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Un gala pour la République

Le couple Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles-Jordan Bardella


Un gala pour la République
La princesse Maria Carolina de Bourbon-Deux-Siciles défile sur le podium du défilé Pierre Cardin Prêt-à-porter féminin Printemps/Été 2024, dans le cadre de la Semaine de la mode de Paris, à l'Espace Niemeyer à Paris, le 25 septembre 2024 © Cyril Pecquenard/SIPA

Pour la gauche, depuis qu’il est en couple avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, le populiste Jordan Bardella serait illégitime pour critiquer la « caste » des élites qu’il aurait désormais lui-même intégrée. En revanche, cette histoire d’amour pourrait plaire aux électeurs soucieux de continuité historique française. Analyse.


Il est des faits qui, sous leur apparente légèreté, engagent en réalité des couches profondes de l’imaginaire collectif. Encore faut-il accepter de suspendre le réflexe de dérision qui caractérise notre époque pour en saisir la portée. Car enfin, que voyons-nous ici, sinon une scène que nous nous empressons de reléguer au rang de la chronique mondaine : l’union possible entre un jeune homme issu des périphéries sociales de la République, déjà porté par les sondages vers les plus hautes fonctions, et une héritière d’une des plus anciennes lignées de l’histoire française, descendante directe de Louis XIV, inscrite dans les circuits contemporains de la richesse et de la visibilité mondaine ?

Tout semble inviter à la désinvolture. Et pourtant, tout commande au contraire l’attention.

La France est travaillée par son passé monarchique

Nous sommes en présence d’un événement symbolique dont la signification excède de très loin les individus concernés. Car ce qui se joue ici, à travers cette rencontre improbable, c’est la mise en tension de deux récits que la modernité française s’était efforcée de tenir séparés : celui de la souveraineté démocratique issue de la Révolution, et celui de la continuité historique incarnée par la monarchie.

La République s’est construite contre l’hérédité. Elle a fondé sa légitimité sur la rupture, sur l’idée que le pouvoir ne procède plus d’une transmission dynastique mais de la volonté des citoyens. Mais cette rupture n’a jamais totalement effacé ce qui la précédait. Elle l’a refoulé, transformé, parfois même recyclé sous des formes inavouées. La France n’a jamais cessé d’être travaillée par la mémoire de son passé monarchique, non comme un programme politique, mais comme une structure de sens, une manière d’habiter le temps long.

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Or voici que ces deux logiques, que l’on croyait inconciliables, se trouvent soudain réunies dans une figure singulière. D’un côté, l’ascension méritocratique, presque paradigmatique, d’un « enfant de la République », issu d’un territoire devenu le symbole des fractures sociales contemporaines. De l’autre, la persistance d’une noblesse qui, dépouillée de ses prérogatives politiques, continue néanmoins de porter une forme de distinction, une inscription dans l’histoire, une mémoire incarnée.

Il serait trop simple de voir dans cette union la manifestation ultime de la « pipolisation » de la vie publique, c’est-à-dire sa réduction au spectacle et à l’émotion. Cette dimension existe, bien sûr. Elle est consubstantielle à nos sociétés médiatiques, où toute réalité tend à se transformer en récit consommable. Mais s’en tenir à cette lecture, c’est manquer l’essentiel.

Car ce qui affleure ici, c’est peut-être une tentative, encore informe, encore ambiguë, de réarticuler des éléments que la modernité avait disjoints. Une manière de réintroduire de la continuité là où la politique contemporaine ne cesse de produire de la discontinuité. Une façon, aussi, de donner une épaisseur symbolique à des figures politiques souvent perçues comme interchangeables, désincarnées, privées de profondeur historique.

La question est alors de savoir ce que signifie ce rapprochement.

Réenchantement ou simulacre ?

S’agit-il d’un simple effet de surface, d’une hybridation sans lendemain entre la logique médiatique et les vestiges de l’ancienne France ? Ou bien faut-il y voir le signe d’un déplacement plus profond, d’une transformation de notre rapport à la représentation politique ?

Car enfin, la crise de la démocratie contemporaine tient pour une large part à l’effacement de ses médiations symboliques. Le pouvoir apparaît à la fois trop proche et trop lointain : trop proche parce qu’il est constamment exposé, commenté, banalisé ; trop lointain parce qu’il ne parvient plus à incarner une continuité, une direction, une forme de destin collectif.

Dans ce contexte, toute figure susceptible de réintroduire de la distance, de la verticalité, de la mémoire, acquiert une signification particulière. Non pas parce qu’elle offrirait une solution, mais parce qu’elle vient combler un manque.

L’union évoquée ici pourrait alors être lue comme une tentative paradoxale de « réenchantement » de la vie publique. Non pas un retour à la monarchie, bien entendu, mais la réintroduction, au sein même de la démocratie, d’éléments qui en avaient été exclus : la filiation, la durée, la représentation incarnée.

Reste à savoir si cette tentative est viable.

Car le risque est grand que cette hybridation ne produise qu’un simulacre : une mise en scène de la profondeur historique sans véritable contenu, une esthétisation du politique qui ne ferait que renforcer le sentiment de vacuité. La rencontre entre le « gamin du 93 » et la « princesse des Bourbons » peut tout aussi bien apparaître comme la synthèse des illusions contemporaines : celle d’une méritocratie devenue mythologique, et celle d’une aristocratie réduite à une marque symbolique.

Mais il serait imprudent de trancher trop vite.

Car les sociétés ne se comprennent pas seulement à partir de leurs institutions, mais aussi à travers les figures qu’elles produisent et les récits qu’elles se donnent. Et il arrive que ces figures, même ambiguës, même fragiles, révèlent des aspirations profondes, des tensions non résolues, des besoins inavoués.

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Peut-être assistons-nous ici, confusément, à la recherche d’un « rassemblement » au sens le plus littéral du terme : non pas la simple agrégation d’électeurs, mais la tentative de réunir ce que l’histoire a séparé. La République et la monarchie. Le mérite et l’héritage. Le présent et la longue durée.

Que cette tentative prenne la forme d’une union personnelle, presque romanesque, n’est pas en soi insignifiant. C’est même peut-être la seule manière dont notre époque, saturée de discours et appauvrie en symboles, est encore capable de donner à voir ce qu’elle cherche à penser.

Reste cette interrogation, décisive : s’agit-il d’un simple récit de plus, voué à se dissoudre dans le flux médiatique, ou bien du symptôme d’un déplacement plus profond de notre imaginaire politique ?

C’est à cette question, et à elle seule, que cet épisode apparemment anecdotique nous oblige.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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