L’inquiétude grandit après la mort d’une laborantine russe d’une «pneumonie d’origine indéterminée» en Sibérie.
Daria avait 28 ans. Elle travaillait dans un laboratoire chargé de lutter contre la peste, en Sibérie. Sa mort, attribuée par les autorités russes à une pneumonie d’origine indéterminée, a conduit à des mesures de quarantaine et à des restrictions sanitaires drastiques. Moscou tente de rassurer. Les familles s’inquiètent. Et un mot que l’on croyait réservé aux livres d’histoire revient en boucle dans les conversations : la peste. Un accident de manipulation est évoqué, sans être confirmé, pas plus que le diagnostic de peste. L’histoire des programmes d’armes biologiques alimente les interrogations, mais ne permet pas de conclure sur les activités de ce laboratoire. Ce décès pose néanmoins une question qui nous concerne : serions-nous prêts à protéger notre population face à une menace de cette nature ?
Guérissable, à condition d’intervenir rapidement et que la souche soit connue…
La peste est provoquée par une bactérie, Yersinia pestis. Sa forme bubonique se manifeste par une forte fièvre et des ganglions gonflés et douloureux, les bubons. L’infection peut gagner le sang, provoquer un choc septique et entraîner la défaillance des organes. Lorsqu’elle atteint les poumons, elle provoque une pneumonie pouvant évoluer vers une détresse respiratoire. Transmise notamment par des puces infectées, la maladie peut aussi passer d’une personne à une autre lors de contacts rapprochés dans sa forme pulmonaire. Des antibiotiques permettent de la traiter, à condition d’intervenir rapidement. Encore faut-il que la souche y soit sensible. Dans le cas d’une attaque biologique, des résistances pourraient rendre plusieurs traitements inefficaces. Les recommandations américaines prennent en compte cette éventualité et la préparation doit porter sur l’efficacité des médicaments autant que sur leur disponibilité.
Utiliser la peste comme arme n’est pas une idée nouvelle. En 1346, lors du siège de Caffa, en Crimée, les assaillants auraient projeté des cadavres de pestiférés dans la ville pour contaminer ses habitants, selon un récit de l’époque. Au XXᵉ siècle, l’unité 731 de l’armée impériale japonaise mena en Chine des expérimentations sur des êtres humains et participa à l’emploi de la peste contre des populations civiles.
Pendant la guerre froide, l’Union soviétique développa un programme d’armes biologiques. D’anciens scientifiques soviétiques, dont Ken Alibek, ont décrit des recherches sur des souches de Yersinia pestis résistantes à plusieurs antibiotiques. Ces témoignages expliquent pourquoi la défense sanitaire doit envisager des situations dans lesquelles les traitements habituels seraient mis en échec.
Souvenirs
Pour vous qui me lisez, ces questions renvoient à des souvenirs beaucoup plus proches. Les appels à l’hôpital pour prendre des nouvelles d’un parent qu’on ne pouvait plus voir. Les soignants qui craignaient de rapporter l’infection chez eux. Les enfants auxquels il fallait expliquer pourquoi leur vie s’était arrêtée. Le Covid nous a appris ce que coûte l’écart entre la préparation annoncée et les moyens disponibles. Avons-nous corrigé nos faiblesses, ou simplement retrouvé l’habitude de ne plus y penser ? Après une telle épreuve qui reste encore dans toutes les mémoires, le gouvernement ne pourrait plus invoquer la surprise pour justifier des carences auxquelles il était possible de remédier.
La prévention fait partie de cette responsabilité. Dans certaines situations, un traitement antibiotique peut être prescrit aux personnes exposées avant qu’elles développent la maladie : c’est l’antibioprophylaxie. Demain, que répondrions-nous à Claire, une infirmière qui apprendrait avoir été exposée, ou à Julien, son compagnon, qui demanderait si elle peut être protégée ? Ils auraient besoin de savoir quel traitement lui administrer et comment l’obtenir à temps. Dès 2000, le JAMA, revue médicale de référence de l’Association médicale américaine, publiait des recommandations pour protéger les populations civiles face à un éventuel usage de la peste comme arme biologique. Les CDC[1] ont actualisé les recommandations de traitement et de prophylaxie en 2021. Les connaissances existent. Aux pouvoirs publics d’organiser leur mise en œuvre.
La France possède des stocks sanitaires stratégiques, notamment d’antibiotiques, comme les États-Unis disposent de réserves nationales. Il faut pouvoir vérifier que ces produits sont adaptés, renouvelés et distribuables rapidement. Il faut aussi prévoir leur réapprovisionnement si la crise dure. Car une réserve se consomme. Une ordonnance ne remplace pas une usine. C’est ici que la désindustrialisation devient une question de sécurité nationale. Pour fabriquer un médicament, il faut des matières premières, un principe actif, des installations et du personnel qualifié. La dépendance à un fournisseur peut suffire à interrompre la production.
Dans son enquête de 2023 sur les pénuries de médicaments, le Sénat rappelait que la France, première productrice européenne entre 1995 et 2008, avait reculé au cinquième rang. Il analysait les conséquences des délocalisations et de la concentration des productions. Ce recul s’est construit sous plusieurs gouvernements. Ceux qui dirigent aujourd’hui ont la responsabilité d’y remédier. Les Français sont en droit de demander ce qui a changé depuis le Covid. Quelles dépendances ont été réduites ? Quelles productions ont repris ? Pourrions-nous nous approvisionner si plusieurs pays avaient besoin des mêmes traitements au même moment ? La souveraineté se mesure à ces réponses. Lorsqu’un médicament manque, le patient découvre très concrètement ce que signifie dépendre d’une usine située à l’autre bout du monde. Il subit les conséquences de choix industriels et politiques sur lesquels il n’a aucune prise. Le gouvernement doit faire de la continuité des approvisionnements une priorité et rendre compte des résultats.
Prévoir une nouvelle crise sanitaire
La recherche peut aussi élargir nos possibilités de traitement. En 2024, une étude américaine sur des bactériophages, des virus qui ciblent les bactéries, a obtenu des résultats encourageants contre la peste après exposition chez le rat. L’efficacité chez l’être humain reste à établir. Développer cette piste, comme celle de vaccins adaptés, demande des années de travail et des capacités de production. Ces investissements doivent être engagés avant la crise.
Professeur de biochimie et de génie biologique, je sais que cette préparation commence aussi dans nos classes. Former un technicien de laboratoire, un ingénieur ou un chercheur prend du temps. Défendre les filières scientifiques et technologiques, c’est donner à la France les compétences dont elle aura besoin pour produire ses médicaments et développer ses traitements. Encore faut-il que ces professionnels puissent travailler et investir dans notre pays. Cela suppose une politique suivie : soutenir la recherche, maintenir les productions essentielles, diversifier les fournisseurs et offrir aux industriels des conditions qui leur permettent de s’engager dans la durée. La protection de la population appartient aux premières missions de l’État. Elle doit peser dans ses décisions économiques.
Le décès de Daria ne permet pas d’annoncer une épidémie ou de prévoir une attaque biologique en France. Nous disposons encore de traitements et de professionnels capables de faire face à des infections graves. Nous avons donc des raisons de garder notre sang-froid, tout en examinant ce qui pourrait entraver leur action. Il restera des maladies, des menaces et des accidents. Nous ne pourrons pas tout prévoir. Nous pouvons en revanche réduire nos dépendances et préparer les réponses aux risques déjà identifiés. C’est ce que les Français sont en droit d’attendre de leur gouvernement. Daria avait 28 ans. Les circonstances de sa mort restent à éclaircir. Elles nous rappellent que derrière chaque question de préparation sanitaire, il y a des vies. Les Français ont déjà payé le prix de l’impréparation. Ils n’ont pas à payer celui de l’oubli.
[1] Centers for Disease Control and Prevention NDLR.
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