(Avec AFP). L’organisation Etat islamique (EI) s’est emparée de la totalité de la ville antique de Palmyre dans le désert syrien, suscitant des craintes de voir les trésors archéologiques de la cité détruits par les djihadistes. Avec la prise de cette oasis qui ouvre sur le grand désert syrien frontalier de l’Irak, l’EI se rend désormais maître de la moitié du territoire de la Syrie. La semaine dernière, Dans les villages où l’armée loyaliste s’était retirée à la lisière de Palmyre, l’EI a exécuté 26 civils, dont 10 par décapitation, « pour collaboration avec le régime ». Parmi les djihadistes morts au combat, figure Abou Malek Anas al-Nachwan, un leader de l’offensive contre Palmyre, qui était apparu sur une vidéo de l’EI montrant la décapitation de 28 Éthiopiens en Libye, selon des sites islamistes.

Peu avant la prise de Palmyre par l’EI, la directrice-générale de l’Unesco Irina Bokova avait appelé à un arrêt immédiat des combats afin de protéger ce joyau archéologique. On peut trouver une pointe de naïveté à ce voeu pieux. Rappelons-nous qu’en Syrie, les djihadistes ont déjà détruit deux magnifiques lions assyriens à Raqa, ville dont l’EI a fait sa capitale, et ont commis des destructions et permis des fouilles clandestines, parfois au bulldozer, sur les sites de Mari, Doura Europos, Apamée, Ajaja (nord-est), et Hamam Turkoman près de Raqa, sur l’Euphrate. Sans parler des vestiges de Nemrod ou des pièces assyriennes de Mossoul en Irak, réduits comme neige au soleil du désert. Les salafistes jugent ces oeuvres impies car issues de l’ère anté-islamique, autant dire du temps de l' »ignorance » (Jahiliyya). La soif d’or noir du groupe terroriste ne rencontre plus aucun obstacle sur son passage, Daech ayant conquis les derniers champs pétroliers et gaziers que Damas contrôlait encore.  Désormais, l’ensemble des ressources oléifères du pays sont aux mains de l’Etat islamique, à l’exception de quelques gisements exploités par les autonomistes kurdes du Rojava, aux confins orientaux de la Syrie, et d’un champ administré par le régime autour de Homs.

La prise de Palmyre revêt une charge symbolique forte. Non seulement parce que le site archéologique semble inéluctablement promis à la destruction et au pillage, mais aussi parce que cette conquête d’une ville que les « rebelles » avaient contrôlé  de février à septembre 2013 avant qu’elle ne soit reprise par le régime, ouvre la voie vers Damas. D’aucuns avaient interprété l’offensive de Daech sur Palmyre comme un simple leurre cachant le véritable objectif stratégique de l’organisation islamiste : Ramadi. Or, force est de constater que les djihadistes ont réussi deux conquêtes simultanées, en Irak et Syrie, de façon à étendre leur emprise sur le Levant (bilad ach-cham), selon les voeux de leur « calife » Al-Baghdadi.

Face à ce rouleau compresseur, la « communauté internationale » semble désarmée, au propre comme au figuré. Galvanisé par les bombardements américains quotidiens, (qui n’égalent cependant pas la force de frappe aérienne déployée contre Saddam Hussein en 1991!), malgré les coups portés à sa direction, et sa barbarie à visage inhumain, l’Etat islamique continue d’engranger des soutiens parmi les populations qu’il gouverne. Ainsi, l’annonce de la libération des détenus de la prison de Palmyre – tristement célèbre pour ses mutineries et mauvais traitements à répétition – lui fait marquer quelques points politiques supplémentaires contre le pouvoir de Bachar Al-Assad, qui va de reculs en rebuffades.

Sans l’aide massive du Hezbollah et de l’Iran, Damas serait déjà tombée. Il n’est d’ailleurs que dans la zone frontalière du Qalamoun, massif montagneux que la milice chiite connaît comme sa poche à force d’en avoir fait sa base arrière, que l’opposition islamiste mord encore la poussière. Face au scénario catastrophe d’une chute précipitée de la Syrie, du joug d’Assad aux sabres du « califat », les Occidentaux ne savent plus quelle partition jouer.  Chaque avancée de l’EI se traduisant par une purification ethno-religio-politique sanglante (alaouites, druzes, chrétiens, yézidis ou même sunnites passés au fil de l’épée en savent quelque chose…), un brusque effondrement  de l’ordre baathiste promet un scénario à la libyenne… en pire. Il faut bien se rendre à l’évidence : dans des pays sans véritable Etat nation ni culture du pluralisme, l’avènement de la « démocratie » tourne à la dictature de la majorité, sinon au bain de sang.

Nos dirigeants pourront verser toutes les larmes de leur corps sur le sable chaud de Palmyre. Leur incapacité à comprendre la complexité de l’affaire syrienne les englue dans le manichéisme. Leurs mains « propres »- si l’on tient pour quantité négligeable la mansuétude occidentale à l’égard de l’Al-Qaïda syrien (Front Al-Nosra) ne dépassent pas la poignet. En lieu et place des envolées bushiennes du pauvre Fabius, on aurait mieux goûté ces paroles frappées au coin du bon sens  : « Je me suis rendu en Syrie, j’ai remarqué que même ceux qui, dans la population de Damas, n’aiment pas Assad craignent ceux qui se battent dans le nord du pays. Je sais également qu’une grande partie du peuple syrien réclame le départ du président syrien. Il y a une grande division au sein du pays sur l’avenir du pouvoir en Syrie. La condition indispensable pour parvenir à un accord sur la Syrie est que les forces de l’extrémisme islamique, telles que le Front Al-Nosra et Daech, ne participent pas au pouvoir en Syrie. »

Cette déclaration émane du conseiller aux affaires moyen-orientales du chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Des mots prononcés en marge d’une rencontre entre le ministre et l’ancien chef du gouvernement libanais Saad Hariri, féal de l’Arabie saoudite, farouchement antisyrien. Horreur, malheur : Moscou parle à ses adversaires ! Un tel jeu de billard à trois bandes a pour nom realpolitik, cette notion passe-partout au nom de laquelle Paris justifie la vente de Rafale à nos « amis » qataris

*Photo : © AFP/Archives JOSEPH EID.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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