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« Champion, mon frère… »

Deux nuits d'émeutes à Chambéry


« Champion, mon frère… »
Capture du Journal télévisé de France 2. DR.

Ensauvagement. Quand ce n’est pas pour une victoire du PSG, notre jeunesse des quartiers s’enflamme au moindre contrôle policier jugé suspect. Une violente nuit d’émeutes a éclaté ainsi lundi soir à Chambéry et Cognin (73) après le décès d’un jeune conducteur, retrouvé grièvement blessé par balle à l’issue d’un contôle routier. Toutefois, l’autopsie et l’enquête disculperaient les policiers, le parquet privilégiant désormais la thèse d’un tir accidentel ou auto-infligé avec une arme retrouvée dans le véhicule. Suite au déploiement d’importants renforts de police, le calme est finalement revenu dans les rues de la ville.


Chambéry, il y a quelques nuits : ce n’était ni une finale de football, ni une manifestation politique, ni même l’un de ces grands embrasements auxquels la France semble s’être peu à peu accoutumée, mais un simple contrôle routier, presque rien, l’un de ces incidents minuscules dont une société encore unie aurait attendu que la police et la justice établissent les circonstances. Et pourtant, quelques heures plus tard, la nuit avait changé de visage. Des voitures brûlaient, un centre social était dévoré par les flammes, des groupes couraient dans les rues, et les habitants, réveillés par les alarmes, les cris et la lumière des incendies, regardaient leur quartier devenir pour quelques heures un territoire livré à une violence qui semblait n’avoir attendu qu’un prétexte pour surgir.

Rumeur et vengeance collective

Car c’est peut-être cela qui devrait désormais nous inquiéter davantage que l’événement lui-même : cette facilité de l’embrasement, cette disponibilité de la violence, cette manière qu’a une partie de notre société de passer presque instantanément du fait divers à l’émeute, de la colère à l’incendie, du soupçon à la vengeance collective. Il suffit d’une rumeur, d’une interpellation, d’un refus d’obtempérer, parfois d’un match, parfois d’une manifestation, et voici que réapparaissent les mêmes silhouettes dans la fumée, les mêmes visages dissimulés, les mêmes mortiers tirés vers ceux qui portent l’uniforme, les mêmes voitures incendiées qui appartiennent pourtant, presque toujours, à des gens qui n’ont rien à voir avec ce qui vient de se produire.

Chambéry n’est d’ailleurs qu’un nom parmi d’autres, car l’été avait déjà montré combien ce langage de la violence s’était installé dans le paysage français : au cours des seules nuits entourant le 14 juillet, des centaines de communes avaient connu des violences urbaines, des centaines de véhicules avaient brûlé, des incendies avaient été allumés sur la voie publique et les forces de l’ordre avaient été visées par plus d’un millier de tirs ou usages détournés d’artifices. Ce qui autrefois aurait été perçu comme une rupture extraordinaire de l’ordre commun semble désormais entrer dans le calendrier ordinaire de la République, comme si nous avions fini par admettre que certaines nuits doivent nécessairement avoir leurs voitures brûlées, leurs policiers attaqués, leurs vitrines brisées et leurs quartiers transformés en champs clos où l’État ne revient qu’avec ses casques, ses boucliers et ses véhicules blindés.

Et derrière ces incendies matériels, il y en a un autre, moins visible et peut-être plus redoutable : celui des appartenances qui se séparent, des mémoires qui deviennent ennemies, des colères importées qui viennent se greffer sur les colères françaises, des drapeaux étrangers qui surgissent dans nos manifestations comme les signes d’autres guerres désormais transportées au cœur de nos villes. Le drapeau palestinien, en particulier, n’est plus seulement pour certains le symbole d’une solidarité avec un peuple dont ils disent défendre les droits ; il devient parfois l’emblème sous lequel se rassemblent des passions beaucoup plus vastes, où la dénonciation d’Israël se mêle à la détestation de l’Occident, où l’antisionisme peut servir de passage à l’antisémitisme et où le conflit du Proche-Orient fournit à des frustrations nées ici la langue, les images et les ennemis dont elles avaient besoin.

Lente maturation

Mais les violences collectives ne surgissent jamais d’un ciel clair. Elles sont comme ces orages d’été qu’on sent monter longtemps à l’avance : dans l’épaisseur de l’air, dans le silence des bêtes, dans la lourdeur du ciel. Elles murissent lentement, dans l’amertume, dans les frustrations rentrées, dans les replis communautaires où fermente la haine. Elles germent au cœur des sociétés fracturées, rongées par le soupçon, par le mépris, par l’usure de l’idéal commun. Et alors, il suffit d’un souffle, d’une étincelle, pour que tout s’embrase.

Sarajevo, Beyrouth : jadis vitrines idéalisées d’un vivre-ensemble bigarré, désormais noms gravés sur les pierres tombales de l’histoire. Le mythe romantique d’une coexistence heureuse entre juifs et musulmans au Moyen-Orient oublie les humiliations codifiées, les discriminations patiemment infligées, le statut précaire des minorités : tolérées, mais à genoux, protégées, mais vulnérables, comme des oiseaux sous cloche. Ce n’était pas l’égalité, c’était l’attente du choc.

Comme ailleurs. Comme toujours.

Hutus et Tutsis partagèrent les mêmes terres, les mêmes semailles, les mêmes veillées, jusqu’à ce que la politique vienne, comme une faux, séparer les têtes des corps, raviver les différences, transformer les visages aimés en ennemis. La paix sans justice n’est qu’un vernis — et sous ce vernis, la fracture, le précipice, le gouffre qui attend.

Ivresse de la haine

Quand l’économie chancelle, quand les élites se délitent, quand la langue commune se défait, on se cherche des racines, un socle, une appartenance. Mais si ce besoin n’est pas élevé par l’éducation, la culture, la beauté, il se replie, il s’aigrit, il se racornit. Alors on se rabat sur des identités closes, sur des drapeaux rêches, sur des mythes rances. On fabrique des coupables, on simplifie l’inextricable. L’autre devient le bouc émissaire : le juif, l’israélien, le riche, le laïque, l’occidental. Peu importe : ce qui compte, c’est l’ivresse de la haine, ce vin noir qu’on boit à la coupe, jusqu’à en perdre raison.

Et qu’on ne s’y trompe pas : les révoltes populaires, souvent, enfantent des monstres. Elles accouchent de nouveaux maîtres, plus cruels que les anciens. Derrière le cri pour la liberté se cache souvent la soif d’un gourou, d’un chef, d’un dogme. Les printemps arabes ont fleuri dans l’espérance et ont fané dans l’obscurantisme. L’Europe sait trop bien que la colère des peuples peut enfanter le fascisme, ce visage défiguré de la nation.

Ces révolutions ne réveillent pas : elles engourdissent. Elles rejettent l’autorité pour mieux se jeter dans les bras d’un pouvoir plus dur, plus total. Elles crient à l’émancipation et réclament une idéologie qui pense à leur place. Ce n’est pas un pas en avant, c’est un pas en arrière, une régression vers l’indistinct, vers la masse, vers l’obéissance aveugle. On ne conquiert pas la liberté en l’offrant à un prophète de haine.

La haine, fille de l’humiliation, devient poison quand elle se fige en système. Dans ce monde désorienté, la pensée complotiste est une berceuse douce-amère, qui apaise les angoisses par des récits simplistes. Elle désigne des coupables, elle dispense de la responsabilité, elle tisse autour des esprits un brouillard où tout devient possible, où la violence se pare des atours de la légitimité.

Frapper un pompier, blesser des policiers, incendier une voiture, traquer des enseignants: voilà le visage moderne de la barbarie. Ce ne sont pas des actes de bravoure, ce sont des actes de lâcheté. Ce n’est pas une révolte, c’est un suicide civilisationnel. Et que certains politiciens, au nom d’un antiracisme dévoyé, excusent, glorifient, justifient ces violences, c’est une trahison. Une trahison des valeurs universelles, de la liberté, de la justice, de l’égalité réelle.

Pendant ce temps, la culture populaire s’extasie devant des mondes où la violence règne sans partage. Game of Thrones, les jeux vidéo, miroirs de notre époque, les films d’horreur fascinent parce qu’ils racontent un univers où la force prime, où la loi du plus cruel l’emporte, où la pitié est morte, où la vérité s’efface sous le poids du fer et du sang.

Nous sommes à l’instant du basculement. Ce que nous vivons n’est pas un simple accès de violence, c’est une menace directe, une fracture vive, une déchirure ouverte sur ce que l’humanité a mis des siècles à construire : la raison, la liberté, la dignité. Le fanatisme avance parce que nous reculons. Il se nourrit de nos silences, de nos renoncements, de notre peur d’affirmer que certaines valeurs valent plus que d’autres.

La barbarie ne revient pas en haillons. En survêtement et en cagoule, elle revient aussi en costume, en tribune, en réseau, en chaire. Elle infiltre nos écoles, nos médias, nos institutions. Et pendant qu’elle avance, ceux qui devraient la combattre l’analysent, la justifient, la normalisent. Qu’ils profitent bien de leurs éditoriaux lénifiants, de leurs dîners en ville, de leurs postures progressistes : ils seront, eux aussi, balayés. La bête ne fait pas de distinction. Elle dévore tout. Même ses complices.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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