« C’étaient des identitaires catholiques, souvent royalistes, des nostalgiques, des romantiques au fond – des alcooliques, aussi dans la plupart des cas »[1. Soumission, Michel Houellebecq]. On aura peu remarqué que le dernier Houellebecq pose la question d’un catholicisme politique en France, et répond par son impossibilité – « Ça ne marchait pas », dit-il à Sylvain Bourmeau, en gros, dans une interview – soit que la paresse de l’auteur ait prévalu, soit que sa mélancolie ait une fois encore prédominé, et que dans sa dilection pour la fin du monde, il ait conçu que l’islam politique se prêtait beaucoup mieux à l’achèvement de la République telle qu’on l’a connue ; soit qu’il ait eu raison et que la foi au Christ soit grevée d’une inefficace originelle. Reste que la situation telle qu’il la décrit est peinte de traits véridiques, quoique contradictoires ou superposés, comme un visage cubistes. Le catholique identitaire, tel qu’il le nomme, est très certainement une espèce existante, non pas en voie de disparition, mais bien en voie de réalisation. Le terme lui-même prête à confusion à cause du remploi contemporain du substantif identitaire à l’usage exclusif de ces jeunes gens qui composent des péans à la grande Europe, boréale parfois, enracinée toujours, dans une mythologie reconstituée, pas loin des mirages scientifiques du XIXème siècle inquisiteur, cela mâtiné de christianisme certes, mais réduit en général à sa ritualité supposée et à son folklore. Et un folklore forclos, comme chacun sait. Bref, on ne sait dans sa formule si c’est le catho qui est identitaire, l’identitaire qui est catho, ou les deux qui se conjoignent.

Malgré cela, le catholique concevant sa foi comme une identité au sens du monde existe. On l’a un peu rencontré. Et pourtant, dans la même mouvement, sa recherche d’une séparation qui le ferait semblable en tant que concurrent aux autres identités contemporaines, quoique souvent d’extraction très ancienne, que sont, au hasard, l’islam ou le judaïsme, est s’il est un peu honnête en permanence contrainte et déviée par l’universalité intrinsèque du christianisme (« il n’y a plus ni juif ni grec, ni païens, etc. ») et encore par le peu de ritualisme que contient sa religion. Le peu ne signifiant pas l’absence, sans quoi il retomberait dans la première hérésie calviniste, celle qui dépouilla les temples de toute représentation, de tout ornementation et qui supposant la prédestination, la foi seule, et l’état de grâce accordé comme un don jaloux et arbitraire de Dieu, aurait rendu le monde fou si, comme le relève Chesterton[2. Voir La Chose (Pourquoi je suis catholique), Flammarion/Climats, 2015.], le protestantisme ne s’était lui-même réformé de l’intérieur jusqu’à redevenir un autre catholicisme seulement habité de la haine de Rome.

Bref, le catholique français contemporain est in petto partagé, déchiré même, entre sa soumission à la République comme gardienne éphémère du bien commun, la mémoire qu’il garde des vexations, des persécutions et de la lutte générale qu’elle mena contre lui (ainsi que le savent ces habitants de l’ouest, « la Vendée pardonne mais n’oublie pas »), et une tension révolutionnaire puisque le monde en tant qu’injustice ne peut jamais le satisfaire. En cette dernière qualité, il est loin d’être seul sur terre, on s’en doute : cependant, quand les autres modes de transformation du monde supposent des structures exactes et des calculs précis, des lois immuables et gravées dans le marbre, le christianisme s’est fait fort depuis 2000 ans de révolutionner l’humanité dans ses mouvements immédiats, sans a priori autre que l’amour du prochain.

En quoi cela nous intéresse-t-il aujourd’hui ? En ceci que le substrat français demeure malgré tout chrétien dans ses réflexes – le souci du pauvre, du petit, la mesure contre la loi brutale, l’esprit critique contre le texte, ce qu’on appelle communément « l’esprit contre la lettre », en oubliant que c’est chez S. Paul, et qu’il faut d’ailleurs plutôt lire l’Esprit que l’esprit chez lui, mais peu importe – et que si, selon nous, 20% seulement des Français aujourd’hui peuvent être dits réellement catholiques, c’est-à-dire sacrifiant aux dogmes de base de l’Eglise, ils n’en constituent pas moins la plus grosse minorité en tant qu’unifiée. Car on trouve peut-être plus de libres-penseurs, comme on dit, d’agnostiques ou d’athées dans le pays que de catholiques, mais rien ne dit que de ces qualificatifs l’on puisse inférer une attitude positivement commune chez ces citoyens-ci. Partant, le catholique ne sait plus s’il doit fidélité absolue à la France parce qu’il en incarnerait le rejeton de quinze siècles ; si pour l’aimer il doit abattre la République qui lui nuit ; ou si encore, il la doit tolérer comme un moindre mal alors qu’un plus grand s’avance, celui de l’islam. L’islam concurrent, plus encore peut-être que jadis le communisme qui s’entait directement sur le raisonnement chrétien[3. On lira à ce sujet Défense du catholicisme populaire, du Père Serge Bonnet (Cerf, 2015), dominicain qui vécut les années 60 et 70 parmi les ouvriers sidérurgistes de Lorraine et qui notait qu’à mesure que ces populations adhéraient au communisme leur piété catholique augmentait.], parce qu’il a sa tradition propre où se mêle à la rationalité monothéiste la loi néguentropique des mondes antiques. C’est-à-dire qu’il porte aujourd’hui en lui la violence propre à la création d’une société, selon l’archétype girardien. À quoi par rivalité mimétique, le catholique identitaire va vouloir répondre en se saisissant lui aussi d’une violence originaire. Mais la contradiction est là ab ovo : historiquement d’abord, il recourt aux arguments de traditionalistes – au sens politique – comme Bonald ou de Maistre, même s’il ne les a pas lus, qui font de la religion, et donc de la catholique évidemment, le fondement de toute la société, théorie qui échouera dans le comtisme (cher à Houellebecq d’ailleurs) et dans la sociologie française ; spirituellement ensuite, par le christianisme n’est pas un faiseur de sociétés, mais un défaiseur qui ne prône certes pas le chaos, mais la limitation continuelle de tous les pouvoirs (En quoi il est ferment d’anarchisme, selon nous, mais c’est une autre histoire).

En quoi l’on en revient à la distinction faite par Maritain, entre l’agir en chrétien et l’agir en tant que chrétien : il ne peut y avoir, sans contradiction dans les termes, de parti catholique en France, pas seulement parce que la République s’y opposerait, mais parce que ce serait pour les catholiques se penser comme une communauté semblable et rivale aux autres. Et l’on n’aurait plus que des catholiques de papier.

*Photo : VINCENT WARTNER/20 MINUTE/SIPA. 00667865_000023.

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.
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