Le 11-Septembre a balayé nos certitudes d’Occidentaux
Tout a déjà été écrit sur le 11 septembre 2001, sur les jours et sur les années qui ont suivi, jusqu’à aujourd’hui, car plus jamais, depuis cette date qui sonne comme une déflagration, le monde ne fut comme avant. Et le monde d’avant, nous disait-on, allait nous entraîner en pente douce vers le triomphe de l’Occident et de son libéralisme…
Le conflit des civilisations larvait pourtant et Ben Laden finit par réveiller Clio, muse de l’Histoire, dont on doute aujourd’hui qu’elle puisse retrouver le sommeil. Le 10 septembre donc ressemblait à peu près à ceci pour des jeunes qui, à l’époque, avaient la vingtaine et n’avaient connu ni la Guerre froide, ni les chocs pétroliers et n’avaient pas encore atteint la dizaine au moment de la chute du Mur. Nous nous préparions à entamer une nouvelle année académique et, pour financer nos sorties, nous accomplissions des jobs d’étudiants plus ou moins bien rémunérés. Entre copains, nous nous écharpions à propos de nos clubs de football respectifs, avec la perspective de la journée de Champions League du lendemain. Nous draguions maladroitement en multipliant des SMS aux filles que nous convoitions ; parfois, elles nous répondaient, souvent elles ignoraient nos avances.
Nous sommes tous Américains
Les plus à gauche parmi nous raillaient les étourderies de George W. Bush, ce président un peu plouc que j’avais décidé de soutenir par esprit de contradiction. Les plus littéraires avaient lu American Psycho, L.A. Confidential et Autant en emporte le vent ; les cinéphiles s’étaient contentés d’en voir les films. Les hamburgers dans nos assiettes et les Coca-Cola sur les tables signaient notre américanisation dont nous ne savions que penser. Le lendemain, nous serions de toute façon tous Américains ; deux ans après, au moment de la guerre en Irak, tous anti-Américains ; et une décennie plus tard, nos sentiments à l’égard de l’Oncle Sam commenceraient à varier en fonction de la personnalité du pensionnaire de la Maison Blanche…
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Pour fixer notre rendez-vous de ce soir-là, nous avions usé de nos premiers téléphones portables, un Nokia pour la majorité d’entre nous. Les réseaux sociaux n’avaient pas encore envahi nos vies ni bouleversé notre rapport aux autres. La télé-réalité n’en était qu’à ses balbutiements et personne, en dehors de quelques farfelus, n’avait vraiment entrepris de faire de sa vie un spectacle durant davantage que le quart d’heure warholien. Nous n’avions pas encore Wikipedia, qui naîtrait à peu près à cette époque, et encore moins les outils de l’intelligence artificielle, pour nos recherches rapides.
Insouciance perdue
Surtout, nous étions insouciants, épris de notre sécurité car certains que rien de fâcheux n’arriverait de notre vivant. Le commandant Massoud venait d’être assassiné, mais cela ne préfigurait à nos yeux rien de l’enchaînement qui allait dès le lendemain plonger le monde dans le chaos. Le dragon chinois était certes réveillé, mais ne constituait pas une menace existentielle. La Russie poutinienne peinait encore à effacer les affres de décennies de communisme et d’ouverture soudaine aux marchés. Deux mois auparavant, un de ces professeurs qui se sont trompés sur tout avait peu apprécié que je lui suggérasse l’avènement d’un monde multipolaire basé sur les civilisations de Huntington. Pour le reste, le réchauffement climatique n’avait pas encore décidé de tous nous tuer, le wokisme de nous culpabiliser et Black Lives Matter de faire de nous des racistes systémiques.



À plusieurs milliers de kilomètres de notre tablée, ce 10 septembre 2001, les 3000 personnes qui ont aujourd’hui leur nom gravé à l’emplacement des anciennes tours du World Trade mangeaient les mêmes burgers et avaient des préoccupations similaires aux nôtres : dans cette Amérique qui n’avait déjà plus rien de celle de John Wayne, leurs conversations tournaient sans doute autour des Yankees qui s’apprêtaient à affronter les White Sox, du dernier album d’Alicia Keys qui occupait la tête du hit-parade, du cours de la bourse, de l’été qui se terminait, des amis, des amours et des emmerdes, sans savoir que ce soir-là serait leur dernier. Pearl Harbour, retraçant ce qui était encore la plus grande attaque jamais commise sur le sol américain, figurait depuis quelques semaines à l’affiche des cinémas.
En même temps que les tours, tout s’est donc effondré le lendemain, à commencer par nos certitudes. Chacun se souviendra toujours ce qu’il faisait ce jour-là. Les plus madrés comprirent instantanément que le monde serait différent, sans deviner l’enchaînement qui allait mener de la guerre en Afghanistan aux attentats qui secouèrent l’Europe. Les complotistes trouvèrent dans cet événement planétaire et dans les nouvelles technologies qui pointaient le premier fait sur lequel asseoir leur révisionnisme. Déjà, le « pas d’amalgame » sévissait dans les rangs de la gauche qui, vingt-cinq ans plus tard, n’a toujours rien compris et s’allie désormais avec les islamistes. Très peu ont tiré les leçons de ce qui s’est passé, avec pour conséquence, l’installation du conflit de civilisations jusque dans nos villages isolés. Assurément, en analysant le monde qui est advenu et, pire encore, celui qui s’annonce, il m’arrive parfois d’avoir envie de remonter le temps et, l’espace d’un instant, de voir apparaître sur le calendrier la date du 10 septembre 2001.
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