« Sauver la biodiversité ! » : le slogan est partout et semble aller de soi. Mais, à force d’être répété, ne risque-t-on pas d’oublier que l’humanité s’est construite en triant, en transformant et en réduisant la biodiversité ?

Depuis quelques années, la biodiversité est devenue l’un des mots d’ordre majeurs des discours sur l’environnement. Les rapports scientifiques, les politiques publiques et les tribunes militantes ne cessent d’alerter sur son déclin supposé et d’appeler à sa protection. Il serait ainsi urgent de « sauver la biodiversité », présentée comme un trésor fragile dont dépendrait l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans ce contexte, défendre la biodiversité apparaît presque comme une évidence morale : qui pourrait être contre la diversité du vivant ? Pourtant, avant de proclamer qu’il faut la défendre à tout prix, encore faudrait-il savoir pourquoi ?
Faut-il la préserver pour elle-même, comme si elle avait une valeur intrinsèque, ou simplement parce qu’elle nous est utile ? Et, si tel est le cas, est-ce la biodiversité en général ou seulement un certain type de biodiversité qui nous est favorable ? Ces interrogations sont rarement formulées dans le débat public, où la biodiversité apparaît bien souvent comme un bien indiscutable qu’il faudrait préserver en l’état. Elles ne sont guère davantage examinées dans le monde savant, qui se pose volontiers en gardien de la biodiversité. Le dernier livre du biologiste Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), en fournit une illustration supplémentaire : loin de clarifier ces questions, il contribue surtout à la sacralisation de la biodiversité. Il est donc temps d’entrer dans la discussion.
Les bienfaits de la biodiversité
Les discours en faveur de la biodiversité font comme si elle était une œuvre d’art que l’on devrait conserver dans un musée. Or la notion de biodiversité fait référence à une diversité qui se manifeste sous trois formes : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. Que faudrait-il donc préserver ? Le nombre d’espèces, leur diversité génétique ou leurs milieux de vie ? Les trois, pourrait-on répondre. Mais pourquoi ? Pourquoi le statu quo serait-il préférable à l’évolution, c’est-à-dire à la variation continue du niveau de biodiversité ? L’injonction est d’autant plus surprenante que la biodiversité ne cesse d’évoluer sur notre planète. Pourquoi donc vouloir figer le mouvement de la vie ?
D’aucuns annoncent que nous nous dirigeons vers une sixième grande extinction. C’est possible, mais cela reste loin d’être établi, d’autant que certains des facteurs qui ont contribué à l’érosion de la biodiversité – comme l’extension des terres agricoles – pourraient perdre en intensité dans les décennies à venir. Quoi qu’il en soit, Marc-André Selosse reconnaît lui-même que, du point de vue de la biodiversité en tant que telle, un effondrement n’aurait rien de définitif : à l’instar des grandes extinctions passées – comme celle ayant conduit à la disparition des dinosaures –, la vie trouverait toujours les moyens de repartir de plus belle. Autrement dit, la biodiversité n’est pas ce trésor fragile que l’on nous décrit souvent : elle est, au contraire, d’une remarquable résilience.
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Si ce n’est donc pas pour elle-même que nous devrions nous inquiéter de la baisse de la biodiversité, ce serait, selon Selosse, pour nous, humains. Il écrit ainsi que la biodiversité « doit être vue comme un humanisme », car elle est cruciale pour notre santé (p. 75). Il est vrai qu’aucune vie humaine n’est possible sans un certain degré de diversité du vivant. Notre survie et notre santé dépendent d’un ensemble d’organismes – animaux, plantes, bactéries – dont nous tirons des ressources indispensables à notre bien-être (songeons, par exemple, à l’importance du microbiote intestinal). En spécialiste des champignons, Selosse rappelle également leur rôle décisif dans le fonctionnement de l’agriculture. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Mais est-ce pour autant que la biodiversité en tant que telle est bonne pour l’humanité ?
Les méfaits de la biodiversité
Quand on parle de biodiversité, il ne faut jamais oublier qu’une nature riche en espèces est aussi une nature saturée de menaces. Les agents pathogènes – virus, bactéries, parasites – font pleinement partie de cette diversité du vivant. Or l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte pour les contenir, de la peste au paludisme, jusqu’aux maladies émergentes. De même, une grande diversité d’espèces végétales ou animales n’est pas toujours compatible avec nos besoins : toute l’agriculture s’est ainsi construite sur la simplification des écosystèmes, la sélection de quelques espèces et l’élimination de celles qui leur nuisent. Et qui n’est pas content que les grands prédateurs ne déambulent plus dans nos campagnes ? Autrement dit, pour leur bien-être, les sociétés humaines n’ont cessé de trier, de transformer et de réduire la biodiversité.
Dans ces conditions, chanter les vertus de la biodiversité pour le bien-être de l’humanité, comme le fait Selosse, revient à oublier cette dimension conflictuelle de notre relation avec le monde vivant. Certes, parfois, l’humanité a pu aller trop loin dans la réduction de la biodiversité et son action doit être corrigée. Mais rien ne permet de penser que nous devrions préserver à tout prix le niveau actuel de biodiversité, ni a fortiori retrouver celui des siècles passés, alors même que le développement de l’humanité s’est accompagné de sa réduction. L’objectif ne saurait donc être de la protéger en l’état, mais de déterminer son niveau optimal, que ce soit sur le plan de la génétique, des espèces ou des écosystèmes. Autrement dit, il ne faut pas chercher à préserver la biodiversité, mais à la moduler (parfois à la hausse, parfois à la baisse) pour notre bien-être.
Les discours en faveur de la biodiversité sont donc trompeurs. Ils tendent en effet à mettre sur le même plan les organismes qui contribuent à notre bien-être et ceux qui le menacent, tout en laissant croire à une possible harmonie du vivant. Ils font ainsi oublier que le bien-être humain suppose de sélectionner, de contrôler et, parfois, d’éliminer certaines formes de vie. En ce sens, faire de la biodiversité un idéal revient, à l’inverse de ce que pense Selosse, à défendre une conception du monde profondément antihumaniste.
96 pages.
De la biodiversité comme un humanisme
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