La violence des attaques dont a commencé à faire l’objet le nouveau livre d’Eric Zemmour – sans parler de sa personne – ira grandissante, et elle ne proviendra pas seulement du cercle restreint de la gauche, comme l’ont déjà montré l’intervention de Laurence Parisot puis de Roselyne Bachelot. Car son dernier livre est une véritable bombe jetée à l’adresse de l’ensemble des élites françaises ( qu’elles soient politiques, médiatiques, intellectuelles, économiques, culturelles ou sportives), dont la responsabilité dans la décomposition du peuple français depuis 40 ans est effectivement éminente. Cela fait beaucoup de monde pour tomber sur Eric Zemmour.

Populaire, Zemmour l’est par son populisme, au sens où nous avons-nous même proposé de repenser ce terme : comme la réaction, saine en elle-même, qu’un peuple oppose à sa décomposition, et comme l’attachement qu’il manifeste à sa capacité d’auto-gouvernement comme à sa sociabilité propre. Zemmour est l’expression intellectuelle de cette peur qu’un peuple a de perdre les fondements de son être-ensemble. Il pense que cette peur est fondée. Et il n’a pas peur d’avoir peur. Mais Zemmour n’est pas seulement populaire parce qu’il partage cette peur avec le peuple, mais parce qu’il la théorise et la légitime. Zemmour montre que cette peur est justifiée, en proposant une généalogie de la décomposition du peuple, dont les causes sont objectives et non fantasmées par le peuple lui-même. Avec Zemmour, le problème cesse d’être celui du populisme, pour devenir celui des élites, dont la politique a rendu inévitable ce même populisme. Le peuple est enchanté d’entendre enfin ce discours provenant d’ailleurs d’un de ses enfants.

Car Zemmour est reconnu par le peuple comme l’un des siens. Pourquoi ? Peu importe ici l’origine sociale ou raciale, car le peuple français n’est ni une classe ni une race, le peuple français est une certaine forme de sociabilité qu’on partage, qu’on « assimile » dirait Zemmour, et que lui-même  a effectivement parfaitement assimilée. Cette sociabilité passe par le langage : Zemmour s’exprime à dans une langue à la fois classique et simple, il a le franc parler des populistes. Cette sociabilité passe aussi par le langage des émotions et du corps, et Zemmour se tient parfaitement dans cette mesure française, entre expression de soi et pudeur. Cette sociabilité passe enfin par une histoire commune, Zemmour rappelle aux Français  cette histoire qui ne leur est plus enseignée, les épatant de ce qu’ils ont perdu.

Son livre est au sens le plus profond et le plus noble du terme un livre « populiste ». C’est-à-dire un livre qui critique, non pas l’idée même d’élite en lui opposant un peuple sain et toujours clairvoyant, mais  bien plutôt l’insuffisance des élites actuelles, en établissant de manière impitoyable le bilan de ce qu’elles ont fait, et en rappelant les responsabilités qu’elles ont et qu’elles cherchent constamment à faire oublier. Eric Zemmour est le premier essayiste capable de donner une voix et un visage au populisme du peuple français. Engagé nulle part ou revenu de tout engagement, il n’est pas un intellectuel idéologue, même s’il se réclame lui-même du combat idéologique, à la manière de Gramsci, se méprenant ainsi sur son rôle le plus profond. Allez chercher une cohérence idéologique chez Zemmour, vous ne la trouverez pas, vous trouverez plutôt un bricolage heureux, cherchant à sauver quelques outils ayant survécu au naufrage des idéologies, pour s’orienter dans le chaos ambiant : un peu de Marx par ci, un peu de Freud par là, un peu de Barrès encore, voire de Maurras. Certes Zemmour est systématique, mais il ne l’est pas tant dans l’affirmation d’une doctrine, que dans la négation des doctrines régnantes, qu’il pousse avec raison au terme de leur décomposition.

Son rapport aux élites est socratique. Zemmour est notre Socrate populiste. Un Socrate de plateaux télévisés d’abord, puisque l’espace public a déserté les rues d’Athènes pour se réfugier, et se privatiser, dans la lucarne de nos téléviseurs. Un Socrate ne se contentant pas de cet enseignement oral, d’autre part, car il ne déteste pas de temps à autre se prendre pour un écrivain. Socratique, son enseignement le demeure qu’il soit oral ou écrit, car il est essentiellement aporétique, débouchant sur une absence d’issue. Eric Zemmour est un maître pour dévoiler l’impasse dans laquelle nous mettent ceux qui nous gouvernent davantage que pour nous proposer une solution de rechange. Socratique, son attitude l’est aussi à l’égard des élites qu’il côtoie et connaît très bien. Les hommes politiques, les intellectuels, ne détestent pas répondre au défi qu’il leur lance, comme les sophistes au temps d’Athènes ne détestaient pas disputer avec Socrate, croyant s’en sortir à leur avantage. Aucun ne sort cependant indemne d’un entretien avec Zemmour : certainement pas ceux qui représentent la doxa politique dominante, mais pas davantage ceux dont on pourrait penser qu’ils sont plus proches de lui, un Nicolas Dupont-Aignan par exemple, moqué pour son irréalisme par rapport au FN, un Chevènement, ramené à son irrédentisme socialiste, une Marine le Pen, critiquée pour son étatisme socialisant. En cela parfaite incarnation de la détresse du peuple français, il perçoit, comme ce peuple, l’ insuffisance de ceux qui nous gouvernent tout en restant également incapable de tracer ou de penser une autre voie, ni même de faire confiance à de nouveaux venus sur la scène politique pour le faire. Il conserve ainsi une méfiance et une distance critique à l’égard de tous les partis, qui est une des caractéristiques principales du populisme que nous traversons.  Le populisme est un savoir socratique : le savoir qu’en politique, actuellement, nous ne savons pas.

Relève également du populisme socratique l’attitude de Zemmour à l’égard du peuple, car le peuple, s’il ne fait pas confiance aux gouvernants, ne se fait pas davantage confiance à lui même dans la tâche de gouverner. Eric Zemmour reste ainsi paradoxalement fidèle au peuple, lorsqu’il ne  disculpe pas celui-ci, loin de là, de toute responsabilité dans cette histoire. Un « suicide français », ce n’est pas seulement un suicide proposé par les élites françaises, mais un suicide auquel les Français participent tant qu’ils reconduisent ces élites, ou se laissent passivement conduire par elles. C’est pourquoi, si Zemmour devait aujourd’hui comparaître devant les juges du politiquement-correct, pour ne pas croire aux dieux du gaucho-européisme triomphant et pour corrompre la jeunesse avec son enseignement, nul doute qu’on peut deviner comment il se défendrait.

Il se défendrait comme Socrate, en disant qu’il ne faut pas le punir mais le récompenser, parce qu’il a rendu service aux Français, en leur faisant prendre conscience de l’ignorance de ceux qui les gouvernent, et  les ont mené dans l’impasse.

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est l'auteur d’Éloge du populisme (Elya éditions)
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