L’affaire de la « glace groenlandaise », si maladroitement convoitée par Donald Trump, est aussi un cinglant désaveu pour la doctrine verte européenne.
Il n’y a pas de chef d’État plus climatosceptique que Donald Trump. Chaque décision, chaque déclaration de sa part au sujet du réchauffement climatique se transforme en véritable sketch sur l’écologie. Déjà lors de son premier mandat, il n’avait pas tardé à annoncer la sortie des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Son divorce politique avec Elon Musk est lié aussi, selon le propre aveu du président républicain, à quelques décisions défavorables aux voitures électriques, que le patron de Tesla n’a pas digérées. Et que dire des moqueries permanentes de Trump sur les éoliennes européennes. « Il y a des éoliennes partout en Europe. Il y a des éoliennes partout et ce sont des échecs », a-t-il remarqué il y a quelques jours lors du Forum économique de Davos.
Mais voilà le paradoxe : la main ferme que le président-milliardaire souhaite mettre sur le Groenland, ce « bout de glace », comme il l’a défini, toujours à Davos, pourrait devenir, climatologiquement parlant, une action géopolitique plus visionnaire que l’ensemble des mesures produites sur le même sujet par l’Union européenne depuis ces 20 dernières années.
Alors que le 47e président américain n’arrête pas de marteler que la raison officielle pour laquelle les États-Unis jettent leur dévolu sur la plus grande île du monde est la menace russe et chinoise en Arctique, en réalité, l’enjeu est bien plus large : le Groenland est au cœur des nouveaux équilibres géoéconomiques mondiaux, là où se croisent routes maritimes, minerais critiques, énergie et données numériques.
Après le pétrole, l’Eldorado des glaces
Le réchauffement climatique, qui a déjà fait fondre des milliers de kilomètres de la banquise arctique ces 40 dernières années, ouvre au pôle Nord une nouvelle route maritime entre l’Extrême-Orient et l’Europe, plus courte que les voies de navigation traditionnelles et offrant ainsi des avantages considérables au commerce international. Pour relier, par exemple, Yokohama et Rotterdam, un bateau doit parcourir 14 448 milles marins en passant par le cap de Bonne-Espérance et seulement 7 010 milles marins en prenant la route maritime du Nord… Bien que cette option ne puisse fonctionner qu’en période chaude de l’année, les brise-glaces permettent, comme le démontre la Russie, de prolonger cette durée de plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
L’actuel locataire de la Maison-Blanche ne peut et ne veut accepter non plus le fait qu’aujourd’hui la Chine extrait plus de 60 % des minerais dans le monde et raffine 90 % des terres rares. Cette domination sans partage rend les États-Unis très dépendants de leur rival chinois pour l’approvisionnement d’un grand nombre de secteurs stratégiques comme l’armement, le numérique, l’énergie et, bien sûr, l’industrie automobile.
La terre, ou plutôt la glace groenlandaise, est riche en matières premières telles que le fer, le nickel, l’or et le platine. L’île figure également parmi les plus grandes réserves d’uranium au monde. Même si ce trésor est difficile d’accès et nécessite des investissements considérables pour permettre son exploration, nul doute que l’ex-magnat de l’immobilier saura attirer les capitaux nécessaires pour permettre à son pays de tirer tous les bénéfices de ce nouvel Eldorado.
La chaîne CNBC a révélé, en marge des discussions à Davos, que depuis un an déjà, Drew Horn, ancien membre de l’administration Trump lors de son premier mandat, travaille, avec sa société GreenMet, sur la construction d’un data center géant au Groenland[1].
Le déploiement par les Big Tech des centres de données aux quatre coins de la planète ne cesse de croître, et la révolution annoncée de l’intelligence artificielle va encore augmenter leur nombre ainsi que la puissance électrique nécessaire pour suivre la cadence infernale des futurs robots. La surchauffe que les centres de données provoquent autour d’eux commence à sérieusement inquiéter les défenseurs de l’environnement. Concentrer ces nouveaux entrepôts géants de données numériques dans des zones proposant un refroidissement naturel, sans pomper l’eau des rivières et sans consommer des mégawatts d’énergie, est un atout considérable.
En Europe, la terre est redevenue plate
Hélas, depuis que le combat pour le climat est devenu dans notre société un synonyme de vertu universelle, le mot Groenland n’est pas souvent sorti dans les discours des Verts européens. Le nom de l’île fut davantage lié au scandale de la stérilisation non consentie des femmes inuites par les autorités danoises dans les années 1960 et 1970.
Les pays d’Europe ont préféré rêver sans compter. D’abord, quand plusieurs d’entre eux (Allemagne, Italie, Belgique ou Suède) ont annoncé la sortie du nucléaire avant, des années plus tard, de faire marche arrière, ou encore en suivant la consigne de Bruxelles sur la fin des voitures à moteur thermique en 2035, finalement repoussée. Les dégâts causés au passage aux filières automobiles et énergétiques nationales sont pour le compte de ceux qui ont cru au Père Noël, bien évidemment…
Le « choc du Groenland » provoqué par Donald Trump, qui a secoué les élites du pouvoir européen, sidérées mais impuissantes face au pragmatisme froid de leur allié le plus cher, est un verdict sans appel pour la doctrine écologique idéologisée, dogmatique et néfaste que les apparatchiks de Bruxelles ont imposée à 450 millions d’habitants du Vieux Continent. Une idéologie qui, depuis plusieurs décennies, ne tolérait aucune nuance au sujet du climat et des meilleures stratégies à adopter face à son évolution, et qui n’a cessé d’imposer normes et contraintes aberrantes, portant des coups mortels à de nombreux domaines industriels et agricoles.
La démarche de Donald Trump pour s’emparer du Groenland, ce bout de glace qu’il souhaite mettre dans le cocktail national sans tenir compte des règles du droit international, ne se résume pas seulement à sa forme brutale. C’est avant tout un rappel de la longue histoire de soumission heureuse que les pays européens avaient affichée face aux dirigeants américains qu’ils trouvaient si convenables et sympathiques.
« L’OTAN est la plus grande alliance militaire qui ait jamais existé », avaient flatté les leaders européens auprès du prédécesseur de Trump — Joe Biden — dans un communiqué publié en 2024 à l’occasion du 75e anniversaire de l’Alliance nord-atlantique. Un seul mandat du président démocrate aura suffi pour brancher l’Europe au gaz liquéfié américain, cher, polluant et, hélas, désastreux pour la compétitivité des économies de notre continent. C’est l’OTAN aussi qui va se pencher sur la question groenlandaise, comme une alternative à l’opération de rachat voulue par l’insatiable président Trump. Non, il ne prendra pas le Groenland par la force. Mais pour arriver à ses fins, le commandant en chef de la plus puissante armée du monde va utiliser l’OTAN, pourtant bien démodée à son goût face aux enjeux du XXIe siècle, mais si rassurante pour ses amis, les dirigeants européens. Lors de la visite de Mette Frederiksen à Paris le 28 janvier, le président Macron a ainsi soutenu « un engagement accru de l’OTAN dans l’Arctique », auquel Paris est « prêt à se joindre ». Le Premier ministre belge, Bart De Wever, qui, lui aussi, a eu sa tribune à Davos, a sorti la formule la plus juste, probablement, pour décrire les rapports actuels de l’UE avec les États-Unis : « Être un vassal heureux est une chose. Être un misérable esclave en est une autre. » Le Groenland n’est peut-être qu’un bout de glace. Mais il est surtout un miroir. Et ce qu’il renvoie à l’Europe n’est pas flatteur.
[1] https://www.cnbc.com/2026/01/23/greenland-data-center-trump-greenmet.html




