Lauric Henneton est maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, il est l’auteur d’une Histoire religieuse des Etats-Unis (Flammarion, 2012)

Daoud Boughezala. Une récente étude américaine qu’a relayée le site Slate.fr révèle que les électeurs de Donald Trump seraient plus riches et plus diplômés que la moyenne. A-t-on eu tort d’associer le phénomène Trump à l’Amérique périphérique en le comparant au vote FN?

Lauric Henneton. Non, c’est toujours une analyse valable. L’étude en question me semble assez contestable d’un point de vue méthodologique dans la mesure où elle comporte des biais importants. Mais c’est révélateur d’une tendance de fond: le « data journalism » est considéré comme le nouvel horizon indépassable du journalisme (et il produit en effet des études particulièrement utiles) donc ce qu’il produit est repris sans recul critique, tant que l’on peut générer du clic et donc des vues pour les annonceurs. Tout ce qui est contre-intuitif est bon à prendre, au moins dans la titraille. C’est donc d’abord lié à des problématiques propres à la presse en ligne. En plus, tout ce qui permet de « démystifier » Trump, c’est la cerise sur le gâteau.

Il faut aussi garder en mémoire qu’il s’agit d’une primaire républicaine et que cela a une double incidence : lors des primaires, la participation est très limitée, et elle est généralement liée aux revenus. Et c’est d’autant plus vrai du côté républicain. Il n’est donc pas surprenant que, dans l’ensemble, les électeurs des primaires républicaines aient des revenus supérieurs à la moyenne. Cependant, dans tous les Etats où l’on a pu noter de véritables disparités dans les revenus (donc sans compter les Etats où Trump l’a emporté dans toutes les catégories), Trump est systématiquement en tête chez les plus bas revenus et chez les électeurs dont le niveau d’éducation est le plus bas, ce qui est cohérent avec une main d’œuvre plus à même de se sentir vulnérable. À l’inverse, John Kasich, Jeb Bush et Marco Rubio dominaient assez clairement chez les plus hauts revenus et les diplômés de l’université, statistiquement moins susceptibles de voir leur emploi délocalisé en Chine ou au Mexique.

C’est en revanche maintenant et jusqu’en novembre que le combat pour les « working class whites », traditionnellement démocrates, va s’intensifier. Ils n’ont pas hésité à voter Reagan dans les années 1980 et en veulent aux Clinton d’avoir soutenu l’ALENA en 1994. Cela n’en fait pas des fidèles républicains pour autant, et ils pourraient voter pour Trump d’autant plus facilement que Trump est à la marge du Parti républicain. Enfin, le fait qu’il ne soit pas un homme politique de carrière ajoute à son pouvoir de séduction chez ces électeurs dont la mobilisation sera déterminante, particulièrement dans les Etats de la « Rust Belt » autour des Grands Lacs et jusqu’en Pennsylvanie.

La quasi-unanimité des médias français contre Trump se retrouve-t-elle en Amérique où on imagine Hillary Clinton très populaire auprès de l’intelligentsia médiatique ?

Le paysage médiatique américain est très complexe : certains médias clairement à droite et clairement pro-républicains ont été très virulents à l’encontre de Trump, ce n’est donc pas qu’une affaires de médias « bobos ». Certains magazines de gauche, comme The Nation, se sont prononcés pour Sanders, également. Il y a une certaine méfiance à l’égard d’Hillary Clinton : on n’est plus du tout dans l’Obamalâtrie de 2008.

Trump n’a d’ailleurs pas eu besoin de Clinton pour se construire un profil anti-élites, de même que Sanders a passé le plus clair de la primaire démocrate à critiquer les liens entre Clinton et « Wall Street ». Trump comme Clinton ne soulèvent pas l’enthousiasme, contrairement à Sanders par exemple, dont la base est plus proche de celle d’Obama en 2008. On peut vraiment parler de « fans ». Le vote Clinton sera probablement d’abord et avant tout un vote anti-républicain en général et anti-Trump en particulier, de même que le vote Trump, pour une part non négligeable de la nébuleuse républicaine, sera anti-démocrate en général, mais surtout anti-Clinton. L’un comme l’autre sont particulièrement impopulaires dans l’opinion, c’est assez rare à ce point (McCain et Romney ne soulevaient pas l’enthousiasme non plus, mais c’était à un niveau moindre).

À entendre les experts médiatiques comme Nicole Bacharan, les propos misogynes, provocateurs voire racistes de Trump le rendent de facto quasi-inéligible. Que pensez-vous de ce pronostic ?

Pour les mêmes raisons, auxquelles on pourrait ajouter son outrance, son teint carotte ou ses cheveux bizarres, Trump n’avait aucune chance lors de la primaire.  Pensez donc, face à un Bush, qui avait les réseaux et l’argent, ou à un Rubio, jeune, talentueux et hispanique, il fallait être totalement idiot pour miser un dollar sur Trump. Et puis il n’avait aucune chance face à Cruz, qui avait les évangéliques de son côté. Et souvenons-nous de Bush, quand même, ce sombre idiot n’avait aucune chance contre un patricien démocrate (francophone qui plus est) comme John Kerry ou encore un Al Gore. Et Reagan, cet acteur de séries B ringard, ce cowboy, quelle blague !  Et pourtant…

Une des principales curiosités de la séquence des primaires restera l’impunité devant le tribunal de l’opinion dont jouit Trump. A plusieurs reprises, on a dit qu’il ne se remettrait pas de telle ou telle outrance, qu’il avait (enfin ?) franchi la limite. Mais on connaît la suite. Il est donc probable que cela se poursuive, au moins dans une certaine mesure (ce qui n’exclut pas qu’il puisse effectivement aller trop loin). C’est précisément son côté transgressif qui le rend si populaire, avec son franc-parler. Les enquêtes révèlent les électeurs veulent un candidat « qui dit les choses comme elles sont », sans fard, et qui va à l’encontre du « politiquement correct ». Trump fait cela très bien. Et plus ça contrarie les élites américaines, plus ça marche. Ses outrances sont perçues comme un signe d’indépendance, cela confirme son statut de « maverick ».

Le risque pour lui se situe plutôt dans l’opération de lissage, de recentrage, qu’il a entamée dans l’optique de l’élection de novembre (il est revenu sur plusieurs propositions chocs en disant que ce ne sont que des suggestions). Ses électeurs des primaires pourraient s’estimer trahis, et pourraient décider d’aller à la pêche s’ils considèrent que, finalement, il est « comme les autres ». Mais il ne faut pas se tromper : beaucoup en France comme aux Etats-Unis refusent de voir la donnée suivante : partout où ces données ont un sens, Trump est en tête chez les républicains modérés et les indépendants, jamais chez ceux qui se décrivent comme « très conservateurs », sauf dans les Etats où il est tellement largement devant qu’il est en tête dans toutes les catégories. Tout cela n’a pas pour but de défendre Trump, mais plutôt d’inciter les observateurs à avoir un regard moins manichéen et méprisant sur ses électeurs. À ce titre, l’enquête de John Harris, du Guardian, dans l’Indiana, est remarquable. C’est une série d’entretiens qui ne prend pas ces électeurs de haut et laisse apparaître les subtilités et complexités du processus dont le vote Trump est le résultat final.

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Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.