Photo : Katey Nicosia

On sait bien que le langage d’une époque est un révélateur décisif de ce qu’elle a dans le crâne. Parfois, il suffit de picorer les termes utilisés par une société donnée pour avoir une bonne idée de son état mental. C’est le cas pour le milieu littéraire contemporain. Dans les salons littéraires qui essaiment un peu partout en France (suivant ainsi l’exemple des instituts d’études politiques), il n’est par exemple question que d’ « auteurs », de « livres » et de « lecture ». Termes que l’on retrouvera à peu près partout dans la presse aux pages ou aux émissions culturelles et qui ont remplacé respectivement « écrivains », « romans » et « littérature ».

Dézinguer tous les masques idéologiques

Là où il y a un « auteur », il ne peut plus y avoir d’écrivain. L’auteur est un être interchangeable, qui peut d’ailleurs écrire autre chose que des romans. C’est une catégorie juridique : quelqu’un à qui on paie des droits, d’ « auteur », donc. Et s’il y a une chose que l’époque vénère, ce sont les catégories juridiques, surtout quand elles permettent d’effacer la réalité. On imagine d’ailleurs très bien plusieurs auteurs travaillant sur une œuvre. Alors que plusieurs écrivains écrivant un même roman, ce serait contre-nature (je compte pour rien Boileau et Narcejac, les Tic et Tac du polar de train à couchettes).

Ce remplacement de l’écrivain par l’auteur est, en littérature, une très bonne nouvelle pour les maisons d’édition. Une maison d’édition a une vision institutionnelle des choses : elle veut, inconsciemment peut-être, contrôler le produit et, par là, contrôler le sous-traitant. En l’espèce, le sous-traitant, c’est l’écrivain. L’écrivain : ce type qui écrit des romans pour dézinguer tous les masques idéologiques qui permettent à ses contemporains de croire qu’ils sont des gens bien. Qui est donc parfaitement incontrôlable. Dont les réactions sont erratiques. Qui rendra, s’il est en plus un bon écrivain, un produit fini non seulement inattendu, mais forcément scandaleux, puisqu’il sera vrai.

Bien entendu, il y a encore, dans certaines de ces maisons d’édition, des individus (un individu : voilà un être rare) qui recherchent encore des voix elles-mêmes individuelles, c’est-à-dire des écrivains. Ça existe, mais ces francs-tireurs sont forcément dans une situation instable face aux exigences de leur bureaucratie. De même qu’il y a encore des salons du livre décents, organisés par des libraires (donc des gens qui n’ont pas forcément quitté la réalité). Mais, le plus souvent, ce sont des spécialistes de l’événementiel, c’est-à-dire des entreprises de communication dirigées par des aliénés, qui sont aux commandes. Ces salons sont faciles à reconnaître. Ils organisent des concours de slam et usent d’une prose pseudo-humaniste acidulée qui vous prend à la gorge dès la première page du site internet. D’autant que les premiers responsables de cette situation, ce sont probablement les écrivains eux-mêmes. Il faut voir avec quel enthousiasme ils se sont débarrassés de ce fardeau : « écrivain ». Un peu comme si on disait à un type sur le front russe que la relève vient d’arriver. C’est bien de cela qu’il s’agit. Un écrivain, parfois, ça finit un petit matin frais au fort de Montrouge. Imagine-t-on demain un changement brutal de régime s’accompagnant d’une épuration d’ « auteurs » ? Pas de risque : aucun ne pense mal.

Une bêtise contente d’elle-même

« Auteur » ! Ils sont tous « auteurs », ils écrivent des « livres » et promeuvent bien volontiers la « lecture » (pourquoi pas dans les écoles ?). « Auteur », voilà qui n’engage à rien. « Ecrivain », même en étant inculte, cela évoque quelques grands noms du passé, qui vous dissuadent d’écrire vous-mêmes vraiment n’importe quoi. Pas un en tout cas qui écrirait à son éditeur comme le faisait Georges Darien en son temps (ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, la littérature a commencé à décliner lorsque les écrivains ont arrêté d’insulter leur éditeurs, ou peut-être lorsque ces derniers sont devenus susceptibles). L’évolution, sur le strict plan technique, a déjà commencé aux Etats-Unis (qui nous ont pourtant, et encore récemment, gratifié d’incomparables chefs d’œuvre, ne serait-ce qu’American Psycho) : de nombreux auteurs composent un plan scénarisé archi-détaillé pour ensuite rédiger les textes qui rempliront les petites cases blanches. Même une dissertation d’hypokhâgne offre plus de place à l’imagination. On voit bien l’intérêt des petits bureaucrates des maisons d’édition : on peut avoir un rapport d’étape, suivre l’édification de l’œuvre pas à pas, y mettre son nez si ça ne correspond pas à la « ligne éditoriale » (en matière de viande bovine, cela s’appelle la « traçabilité »), éventuellement substituer un auteur à un autre au beau milieu: « Billy-Bob est doué pour le scenario mais écrit vraiment comme un pied. Je vais le remplacer par Jacky-Joe, c’est prévu au contrat de toute façon, ils auront 50/50. » C’est dommage, pourtant, car rarement une époque n’aura offert le spectacle d’une bêtise aussi contente d’elle-même, et cela dans à peu près tous les domaines de la vie. Ce qui devrait en principe donner naissance à de bons romans. Mais il semble que les écrivains ne tiennent plus la route : après un grand roman, ils se taisent à jamais ou écrivent des choses désincarnées et prudentes.

Parfois, même, ils préfèrent mourir.

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