Un barrage contre le Pacifique, d’après le roman de Marguerite Duras, au théâtre de Poche à Paris

Le noir de la salle. Rien que le sol. Un escabeau à droite. A terre, un chapeau de paille. Elle sort du noir.C’est une espèce de fleur oiseau. Dans une robe comme un ramage. Un oiseau de Paradis, qui s’avance, s’élève, pique vers le sol, se relève, plane sans jamais dévier de sa route, virevolte. Ou plutôt, c’est une mémoire faite oiseau. Fidèle, scrupuleuse, minutieuse, harmonieuse, la voix raconte ce qui s’est passé, dans les années 30, dans un bungalow de la plaine marécageuse, avec la mer, toujours recommencée, non loin de la ville de Kam. La mère dit « le Pacifique » pour faire bien. En réalité il s’agit de la mer de Chine méridionale.
L’histoire, c’est celle de petits Blancs qui ont cru à l’aventure coloniale et se sont ruinés, victimes d’une escroquerie. Ils étaient venus, le père et la mère s’installer là. Lui, il était instituteur. Elle aussi. Ils avaient acheté une concession. Et la concession se révéla inondable à chaque marée par les eaux du Pacifique. Alors, la mère avait tenté, pendant six ans, de construire un barrage pour contenir l’eau salée. Un barrage contre le Pacifique ! Fallait-il être fou ! Et ce fut la misère. La mère « avait jeté ses économies de dix ans dans les vagues du Pacifique. » Le récit commence avec la mort du cheval.
Les enfants sont au nombre de deux : Joseph (20 ans) et Suzanne (16 ans). Vous les découvrirez : du charme, du vice, de l’ambiguïté. La seule distraction est d’aller à la ville dans la vieille Citroën B 12 au café de Monsieur Bart. Dans le café, ils rencontrent Monsieur Jo : le fils d’un planteur riche, du Nord. Il a un diamant au doigt, un chapeau doublé de soie et une chic voiture : une Léon Bollé. On comprend ce qui se passe. La mère tout de suite veut que Monsieur Jo demande sa fille en mariage.
A lire aussi, Elisabeth Lévy: Horreur bolloréale sur la croisette
La vie au café est magiquement rendue. Il suffit d’un tango pour imaginer ce qu’est un phonographe et le bonheur qu’il représente. C’est comme d’aller tous les soirs au cinéma. La mère n’a-t-elle pas été pianiste à l’Eden Cinéma ? Sans être distrait par une mise en scène, on peut être tout au texte de Duras, clair, précis, poétique. Anne Consigny joue tous les personnages à la fois : voix, attitudes, mimiques. Penchée en avant, la tête presque à terre, c’est la mère. L’expression ambiguë des yeux et de la bouche, le corps extrêmement souple quand elle danse, c’est Suzanne. L’amour des voitures– on est dans les années 30 — c’est Joseph. Pas besoin d’accessoires. Parler sans cesse d’argent suffit à faire comprendre l’histoire. Ah ! ce diamant qui servirait à rembourser les dettes !
Monsieur Jo a promis à Suzanne un phonographe si elle se montre nue à la porte de la cabine de bain– le spectateur aura reconnu la translation de l’épisode biblique de « Suzanne au bain ». Et même, il le lui donnera si Suzanne accepte seulement d’aller avec lui à la ville durant trois jours. Et ce sera le refrain : t’as couché ou t’as pas couché ? Jusqu’à la rupture, cynique et cruelle. La fin est sordide, la mère s’empare du diamant. Elle cogne sa fille. Monsieur Jo n’épousera pas Suzanne. Et la famille ira finalement à la ville.
En une heure et demie, nous avons droit à une petite histoire de la grande histoire de France : un envers de la vie coloniale. Car à côté des blancs ratés, est entrevue la vie des blancs réussis, les « costumes blancs ». La morale est triste : on ne sort jamais de sa condition. C’est surtout une histoire de « déveine » comme dit la mère qui a vécu d’espérance : battante, épuisée, malade, elle finit démente, en « désespérée de l’espoir ».
Seule en scène, c’est une véritable gageure que fait ici Anne Consigny. S’il fallait un mot pour la décrire, ce serait le mot grâce. Elle crée et entraîne le spectateur sans aucune limite ni distance dans un espace imaginaire fait de réserve et de pudeur alors même que la réalité est crue, criarde, sordide, désespérante, tragique aussi. Le texte de Duras est beau : riche, douloureux avec une analyse très fine des êtres. La pièce, adaptée, mise en scène et interprétée par Anne Consigny, a été jouée au théâtre Hébertot l’an dernier. Il est vraiment heureux qu’elle soit reprise, cette année, au Poche.
28€




