C’est pas pour me vanter, mais il paraît que je suis une journaliste de droite. C’est Guillaume Peltier qui l’a dit. Le jeune patron de la Droite forte a même ajouté qu’on ne m’entendait pas assez causer dans le poste, et là, je ne peux pas le contredire (il est vrai que moi, je ne m’entends pas). Je ne dis pas ça pour vous raconter ma vie, mais parce que la remarque de Peltier ouvre une piste pour résoudre le pensum que nous nous sommes infligés ce mois-ci : réfléchir à ce qu’est la droite – et pourquoi pas tenter d’expliquer ce que veut dire « juif » tant qu’on y est ?

Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas notre problème de choisir entre Jean-François Copé et François Fillon, ni même entre droite humaniste et droite décomplexée – la prétention de la première à s’arroger le monopole de l’humanisme est aussi énervante que la propension de la seconde à croire qu’il suffit de s’affranchir des préjugés des autres pour être libre. Nous n’avons aucune ligne à proposer aux masses
(lesquelles, si ça se trouve, s’en ficheraient complètement) au sujet du fameux cordon sanitaire qui continue à isoler le Front national – et par la même occasion à neutraliser pas mal de suffrages dont une bonne partie, mais pas la totalité, irait à la droite dite classique. Savoir qui, de Jean-Louis Borloo ou de François Bayrou, incarne le mieux le centre – à supposer qu’un tel espace existe – n’est pas non plus notre affaire. Il ne nous a pas échappé, enfin, que les équipes qui se nomment « droite » et « gauche » font souvent la même chose une fois au pouvoir, ni que le fameux clivage qui structure notre vie politique a aussi et peut-être d’abord comme fonction de répartir les postes.
Mais comme à Causeur, nous aimons la polémique, la politique et la France, nous préfèrerions que l’affrontement entre les camps qui se disputent nos suffrages ait aussi un peu l’allure d’une bataille d’idées. En conséquence, nous n’avons pas renoncé à ce que les signifiants « gauche » et « droite » aient une vague signification.

Journaliste de droite, donc. Va pour journaliste – j’ai une carte de presse. Mais de droite ? Je ne fais pas ma naïve. Dans les émissions de radio ou de télévision où l’on compte scrupuleusement les participants en fonction d’un strict équilibre droite-gauche (moyennant quoi il arrive que tous pensent exactement la même chose), je suis effectivement recensée comme « de droite ». Et je ne proteste pas. Pourtant, cela me fait toujours un drôle d’effet, comme si on parlait de quelqu’un d’autre. Dans ma jeunesse, je croyais que la droite c’était l’égoïsme. Quand j’étais à Sciences Po, être de droite, cela signifiait peu ou prou avoir des chemises Balladur (même pour les filles), des mocassins et une maison de campagne. Un peu plus tard, j’ai cru que cela voulait dire qu’on était du côté de l’ordre contre le mouvement, ou peut-être de l’ancien contre le nouveau. Pas ça, pas moi !, pensais-je. J’ai même dû gober, mais pas très longtemps je vous rassure, que ce qui caractérisait les gens de droite, c’est qu’ils n’aimaient pas la différence, alors que moi, l’Autre, je trouvais ça très chouette.

Je ne possède pas de maison de campagne (malheureusement), et encore moins de mocassins Balladur (ça va pas non !). Mais, il y a des années de cela, j’ai admis, la mort dans l’âme, que je n’étais pas « de gauche ». La mort dans l’âme, parce que moi aussi, j’aurais bien voulu, parfois, être dans le bon camp, me sentir proche des victimes, des pauvres et des opprimés, surtout que cela n’interdit nullement d’engueuler sa secrétaire (je n’en ai pas, ça tombe bien). Seulement, je voyais bien que c’est à gauche que l’on trouve les cornichons les plus pompeux et l’esprit de sérieux le plus ravageur – que tous mes amis « de gauche » me pardonnent, à commencer par Jérôme Leroy qui, on le verra dans les pages suivantes, manie si bien l’auto-ironie que je commence à avoir des doutes sur son pedigree idéologique. et moi, ce que je préfère dans la vie, c’est rire. Alors, comme il fallait bien me compter dans l’une ou l’autre des colonnes, je me suis habituée. Et puis, entre-temps, j’avais découvert qu’on pouvait être « de droite » et aimer le rock’n roll, l’aventure et son prochain. À chaque fois qu’on me définit comme « de droite », j’ai envie de rectifier en précisant plutôt que je suis « pas de gauche ». Pour tout vous dire, je me croyais très maligne avec ma définition : la droite, c’est ce qui n’est pas de gauche. Et voilà que l’éminent Jacques Julliard parvient exactement à la même conclusion dans sa somme sur la gauche française[1. Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012.], tout comme Hervé Gaymard, député, président du Conseil général de Savoie et soutien de François Fillon, que nous avons interrogé alors que l’UMP s’apprête à choisir son chef, sans oublier André Sénik, qui propose exactement le même terme. Certes, je suis en agréable compagnie. Mais ça ne nous avance guère. Il faut préciser que définir la droite comme ce qui n’est pas la gauche ne signifie pas que l’une est le contraire de l’autre – en clair, on ne prétendra pas, sauf si on est « de gauche » que la droite est le camp du Mal. Dans cette perspective, Daoud Boughezala et Nathalie Krikorian-Duronsoy montrent bien que la « droitisation » pointée de toutes parts comme une évolution forcément condamnable et déplorable est largement fantasmée.

Reste que dans les pages qui suivent, seuls le philosophe Jean-François Mattéi, Sophie Flamand et Frédéric Rouvillois se hasardent à proposer de la droite une définition positive, voire essentialiste : pour le premier, elle se caractérise par la préférence donnée à la continuité, à la lignée, à l’héritage, par rapport à la rupture, le sang neuf, la révolution ; la deuxième soutient que la gauche est le parti de l’assistance quand la droite serait celui de la responsabilité individuelle.
Quant au troisième, il avance que la caractéristique de la droite, c’est le pessimisme historique. Il y a sans doute du vrai dans chacun de ces termes, même si les contre-exemples abondent : beaucoup de gens considérés comme de droite sont de furieux adorateurs du nouveau-pour-le-nouveau, tels un Alain Juppé qui, à Bordeaux, joue à « plus moderne que moi tu meurs » ; et pour l’essentiel, la droite française est étatiste. Alors, on aimerait croire – en tout cas quand on est « pas de gauche » – que la droite est le « Parti de la singularité », oxymore audacieux mais séduisant.
Contre le mouton de gauche, l’homme de droite serait celui qui pense en dehors des clous. Ce serait céder à la tentation de l’hémiplégie dont Florentin Piffard montre qu’elle est de moins en moins l’apanage d’un seul camp. Nous voilà bien avancés. Faut-il renoncer à saisir cet objet autrement que négativement ?

À ce stade d’autotorture de mes pauvres méninges, m’est revenue une sortie de Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo. Nous débattions du « mariage pour tous » et de la disparition des vocables « père » et « mère » au profit de « parent 1 » et « parent 2 », et comme je m’évertuais à défendre la différence entre les hommes et les femmes comme l’une des choses qui rend le monde agréable et la vie amusante (même quand on est homo s’agissant des choses du sexe), elle me demanda de prouver l’existence de cette différence. Refusant de m’en tenir strictement à l’anatomie, je lui répondis : « Mais c’est le bon sens, Clémentine ! ». Bingo ! « Oui, me lança-t-elle triomphalement, la droite, c’est le Parti du bon sens ! » D’accord, ce n’est pas très glamour, le bon sens, ça fait un peu madame Michu, quand la gauche aligne des cohortes d’artistes conceptuels, philosophes déconstructeurs et révolutionnaires utopistes. En termes plus choisis, on pourrait même avancer que la droite est le Parti du réel. L’ennui, c’est que ça ne se voit pas toujours à l’oeil nu.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur la droite de Causeur magazine n°53.

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*Photo : empanada_paris

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