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Mettons la responsabilité au cœur du système


Mettons la responsabilité au cœur du système
Suite à des débordements graves survenus après la victoire du PSG en Coupe d'Europe, Sébastien Lecornu a estimé qu'"il n'est plus acceptable que la collectivité supporte le coût des destructions commises par quelques-uns", et envisage de présenter une loi « casseurs-payeurs » cet été. Le gouvernement veut faire payer les participants aux débordements © BENLEULMI ELIAS NEIL/SIPA

Toute la vie sociale, administrative et politique est orientée par une idéologie déresponsabilisante aux effets délétères. Changeons de paradigme et responsabilisons tout le monde. Ce qui semble impossible deviendra possible – non par magie, mais par une politique des incitations et une exigence de résultats


Dans la plupart des sociétés prémodernes (surtout claniques), la responsabilité d’un individu semble accablante, puisque celui-ci peut être condamné pour des actes qu’il n’a pas commis lui-même, mais qu’un membre de sa famille, de son ascendance, de sa communauté ou de son village a commis. L’avènement de la modernité économique, politique et juridique change cette conception : désormais, l’individu n’a à répondre que de ses propres actes (éventuellement ceux de ses enfants) – la responsabilité et le droit sont individualisés.

Le bateau coule, mais personne n’est responsable…

A partir des années 1960-1970 aux Etats-Unis, puis dans le reste de l’Occident, la contraction tendancielle de la responsabilité s’est accélérée[1]. N’est-ce pas le grand apport des sciences humaines que de montrer les multiples déterminismes et conditionnements qui nous traversent ? Chacun de nous pense et agit dans le cadre de son époque, de sa culture, de sa classe sociale, de son sexe… et la liste ne cesse de s’allonger, puisque les orientations sexuelles, les genres, les « races » et finalement l’ensemble de nos « identités » sont monopolisées pour rendre compte de nos faits et gestes.

Il est bon d’être scientifiquement « à jour » et il est même passionnant de se voir expliquer les rouages de nos gènes, hormones, neurones et autres déterminismes socioculturels. Par ailleurs, une bonne politique doit se fonder sur une information correcte et des connaissances corroborées (on attend d’un ministre de l’Economie qu’il comprenne les mécanismes économiques, par exemple). Mais la science n’est pas une politique ; connaître et agir relèvent de deux logiques distinctes. Si l’on transpose brutalement les connaissances savantes dans l’action gouvernementale, législative et juridique, on obtient une métaphysique du déterminisme qui déresponsabilise tout le monde.

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Il n’y a plus de délinquants, mais des victimes de la pauvreté, de l’exclusion ou du racisme ; il n’y a plus d’élèves perturbateurs, mais des jeunes souffrants de troubles de l’attention et du comportement ; il n’y a plus de parents défaillants, mais de pauvres gens débordés par la situation ; il n’y a plus de fraude fiscale, mais des phobiques administratifs (ah, non, là, ça ne marche pas) ; il n’y a plus de piètres administrateurs, mais de scrupuleux fonctionnaires appliquant des procédures ; et finalement, nous avons de fantastiques gouvernants, qui sont simplement empêchés par les coups du sort, cadrés par des normes juridiques et limités par des fatalités démographiques ou géopolitiques.

Moyennant quoi la délinquance atteint des seuils préoccupants, l’Ecole publique s’effondre, la bureaucratie étouffe le dynamisme économique et toute la classe politique est discréditée, mais ce n’est la faute de personne. Une grande chaîne causale, hélas !, aboutit à la dégradation du lien social, à la faillite du système scolaire, à une immigration massive, à un déficit commercial préoccupant, à une dette publique insoutenable et à l’impotence politique. La France va mourir, mais, croyez-le bien, nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible pour la sauver et nous avons mis en œuvre toutes les mesures qui s’imposaient pour éviter ce drame.

Changement de perspective et philosophie de la responsabilité

Changeons de paradigme et inversons la perspective. Plutôt que de suivre pas à pas l’influx nerveux provoquant le mouvement d’une main qui, armée d’un couteau (lequel se trouvait là par des causes antérieures), s’abat sur un torse (lui aussi situé sur ces coordonnées GPS par la vertu d’une série causale) provoquant l’arrêt du cœur, et ainsi de suite, il faut partir de la fin et, pour ainsi dire, remonter le temps. La donnée fondamentale ne doit pas être le passé et les causes, mais le futur et les objectifs.

Dans Seul sur Mars[2], le spationaute ne se demande pas comment établir ses repas en fonction de sa faim : il calcule la quantité maximale de calories qu’il peut ingérer quotidiennement étant donné le temps qui lui faut tenir avant d’être ravitaillé. Son estomac a sans doute crié à « l’injustice sociale » mais, finalement, il a été sauvé comme les autres organes et l’organisme entier.

Nous ne voulons pas que la France meure – partons de là et remontons jusqu’à l’action présente. Il faut restaurer le « capital social », éponger la dette publique, équilibrer le système des retraites, encourager l’innovation industrielle, rétablir l’autorité et la transmission à l’Ecole, stimuler la recherche scientifique, endiguer la dégradation environnementale et restaurer la parole gouvernementale. Comment faire ? En appliquant un principe de responsabilité et d’efficience, d’où l’on pourrait certainement déduire ces actions : mettre les délinquants en prison, exclure des classes les perturbateurs, abroger les normes paralysantes, couper dans les dépenses jusqu’à l’équilibre des comptes publics et démissionner les administrateurs et gouvernants incapables. C’est douloureux ? Injuste ? Brutal ? Peut-être, en effet. Nous n’aurions pas besoin de ces remèdes de cheval si nos prédécesseurs avaient mené des politiques clairvoyantes.

Cessons d’allonger la liste des bonnes excuses à présenter aux générations futures dans l’espoir qu’elles nous pardonnent d’avoir dilapidé l’immense richesse civilisationnelle dont nous avons hérité. Raisonnons à la façon de Kant (une fois n’est pas coutume) : « Tu dois, donc tu peux ». Le pays doit vivre, donc mettons en œuvre des politiques ad hoc.

Les bonnes incitations font les bonnes politiques

Les déterminismes multiformes accepteront-ils de se plier à cette politique volontariste ? Mais oui ! Exactement comme pour n’importe quelle action individuelle. Si vous vous demandez par quel miracle vous aller bien pouvoir vous tirer du lit ce matin, vous y resterez encore un bon moment, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent ; mais si vous faites acte de volonté, alors vous êtes déjà levé et victorieux du déterminisme apparent comme on dissipe la fumée d’un geste de la main. Les chaînes causales empruntent alors d’autres voies, car se responsabiliser produit des effets psychologiques puissants. L’idée même que l’on peut faire quelque chose décuple le pouvoir d’action. Affirmer sa responsabilité libère.

L’impuissance politique n’est pas du déterminisme scientifique, mais de la feignantise et de la démagogie. Inversement, la puissance politique restaurée n’est pas adossée à une métaphysique du libre arbitre, mais à une philosophie de la responsabilité et une psychologie des incitations. Si vous dites à quelqu’un : « Il faudrait que tu travailles sur ce dossier pour essayer de surmonter tel problème », vous pouvez être sûr que le problème sera plus coriace que si vous dites : « Débrouille-toi pour obtenir tel résultat, avec telle récompense matérielle ou symbolique à la clé ». Rien de tel que la responsabilisation pour obtenir les résultats souhaités, et rien de tel que l’incitation à la responsabilité pour obtenir des comportements responsables.

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En un mot, à la culture victimaire et à la « tentation de l’innocence »[3] il faut opposer un discours de ce type : « Chers compatriotes, vous avez probablement d’excellentes excuses à faire valoir pour vous dispenser de vos obligations et vous innocenter de vos méfaits – à en croire certaines études, en effet, vous êtes des victimes multiformes de la société, du colonialisme, du patriarcat, bref, du « système ». Que tout cela soit vrai ou faux ne nous importe plus guère à présent, car nous vous offrons de nouvelles incitations psychologiques qui rendront grand service à vous-même et à la société : vous serez désormais traité comme des adultes responsables et nous attendons de vous des résultats objectifs. Vous serez promus en cas de succès et déclassés en cas d’échec (avec discernement et intelligence des situations, bien entendu) ».

Comme par magie, nous verrons alors les pilleurs dissuadés, les perturbateurs inhibés, les fraudeurs démotivés, les paresseux remotivés, les talentueux récompensés et les grands hommes héroïsés. Tout rentrera dans l’ordre et ce qui semblait impossible deviendra possible.

Ni archaïsme, ni postmodernisme : pour un libéralisme classique

Paradoxalement, en même temps que notre société déresponsabilise les individus, elle les surresponsabilise à la façon des sociétés archaïques : la communautarisation de la société fait renaître une logique de responsabilité communautaire. Aux Etats-Unis d’abord et en Europe occidentale ensuite, les « Blancs » et les « hommes » sont de plus en plus comptables de ce que d’autres Blancs et d’autres hommes ont fait par le passé. Il en va de même des « boomeurs » ou encore des « riches » – voire des « juifs ». Les membres de ces entités collectives devraient payer pour leur groupe d’affiliation, même s’ils n’ont rien fait à titre personnel. Symétriquement, certaines communautés demandent « réparations » pour ce qu’ont subi leurs ancêtres supposés.

Le libéralisme classique est pris en tenaille entre une logique primitive et une logique postmoderne qui occultent l’une et l’autre la liberté individuelle. Entre responsabilisation collective et déresponsabilisation individuelle, où est la bonne mesure ? Pile au milieu, dans l’idée de responsabilité individuelle. Entre la justice holistique qui condamne des gens à raison de leurs « identités » et le laxisme judiciaire qui innocente tous azimuts, où est la bonne mesure ? Même réponse : dans la responsabilité individuelle.

Qu’est-ce qui est juste ? Question écrasante… Reconnaissons au moins ce qu’il ne l’est pas : une société qui puise dans ses richesses (capital culturel, social, économique et institutionnel) comme un rentier imprévoyant. La vraie « justice sociale » doit être redéfinie comme l’état d’une société garantissant sa pérennité et sa prospérité.


[1] François Azouvi situe le « bouleversement anthropologique » entre 1965 et 1975 (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Gallimard, 2024).

[2] Réalisé par Ridley Scott et sorti en 2015, avec Matt Damon dans le rôle principal.

[3] Pacal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Grasset, 1995.



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Vincent Citot, philosophe et enseignant. Derniers ouvrages parus : Histoire mondiale de la philosophie. Une histoire comparée des cycles de la vie intellectuelle dans huit civilisations (PUF, 2022), La marche de l’histoire (avec Jean-François Dortier, éd. Sciences Humaines, 2025).

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