« Donnez-moi deux mots de la main d’un homme et j’y trouverai de quoi suffire à sa condamnation », disait le Cardinal Richelieu. Aujourd’hui, grâce à ce formidable espace de démocratie que sont les réseaux sociaux, tous ceux qui adorent dénoncer, surveiller et punir ont un champ de manœuvres infini dans lequel des citations manipulatoires, intentionnellement ou pas, deviennent des vérités à force d’être répétées. Quelques tweets rédigés par des commentateurs malveillants ou désinvoltes, qui n’entendent que ce qu’ils veulent entendre et ne voient que ce qu’ils croient, suffisent à ripoliner n’importe qui en lepéniste ou, au moins, comme l’un de ceux « qui font le jeu de » – ennemis déclarés de ceux « qui font barrage à ». Du reste, même en l’absence de toute malveillance ou incompétence (absence rare mais possible), l’impératif absurde consistant à exprimer une opinion, à commenter ou à relayer un propos en 140 signes interdit par définition, toute nuance, toute précision, toute évocation du contexte. Le résultat, c’est que ce que vous dites importe beaucoup moins que ce que les plus tordus ou nigauds de vos auditeurs entendent.

Les piranhas chassent le dérapage

On pourrait cependant imaginer qu’un esprit aussi rigoureux que celui d’un journaliste de la grande presse,  alerté par un tweet sur un propos prêté à l’un ou l’autre, commence par se reporter à la source pour s’assurer qu’il s’indigne à bon escient. Le vacarme suscité par le dernier « Esprit de l’Escalier » montre que cette exigence minimale n’est pas toujours respectée. Peut-être exaltées par leur traque des ni-nistes et macronistes mous, certaines éminences de la procession se sont ruées sur quelques phrases prononcées par Alain Finkielkraut pour instruire son procès.

Précisons que nous-mêmes en avons tweeté quatre sur le compte de Causeur, et l’une d’elles, j’y reviendrai, accompagné d’un hashtag malencontreux. Notre but, évidemment, était d’attirer des auditeurs et des lecteurs, pas de donner de la barbaque aux piranhas (de papier) qui chassent le dérapage. Sauf que les piranhas, sans cesse sur le qui vive, ne cherchent pas la vérité et encore moins à comprendre les pensées qu’ils ne partagent pas : ils guettent la phrase qui discréditera son auteur et fera du retweet. D’où l’obligation déprimante dans laquelle se trouvent leurs cibles de fournir de longues explications de textes que l’on commente sans les lire.

Ainsi ont-ils ignoré notre premier tweet, reprenant la phrase dans laquelle Alain Finkielkraut déclarait qu’il voterait pour Emmanuel Macron.

C’est en ces termes et très tôt dans l’émission qu’il a fait cette déclaration: «  Je voterai Emmanuel Macron au deuxième tour car l’élection de la présidente du FN plongerait la France dans le chaos et la guerre civile. Mais je n’ai aucune nostalgie pour le No Pasaran. Je ne suis pas un barragiste forcené. » Pour démontrer qu’Alain Finkielkraut soutient Marine Le Pen ­– ce qui est par ailleurs un droit, peut-être faudrait-il le rappeler –, le plus simple était de faire  comme si cette déclaration n’avait pas existé. C’est pour cette raison que nous avons, après-coup, changé le titre sous lequel l’émission est présentée sur le site.

Alain Finkielkraut commente le duel opposant… par causeur

Finkielkraut votera Macron

L’ennui, c’est que, si on ignore ce point de détail (son vote), la suite de l’intervention peut prendre un tout autre sens que celui qu’elle a. En effet, si Finkielkraut n’avait pas annoncé quel bulletin il déposerait dans l’urne, (et si par ailleurs on ne savait rien de lui et de ses engagements), on aurait peut-être pu prendre sa critique d’Emmanuel Macron pour un choix en faveur de Le Pen. Manque de chance pour ceux qui aimeraient bien ajouter ce chef d’accusation à la liste de ses crimes (le premier étant de ne pas faire partie du parti de demain…) il a décidé de voter Macron tout en critiquant en termes solennels sa visite au Mémorial de la Shoah : « Pour achever de convaincre les indécis, Emmanuel Macron a choisi de dramatiser les enjeux. Après une visite à Oradour sur Glane, il était dimanche au mémorial de la déportation. Cette initiative n’a pas eu sur moi l’effet escompté, elle m’a mis dans une colère qui a surpris et choqué mes proches. Je m’en excuse auprès d’eux mais c’est le fils de déporté en moi qui hurlait. On ne peut pas faire de l’extermination des juifs un argument de campagne. Les morts, et ces morts tout particulièrement, ne sont pas à disposition. Le devoir de mémoire dont on parle tant consiste à veiller sur l’indisponibilité des morts. » Il a également fait valoir que ce ne sont pas des militants frontistes ou identitaires qui menacent des Juifs aujourd’hui et en incitent beaucoup au départ. Malheureusement, Jean Birnbaum devait avoir un bœuf mironton sur le feu, car il a zappé les minutes suivantes, au cours desquelles notre académicien est longuement revenu sur les dérives négationnistes ou soraliennes de certains cadres FN. D’où le tweet courroucé du patron du Monde des Livres.

Quant à Gilbert Collard, qui semble avoir écouté l’émission puisqu’il en retranscrit un long extrait, il s’est contenté d’une coupe franche : c’est précisément le passage où il est question de l’affaire Jean-François Jalkh et du passé du FN. Comme quoi on peut être manipulé par tous les camps.

On peut, bien sûr, ne pas partager le point de vue d’Alain Finkielkraut sur la campagne mémorielle d’Emmanuel Macron. Mais quand le fils d’un déporté s’insurge contre une célébration de la Shoah le rôle d’un honnête homme et d’un intellectuel est de douter, pas de pointer du doigt l’un des rares penseurs qui ose transgresser ce consensus à bon compte. Car enfin, être antinazi aujourd’hui ne demande pas un grand courage. En conclusion de l’émission, Finkielkraut a prononcé cette phrase : « Nous avons plus à craindre dans les temps qui viennent de la fanatisation de la bienpensance que de la résurgence du fascisme. » Ariane Chemin, également journaliste au Monde, l’a relayée, accompagnée de ce commentaire désabusé : « Quel week-end »

Certes, nous avons-nous-mêmes commis une erreur en tweetant cette phrase sous les hashtags #Macron #LePen, et nous présentons nos excuses à Alain Finkielkraut et à tous ceux qui ont été induits en erreur. Appliquée au duel du deuxième tour, cette phrase pouvait signifier qu’Emmanuel Macron était, pour Finkielkraut, plus dangereux que Marine Le Pen. Encore une fois et quoi qu’en pensent mes confrères, on a le droit de croire cela puisqu’on a le droit de voter Le Pen. Sauf qu’Alain Finkielkraut, lui, pense le contraire. Avant de tirer des conclusions désobligeantes d’une phrase, le minimum est de vérifier à quel sujet elle a été prononcée. Il se trouve qu’à ce moment-là, Alain Finkielkraut ne parlait plus de la campagne électorale mais des poètes inscrits au programme de l’agrégation de Lettres modernes – non, je ne vous résumerai pas ce passage, vous n’avez qu’à écouter l’émission, elle dure vingt-cinq minutes. Si Ariane Chemin s’était donné la peine de le faire, elle aurait passé un meilleur week-end.