Paul Quilès était Ministre de la Défense début février 1986 quand la France déclencha l’opération « Épervier » au Tchad pour stopper l’invasion libyenne. Il fut le premier homme politique français à réclamer l’instauration d’une « zone d’exclusion aérienne » au dessus de la Libye, en lançant un appel au président de la République dès le 24 février 2011 pour qu’il intervienne en ce sens auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies (avant BHL!). Ses positions sur les questions internationales ont le mérite d’être percutantes et souvent originales. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de causer avec lui de la Libye et de l’Afghanistan, nos deux principaux théâtres d’opérations.

Renaud Chenu : Nicolas Sarkozy fut très critiqué lors du déclenchement des opérations de l’OTAN en Libye. Aujourd’hui, elles apparaissent comme un succès, mais la confusion règne, ce qui fait dire à certains que la guerre civile risque de connaître de nouveaux développements. Nos confrères du Times parlent de « succès catastrophique ». Vous êtes optimiste ?

Paul Quilès : N’oublions surtout pas que cette révolution, car c’en est une, a été avant tout le fait du peuple libyen. Malgré un contexte culturel, social, géographique et historique différent, le soulèvement libyen a présenté les mêmes caractéristiques que celles d’autres pays qui ont connu le « printemps arabe » comme la Tunisie et l’Égypte. Chez les « insurgés », on a retrouvé la même volonté d’aller jusqu’au bout, la même abnégation des jeunes, le même mélange, parfois ambigu, de volontaires et de professionnels de l’ancien régime.

Renaud Chenu : L’intervention militaire autorisée par le Conseil de sécurité, en application de « la responsabilité de protéger », codifiée depuis 2005 par l’ONU, a été indéniablement utile pour mettre fin au régime de Kadhafi, qui a montré sa férocité à l’encontre des Libyens, mais sans le courage du peuple et sa détermination, rien n’aurait été possible.

Paul Quilès : Bien entendu, il s’agit d’une révolution, c’est-à-dire d’un processus chaotique, dont personne ne peut aujourd’hui prévoir l’exact déroulement. Ne retombons pas dans les défauts de ce que j’appelle « l’urgence médiatique ». Ceux qui ont critiqué l’intervention, sans dire ce qu’il fallait faire !, qui ont dénoncé l’enlisement du conflit… font aujourd’hui la longue liste des risques que courrait obligatoirement la Libye libérée du tyran. Bien sûr, il y aura des hauts et des bas dans l’émergence du nouveau régime, qu’on souhaite démocratique. Naturellement, il y aura des affrontements entre les différentes composantes de la société libyenne. Pour autant, il faut faire confiance à ceux qui attendent depuis tant d’années cette liberté et les aider, s’ils le demandent.

Même si je suis loin d’approuver l’ensemble de la démarche de Nicolas Sarkozy à propos de ce dossier, je suis heureux que la France ait joué un rôle positif pour aider les Libyens à se débarrasser de Kadhafi. Dommage que l’Europe n’ait pas su, encore une fois, être collectivement à la hauteur de l’événement.

Renaud Chenu : Vous réclamez un départ de nos troupes d’Afghanistan, et ce depuis longtemps. Mais les talibans sont aux portes du pouvoir et la guerre civile afghane reprendra de plus belle après le départ des forces de l’Isaf.

Paul Quilès : Ce n’est pas le départ des troupes françaises, qui représentent moins de 3% des effectifs de l’Isaf, qui entraînera le chaos en Afghanistan ! Par contre, il pourrait permettre à notre pays de jouer un rôle dans la définition de l’avenir de ce pays, en guerre civile depuis 30 ans.
Revenons en arrière, juste pour constater le caractère fallacieux des arguments successifs mis en avant pour justifier l’engagement français.

Il a été présenté comme un gage de notre fidélité atlantique. Or, notre loyauté dans l’Alliance ne se mesure pas à notre suivisme à l’égard d’une politique d’intervention politico-militaire exclusivement décidée à Washington. Jusqu’en 2003, nous avons, avec raison, considéré que la reconstruction de l’Afghanistan était d’abord une tâche civile. Puis nous nous sommes laissé entraîner dans une opération militaire otanienne sur la totalité du territoire afghan. Ensuite, à la demande des États-Unis, nous avons progressivement accru notre engagement, en souscrivant à chaque fois aux changements de stratégie décidés par les présidents Bush et Obama. Et maintenant, nous réduisons notre contingent au même moment et dans les mêmes proportions que les Américains !

On a également dit qu’il s’agissait d’une « contribution à la reconstruction de l’Afghanistan ». Mais le bilan de l’action menée à ce jour est très discutable : un régime à la légitimité incertaine, une administration impuissante face au pouvoir des chefs de guerre et de l’insurrection, profondément corrompue et mêlée à une production massive de drogue.
Quant à l’argument de « la lutte contre le terrorisme », chacun sait bien que, même avant la disparition de Ben Laden, cette guerre n’était plus une guerre contre le terrorisme international. Ce n’est pas une poignée de fanatiques que combattent les 150 000 militaires étrangers aujourd’hui présents en Afghanistan, mais trois mouvements, dont les objectifs sont d’abord nationaux et qui bénéficient d’un soutien significatif, surtout parmi la moitié pachtoune de la population afghane. Certains de leurs représentants ont d’ores et déjà noué des contacts avec le gouvernement Karzai …. et même avec les Américains.

Renaud Chenu : Ok, mais comment la France, et avec elle les pays engagés dans ce théâtre peuvent-ils sortir « la tête haute » de ce guêpier ?

Paul Quilès : Je l’ai souvent dit, la France aurait dû annoncer et engager le retrait de ses troupes depuis longtemps. En le faisant, elle retrouverait une liberté d’action et une crédibilité qu’elle a largement perdues, en raison de son suivisme intégral à l’égard de la politique américaine.
Ce retrait devrait s’accompagner d’offres de participation aux efforts internationaux d’aide au développement, d’assistance à la restructuration des forces de sécurité intérieure et surtout d’une initiative internationale destinée à trouver une solution régionale au conflit. La France est membre permanent du Conseil de sécurité, elle pourrait proposer de réunir les pays voisins de l’Afghanistan, les pays détenant un siège permanent au sein du Conseil de sécurité et les membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique (de manière à associer la Turquie). Cette conférence aurait pour tâche d’établir un statut international de l’Afghanistan, qui en ferait un État neutre, dont les autorités, issues d’un processus négocié de réconciliation nationale, s’engageraient à n’apporter aucun soutien, sous aucune forme, au terrorisme international.

Seul ce règlement, prévoyant un retrait total des troupes étrangères, à l’exception d’un volume limité et contrôlé d’assistance militaire technique, serait de nature à rassurer à la fois le Pakistan, l’Inde, l’Iran, la Chine et la Russie, qui ont chacun un intérêt direct dans l’évolution de la situation afghane. Il devrait en particulier comporter un engagement du Pakistan de cesser de soutenir les mouvements islamistes pachtounes, en échange d’une reconnaissance par l’Afghanistan de la frontière pakistano-afghane actuelle.

Retrouvez les prises de positions de Paul Quilès sur son blog.

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