Le dogme de la parole libérée est une illusion. Contrairement aux mantras de l’époque, s’épancher ne guérit ni de la honte ni du traumatisme. Pour se reconstruire, il faut de l’action, pas de l’incantation.
Parmi les croyances qui structurent aujourd’hui l’imaginaire occidental, il en est une dont la force est devenue telle qu’elle échappe désormais à toute remise en question. Il s’agit de l’idée selon laquelle la parole posséderait par elle-même une vertu thérapeutique, comme si l’expression publique d’une souffrance constituait déjà le commencement de sa guérison, voire son accomplissement. Nous vivons ainsi sous le règne d’un étrange dogme qui imprègne aussi bien les médias que l’école, l’entreprise que les réseaux sociaux, la vie politique que les relations les plus intimes : il faudrait parler pour aller mieux, raconter pour se reconstruire, dévoiler pour se libérer.
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Cette conviction trouve son origine dans une exigence légitime. Pendant des siècles, des victimes furent condamnées au silence. Des femmes violées durent enfouir leur souffrance. Des enfants maltraités apprirent à taire ce qui les détruisait. Des malades mentaux vécurent dans la honte. Il fallait rendre possible la parole là où régnait l’interdit. Il fallait permettre aux blessures de sortir de l’ombre. Mais comme souvent dans l’histoire des idées, à la nécessité de pouvoir parler s’est substituée l’illusion selon laquelle parler suffirait.
Le témoignage est devenu une valeur en soi
Le témoignage récent de Nicolas Demorand sur sa bipolarité est révélateur de cette évolution. Son « coming out » en tant que bipolaire mérite le respect. Il contribue à faire reculer les préjugés qui entourent encore les maladies psychiatriques, permettant à certains de se reconnaître dans une expérience semblable. Pourtant, ce qui frappe dans les réactions qu’il a suscitées n’est pas seulement la sympathie exprimée à son égard, mais la manière dont notre époque semble croire que rendre publique sa souffrance constituait déjà une victoire sur elle. Comme si la maladie reculait devant le témoignage et la puissance thérapeutique de la lumière médiatique.
Or la réalité est infiniment plus complexe et souvent plus tragique. La bipolarité ne disparaît pas parce qu’elle est racontée à l’antenne et les blessures psychiques ne se dissolvent pas dans l’émotion collective. Le témoignage peut soulager, parfois même ouvrir un chemin, mais il ne constitue jamais ce chemin lui-même. La même confusion apparaît dans l’interprétation de certains effets du mouvement MeToo.
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Que des femmes aient enfin pu dénoncer des violences longtemps tues représente un progrès incontestable. Mais il existe une différence essentielle entre permettre la parole et croire que celle-ci répare. Aucun traumatisme ne disparaît sous l’effet d’un hashtag, aussi puissant soit-il. Lorsque les caméras s’éteignent, lorsque les messages de soutien cessent d’affluer, demeurent souvent la peur, la honte, les cauchemars, la méfiance envers soi-même ou envers les autres, cette blessure profonde qui continue de modeler silencieusement l’existence. Ce que la parole n’a pas suffi à transformer.
Ce malentendu révèle l’avènement d’une société qui a progressivement remplacé la recherche de la transformation par le culte de l’expression et valorise davantage le récit de la souffrance que le travail nécessaire pour la dépasser. Le témoignage est devenu une valeur en soi. Il procure visibilité, reconnaissance et légitimité (parfois même supériorité) morale. La victime occupe désormais une place centrale dans l’espace public, non seulement parce qu’elle mérite d’être entendue, mais parce qu’elle est devenue une figure symbolique majeure de notre temps.
La parole n’est qu’un commencement
Il y a là une mutation culturelle considérable. Jadis, les sociétés demandaient aux individus de se conformer à un idéal (moral, religieux ou politique) qui les dépassait. Aujourd’hui, elles les invitent à explorer sans cesse, à exposer leurs blessures. L’ancien examen de conscience a laissé place à la confession médiatique dans une époque qui, sans croire en Dieu, cherche toujours l’absolution. On ne vient plus y avouer ses fautes ; on y expose ses traumatismes. On n’y cherche plus le pardon ; on y recherche la validation.
Cette évolution n’est pas sans danger. Car à force de célébrer le témoignage, nous risquons d’oublier ce qui fait réellement grandir un être humain. Après quarante années passées à travailler avec des victimes, des bourreaux, des survivants de génocide, des habitants de quartiers en conflit, des jeunes séduits par les idéologies les plus violentes, j’ai appris une leçon qui contredit profondément les certitudes contemporaines : les hommes ne changent pas parce qu’ils parlent. Ils changent lorsqu’ils acceptent de regarder ce que leurs paroles révèlent de leurs peurs, de leurs contradictions, de leurs responsabilités et parfois de leurs propres aveuglements.
La parole n’est qu’un commencement. La transformation commence lorsque cesse le récit et qu’il devient nécessaire d’affronter le réel. Parler de sa peur n’est pas dépasser sa peur. Parler de son traumatisme n’est pas le métaboliser. Le véritable travail commence lorsque l’individu retrouve la capacité d’agir sur ce qu’il devient.
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C’est ce que j’ai pu constater au Rwanda, en accompagnant durant de longues années des groupes réunissant des survivants du génocide de 1994 et des hommes qui avaient participé aux massacres avant de passer de nombreuses années en prison. Il ne s’agissait pas seulement de permettre l’expression de traumatismes toujours vivants, ni même de reconnaître la profondeur des blessures infligées ; il s’agissait d’ouvrir un chemin infiniment plus difficile : celui qui rend possible la reconstruction d’un lien humain là où l’histoire semblait avoir définitivement consacré la séparation, la haine et l’irréparable. Ce travail silencieux a parfois permis que des hommes et des femmes qui auraient dû rester enfermés dans la mémoire de leurs blessures retrouvent la capacité de vivre côte à côte, de se parler, de travailler ensemble, parfois même de s’entraider. Les blessures les plus profondes se transforment lorsque, malgré leur poids, malgré leur persistance et malgré les cicatrices qu’elles laissent, un être humain trouve la force de ne plus faire d’elles le centre de son existence.




