On vit dans un étrange pays. Un pays où les résistants parlent très fort en public, et où les collabos n’osent l’ouvrir. On n’y voit que le maquis. Il est tellement vaste qu’il y faut fréquemment rappeler qui sont les vrais salauds à abattre. Pas les djihadistes, auxquels nos artistocrates rétorquent « vous n’aurez pas notre haine », mais tous ceux qui franchissent le Rubicon de l’extrême dextre et qui ont le courage… pardon… l’ignominie de l’assumer publiquement. Non, les djihadistes n’auront pas leur haine car ils la réservent à plus vil. À Nicolas Dupont-Aignan par exemple.

Un quarteron de bellâtres

Pour marquer les méchants nauséabonds du sceau de l’infamie, l’humanité en péril prépose régulièrement les meilleurs de ses enfants à une lutte acharnée. On l’a constaté récemment lors de l’affaire Théo, lorsqu’il s’est agi de se mobiliser contre les bâtons baladeurs des fascistes en uniforme. Le gotha des César et des Victoire de la Musique s’était alors dressé vent debout, et on avait échappé de peu à une « Place Théo »… bien qu’il soit peu probable que l’on parle des suites de l’affaire au Festival de Cannes.

Cette fois-ci, c’est un quarteron de bellâtres qui s’y sont collés. Le sang de chacun n’a fait qu’un tour lorsque le patron de Debout la France – qu’ils ont probablement découvert à cette occasion – a officiellement décidé de faire barrage… à saint Macron. En réaction à cela, Benjamin Biolay écrivait sur son compte Instagram : « à tes risques et périls, petite teupu » [« pute », dans l’idiome des rebelles]. Mathieu Kassovitz, sur Twitter, optait pour un « espèce de trou du cul ». Quant à Gilles Lellouche, dans le prolongement du précédent, il dédicaçait à l’objet de son dégoût une amicale « grosse merde. »

Mais c’est à leur aîné, Stéphane Guillon, qu’on ne présente plus, que revient la palme du bon goût ; il faisait, lui, intervenir la mère de Nicolas Dupont-Aignan, décédée deux jours plus tôt. Je m’y arrête car le cas de ce garçon est tout à fait emblématique d’un pays, d’une époque, de ses interdits et de ses postures, qu’illustrent bien souvent les sarcasmes faussement décontractés du personnage. C’est l’un des parangons de la résistance en carton dont les médias nous abreuvent, et l’on retrouve aujourd’hui cet esprit donneur de leçons à moindres frais chez bon nombre de nos concitoyens, persuadés qu’ils sont de rejoindre le séjour des Justes en criminalisant mécaniquement l’adversaire.

Le syndrome Tarantino

Improvisons-nous psychologues : Stéphane Guillon est de ces bateleurs atteints du syndrome Tarantino. En 2009, Quentin Tarantino réalisait un film intitulé Inglourious Basterds, dans lequel Brad Pitt et ses amis partaient en croisade musclée (et un brin cartoon) contre Hitler. On sait à quel point Tarantino éprouve le plaisir potache de voir gicler des poches de sang. Devenu grand spécialiste des nouveaux films « spaghettis », Tarantino les cuisine à la sauce US, bien lourds, bien gras et qui pèsent sur l’estomac, noyés sous des tonnes de ketchup. Or comment assouvir ce désir morbide d’hémoglobine sans un reproche, et comment inviter le spectateur à la même complaisance juvénile ? En allant chercher la lie de l’humanité rance, l’engeance que nous détestons tous et à laquelle nous pensons spontanément lorsqu’il faut donner un visage humain aux démons : les nazis. Coup de génie ! En prenant les nazis comme matière première, Tarantino allait faire gicler des cervelles (les leurs) à tire-larigot, et – suprême extase ! – sous les applaudissements.

En fin de compte, tous les « Stéphane Guillon », dans leur domaine respectif, fonctionnent de cette manière. Et celui qui nous occupe, sous ses dehors nonchalants et indisciplinés, demeure bien attentif au sens où va le vent. Dans son désir maladif de choquer gratuitement, il sait que les téléspectateurs ont été conditionnés pour répondre à des stimuli, dont l’un est plus puissant que les autres. Le dégoût provoqué par les drames de la Seconde Guerre mondiale imprègne très facilement notre actualité si tant est qu’un lien, même factice (et souvent factice) puisse être établi entre les deux. La méthode est bien connue des lecteurs de Causeur (comme de notre presque-futur-président…) pour avoir été à maintes reprises mise au jour. À défaut d’originalité et de finesse, Guillon se serait bien contenté d’une victoire sans péril… Mais il a lui-même « dérapé ».

Un bouffon nommé Guillon

En l’occurrence, Nicolas Dupont-Aignan annonçait quelques jours plus tôt qu’au second tour, il ferait front commun avec Marine Le Pen, fille de qui l’on sait, lui-même en lien avec des gens cacochymes, mais douteux. Il n’en fallait pas davantage pour que Guillon se sente légitime à nous imposer son humour ketchup. Textuellement : « Si je m’étais engagé aux côtés de Marine Le Pen et que j’avais déclaré vouloir travailler avec elle, je pense que ma mère aurait fait la même chose et qu’elle se serait aussi laissé mourir, comme Madame Dupont-Aignan. » Et, face à lui, l’automate LCI de lui répondre tout de même : « Vous allez loin, là ! »

Patatra ! Déferlement d’injures à son encontre sur Twitter et Facebook, puis réaction légitimement indignée de l’entourage de la victime qui en appelle à la Justice (prix de groupe pour les quatre voyous mal élevés). Guillon est certainement satisfait de son buzz. Et de toute façon il s’est confortablement installé dans la position idéale : son humour est « Charlie » mais ses cibles inoffensives. Il sait d’instinct repérer celles qui lui vaudront le maximum de célébrité dans le rôle du sniper avec le minimum d’intelligence à la tâche. Ses supérieurs ne lui en demandent pas davantage.Et si finalement cette petite saillie venimeuse avait bel et bien un impact sur le scrutin du 7 mai ? Après tout, nous ne serions plus à une surprise électorale près, cette année ! Et si Guillon avait fait un tel tollé sur les réseaux sociaux qu’il avait provoqué un mouvement répulsif à l’égard de la tendance majoritaire et de ses pratiques, de sa toute-puissance médiatique et, pour ces raisons, s’autorisant à tout ? Et si les « collabos » devenaient en quelques jours « résistants » dans l’esprit d’un nombre non négligeable d’électeurs par simple dégoût du bouffon Guillon, bouffi d’orgueil ? Eh bien, je dois le dire, pour une fois dans sa vie, ce cabotin me ferait bien rire.

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).