkozy de 2007, se montrant d’une extrême fermeté sur les problématiques liées à l’immigration, comme il avait déjà pu en faire la démonstration lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères en s’opposant officiellement à Angela Merkel, à laquelle il avait demandé la possibilité de fermer les frontières et le plafonnement du nombre de réfugiés accueillis, ou en rappelant son indignation à propos du maintien du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. En tant que secrétaire d’Etat à l’Intégration, il a notamment prôné l’interdiction du financement étranger des mosquées ou l’exigence faite aux imams de parler allemand durant leurs prêches, tout en autorisant le halal à l’école. Une politique de « petits pas », habilement présentée dans les médias, qui aura convaincu le jeune Kurz des difficultés posées par l’intégration des immigrés extra-européens en Autriche.

Des ministres populistes?

Sebastian Kurz représente une évolution manifeste dans la vie politique européenne des dernières années, ayant réussi à réunir un grand nombre de ses suffrages au moins autant grâce à sa personnalité, sa jeunesse et son charisme, qu’à ses idées et à sa formation politique, auparavant considérée comme ringarde et poussiéreuse. Il ne prendrait pas grand risque en introduisant des ministres issus du FPÖ, alors que ces derniers gouvernent déjà le Land du Burgenland, frontalier de la Hongrie, avec les sociaux-démocrates. Contrairement à ce que voudraient les idées reçues hexagonales, le FPÖ a régulièrement participé à des coalitions gouvernementales, sans que la cousine germaine de l’Allemagne ne bascule dans une très tendance démocratie « illibérale » ou que l’Autriche ne soit exclue de l’Union européenne. Depuis 1970, cette formation aux racines pangermanistes a gouverné à trois reprises. Entre 2000 et 2006, l’ÖVP et le FPÖ ont dirigé l’Autriche ensemble. L’expérience fut difficile pour le parti actuellement dirigé par Strache, entraînant de nombreuses dissensions internes, mais les alliés du Front National au sein du Parlement européen semblent aujourd’hui mieux structurés, plus professionnels et aptes.

Cap à l’Est

La seconde interrogation posée par ce scrutin est la suivante : l’Autriche finira-t-elle par s’associer plus étroitement au Groupe de Visegrad ainsi qu’ont pu le laisser entendre Kurz et Strache durant la campagne ? Constitué de la Pologne, de la Hongrie, de la République Tchèque et de la Slovaquie, ce groupe s’est mieux fait connaître de l’opinion publique européenne à la faveur de la crise migratoire, pour avoir collégialement refusé de participer au programme européen de répartition des demandeurs d’asile depuis l’Italie et la Grèce. À l’évidence, ces nations prises séparément pourraient difficilement être entendues des institutions européennes ou de leurs puissants voisins. Souhaitant réformer l’Europe de l’intérieur, en introduisant de nouveaux niveaux de subsidiarité, les représentants du groupe de Visegrad livrent de nombreux bras de fer avec une Union européenne qu’ils ne souhaitent pas plus quitter que détruire, conscients de leurs intérêts les plus immédiats (parfois différents des nôtres, notamment pour ce qui concerne le contrôle du travail détaché).

… sans les Habsbourg

Le rapprochement éventuel de l’Autriche, puis de pays des Balkans ou de la Roumanie, ressemblerait donc fort à ce qu’était naguère la Double monarchie austro-hongroise, rempart occidental à l’impérialisme turc. Morte de ses contradictions, préfiguration de l’attelage hétéroclite qu’est aujourd’hui l’Union européenne, le souvenir de l’Autriche-Hongrie suscite pourtant toujours une nostalgie, une mélancolie de la puissance définitivement perdue. Son fantôme continue de planer au-dessus du continent, permettant aux nations qui composent cet espace géographique de se prendre à rêver d’un véritable rôle politique. Qu’il soit aujourd’hui très prématuré d’imaginer l’Autriche rejoindre pleinement ce cercle, tant son histoire récente la rapproche de l’Europe de l’Ouest, est une évidence qui ne souffre aucune contestation. Cependant, Vienne sait maintenant qu’elle a d’autres atouts dans son jeu, lesquels l’autorisent à reprendre une modeste place à la table de jeu de l’Histoire si d’aventure Angela Merkel se montre trop pressante…

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Gabriel Robin est attaché au groupe "Europe des nations et des libertés" du Parlement européen.