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La gauche: sous la tolérance, la censure

En pratique, une extrême intolérance


La gauche: sous la tolérance, la censure
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Pourquoi une sensibilité politique qui ne cesse de proclamer sa tolérance et d’exiger une ouverture toujours plus grande à l’Autre (avec majuscule, s’il vous plaît), est-elle systématiquement à l’origine de censure, cancel culture, surenchère de pureté militante, procès en hérésie, bûchers virtuels et goulags bien réels ?


Pourquoi la gauche, qui traque avec une attention maniaque le moindre soupçon de patriarcat ou même de virilité assumée, le moindre frémissement d’atteinte à l’écologie, la moindre trace de réticence à chanter les louanges du militantisme LGBTQI+, le moindre indice de tiédeur dans la vénération de la diversité et des migrants, pourquoi cette gauche est-elle systématiquement hostile à la diversité d’opinions, systématiquement complaisante vis-à-vis de pays peu accueillants envers les migrants dès que ces pays ne sont pas européens, systématiquement favorable à l’islam alors que celui-ci n’est pas connu pour son féminisme ni pour son côté gay-friendly ?

Luttes soi-disant émancipatrices

On me dira : « pas toute la gauche ». Eh bien si, justement, toute la gauche. Y compris cette excroissance de la gauche qu’on appelle le « centre progressiste », y compris cette gauche « laïque et républicaine », qui sautent comme des cabris en criant « Laïcité ! Laïcité ! » mais finissent par faire « front républicain » aux côtés de Rima Hassan et de Raphaël Arnault, en faveur de l’islamisation démographique et donc culturelle de l’Occident.

L’explication la plus évidente est celle de la haine partagée de ce fameux Occident. Les causes de la gauche ne sont que des prétextes, elle ne les défend pas réellement mais les instrumentalise pour abattre ce qu’elle appelle, au gré des modes du moment, « ordre bourgeois », « patriarcat », « cis-hétéro-normativité », « capitalisme », « blanchité », toutes ses luttes soi-disant émancipatrices n’ayant pour véritable finalité que de piller l’Occident au profit des « avant-gardes éclairées guidant le peuple », la nomenklatura. Dans ce but, toute alliance avec ce qui fragilise l’Occident est bonne à prendre, qu’importe si « queer for Palestine » ressemble fortement à « chicken for KFC ».

Civilisation judéo-chrétienne, un gros mot pour la gauche

J’ai écrit « Occident », d’autres diraient « anthropologie chrétienne », le plus exact serait sans doute de parler de décence commune de la civilisation helléno-judéo-chrétienne, ces trois composantes symboliquement rassemblées depuis longtemps dans la belle image des Neuf Preux (introduite en 1312 par Jacques de Longuyon avec « Les Vœux du paon », qui pour représenter l’idéal chevaleresque associe trois héros de l’Antiquité gréco-romaine, trois héros juifs, et trois héros chrétiens).

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Cette première explication est juste, mais insuffisante. Car même lorsque les causes utilisées par la gauche sont défendues avec sincérité, il y a quelque chose qui conduit directement de l’exaltation de la tolérance en théorie, à une extrême intolérance en pratique – du moins à une extrême intolérance envers ce que la décence commune juge normal et de bon sens.

Une clef, peut-être, pour résoudre le paradoxe : la gauche n’est pas tolérante, elle est relativiste, et ne peut donc pas supporter la vérité.

Permettez-moi une métaphore.

Nous sommes dans une maison, et dehors, il pleut. Dans la maison, certains affirment qu’il pleut, d’autres qu’il neige, d’autres encore qu’il fait un grand soleil. Il est arrivé que les uns et les autres s’affrontent violemment à cause de cela, et pour mettre fin à des conflits absurdes, plusieurs ont décidé que tous devaient être libres de croire et de dire absolument ce qu’ils veulent au sujet du temps : qu’il pleut, qu’il neige, qu’il fait beau, qu’il grêle, qu’il tombe des grenouilles. Et on a appelé ça « tolérance ». L’intention est noble, l’idée est séduisante.

Le problème, c’est qu’au lieu de défendre le droit à l’erreur, on en est venu à affirmer que toutes les croyances se valent. La tolérance est devenue relativisme. Et ce relativisme se sait fragile, car il se trouve qu’en réalité toutes les croyances ne se valent pas : dehors, il pleut.

Dès lors, ceux qui affirment qu’il pleut sont dangereux : ils risquent de ne pas seulement défendre le droit de croire ce que l’on veut pour « vivre-ensemble », mais d’encourager les uns et les autres à faire usage de cette précieuse liberté pour rechercher la vérité. Péril mortel pour le relativisme : on pourrait écouter le bruit de la pluie sur le toit, la voir ruisseler sur les carreaux, ou pire encore, ouvrir la porte, sortir, et constater par nous-mêmes qu’il pleut. On pourrait découvrir que la vérité existe, et qu’elle n’est pas qu’une construction sociale visant à justifier hypocritement des rapports de domination. On pourrait même en déduire que tout ne se vaut pas, que certaines hiérarchies sont justes (et ne placent pas les relativistes au sommet de l’univers) et que certains interdits sont légitimes (y compris des interdits susceptibles de faire obstacle aux appétits plus ou moins avouables de ceux qui ont choisi d’embrasser le relativisme).

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Et ça, les relativistes le savent. Ou du moins, ils ont l’intuition d’un danger. S’il pleut, ils vont chercher à faire alliance avec ceux qui croient qu’il neige et ceux qui croient qu’il fait beau, contre ceux qui croient – ou qui savent – qu’il pleut. Ils vont même préférer un fanatique prêt à égorger quiconque refuse de croire qu’il fait beau, à un brave homme expliquant paisiblement qu’il pleut. Car les mensonges imposés par la force ne menacent pas réellement le fondement du relativisme, qui est la négation radicale de la vérité : mensonges et relativisme ont en commun de ne pouvoir triompher qu’en réduisant la vérité au silence.

Soumission à l’arbitraire

Quittons la métaphore. Que voyons-nous ? La gauche américaine affirme que la validité universelle des mathématiques, la recherche d’objectivité et la règle du tiers-exclu relèvent du « suprémacisme blanc. » Une revue de « sciences sociales » de premier plan prétend que les personnes trans auraient une « manière d’accéder à la connaissance » supérieure aux « démarches épistémologiques occidentales mainstream », ces dernières favorisant « le point de vue du groupe dominant. » Rien de nouveau, tout ça n’est qu’un habillage vaguement modernisé de ce que professait déjà Calliclès, l’adversaire de Socrate dans le « Gorgias ». Pour Socrate (tout comme pour son quasi-contemporain Confucius, nous y reviendrons) le Vrai, le Juste, le Beau, le Bien existent. Pour Calliclès, à l’inverse, les mœurs des Grecs ne valent pas mieux que celles des barbares (autrement dit, à bas l’ethnocentrisme et la « blanchité »), et seuls sont réels les rapports de force (les « relations de domination » chères à la gauche) : il n’y a pas de vérité, seulement « le point de vue du groupe dominant. »

Rien d’étonnant à ce que la gauche – qui n’est pas et n’a jamais été tolérante, mais seulement relativiste – soutienne sans aucun souci de cohérence tout ce qui s’oppose à l’Occident. Et pas seulement à l’Occident : ainsi que l’a notamment relevé sur Twitter une utilisatrice nommée Loreine « Les Asiatiques à droite », cette gauche anti-Blancs est aussi férocement anti-Asiatiques (d’Asie de l’Est). Héritiers de Socrate et héritiers de Confucius, chevaliers et samouraïs. Deux civilisations évidemment différentes, mais qui ont en commun l’essentiel : valoriser la quête de vérité et de rectitude, aussi bien intellectuelle que morale, et avoir proclamé une éthique de la vertu (au sens de la virtus romaine et du ren confucéen) plutôt que de la soumission à l’arbitraire – qu’il s’agisse de l’arbitraire d’un tyran, fut-il un dieu-tyran, ou de l’arbitraire de nos propres pulsions. Un danger mortel pour le relativisme. Une fondation indispensable pour toute société authentiquement soucieuse de dignité humaine.

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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Dernière publicatrion : "Refuser l'arbitraire: Qu'avons-nous encore à défendre ? Et sommes-nous prêts à ce que nos enfants livrent bataille pour le défendre ?" (FYP éditions, 2023)

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