Enquête sur le chirurgien-dentiste complotiste star de YouTube


Salim Laïbi est chirurgien-dentiste à Marseille. Entre deux détartrages, il lui arrive de se filmer en train de vilipender « les corrompus des lobbys de Big pharma » depuis son cabinet. Sa liberté d’expression se déploie aussi dans son magazine en ligne Le libre penseur. « Le terme n’a strictement rien à voir avec la libre pensée maçonnique du siècle dernier », tient à rassurer la présentation du site. En guerre contre « les élites corrompues et immorales », le magazine numérique est, crise sanitaire oblige, largement consacré à la pandemie du Covid-19. S’il milite contre les vaccins, le port du masque et a déjà appelé à « faire sécession de l’État » lors du premier confinement, il s’est précipité chez le professeur Raoult pour faire le plein de chloroquine au début de l’épidémie. Désormais, il suggère de se gaver de vitamine C pour soigner la Covid-19.

« Des pédocriminels dirigent la France ! »

Le 28 janvier, dans son émission L’info en questions accessible sur YouTube, Salim Laïbi dénonce des médias « menteurs, mythomanes pathologiques ». Raisons du courroux ? Un article de Valeurs Actuelles reprenant Le Point qui « rappelle qu’à ce jour, seul un Français a été reconnu comme appartenant officiellement au mouvement QAnon. Il s’agit de Salim Laïbi ». Pour rappel, QAnon est un vent conspirationniste qui souffle depuis les États-Unis, certains adeptes de ce mouvement voient en Donald Trump notre sauveur en croisade contre une élite satanique qui enlèverait nos enfants pour assouvir ses fantasmes les plus débridés. Se défendant d’en être un fidèle, Salim Laïbi dénonce un « article diffamatoire ». « J’ai déjà répondu sur cette affaire dans une vidéo, que souhaitez-vous savoir de plus  ? », nous a-t-il répondu par mail.

Gérald Darmanin a un dossier complet sur Laïbi et il ne fait rien. Son prédécesseur et tous les ministres de la Santé ou de la Justice étaient aussi aux abonnés absents. Cet homme est pourtant dix fois pire que Soral ou Dieudonné!

Salim Laïbi a une relation privilégiée avec le haut débit. L’usage de YouTube comme espace d’expression sans filtre fonctionne à merveille : la chaîne du réseau favori de l’activiste peut s’enorgueillir de compter près de 140 000 abonnés. Ce même 28 janvier, suite à quelques sarcasmes au sujet des médias sous les ricanements du vidéaste anti vaccin Jean-Jacques Crèvecœur, Salim Laïbi s’enflamme : « Il y a que des pédocriminels qui dirigent la France ! On peut commencer par les médias, la haute couture, les avocats, les journalistes ».

« Antisionisme » en roue libre

Une séquence qui pourrait prêter à sourire si l’on ne se penchait pas plus sur le personnage. Lauréat de la Quenelle d’or littéraire 2013, Salim Laïbi se porta candidat aux élections législatives de 2012 dans les quartiers Nord de Marseille, lors desquelles il réunit 0,8% des suffrages exprimés. Une brève parenthèse dans l’agora qu’il mit à profit pour glisser quelques quenelles lors d’un meeting avec Dieudonné et Alain Soral. « C’était juste pour mettre une quenelle, j’ai foutu mon petit chaos dans le milieu politique marseillais », plastronnera-t-il plus tard. Pourquoi tant de haine ? « Le discours de Salim Laïbi prône une « alliance des exclus » face aux « élites mondialisées et aux sionistes » qui voudraient les réduire à rien », a analysé Gilles Kepel auprès du journal Marsactu. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle de Dieudonné ou d’Alain Soral.

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Suite à cette courte aventure politique, retour à YouTube. S’il a mis un peu d’eau dans son vin, Laïbi y a abondamment dérapé sur le supposé complot juif. Jadis, l’activiste nous prit à parti au regard de « 100 000 stupides décérébrés sionars qui veulent faire la guerre à tout le monde, qui pleurnichent à longueur de journée pour un truc qu’il y a eu il y a soixante ans ». Bien que d’autres sorties de la même teneur aient étrangement disparu de la toile, certaines subsistent. Encore récemment, en octobre 2019, il déplorait ce qu’il considère comme « un lobby sioniste extrêmement puissant et virulent, qui défend les intérêts de Tel-Aviv, qui veut diaboliser l’islam et les musulmans afin de continuer sa colonisation de l’autre côté ». En septembre dernier, il appelait à porter plainte contre la journaliste du Figaro Judith Waintraub par ces mots doux : « Il faut la faire condamner, c’est une racaille de la caste des journalistes sionistes, vous voyez son patronyme c’est une sioniste convaincue qui est là pour déstabiliser la France, ce sont des agents de subversions, des Sayanims point à la ligne ».

« Les patronymes sionistes ça n’existe pas, c’est un discours clairement antisémite », commente sobrement l’intéressée, par ailleurs victime de menaces de mort sur Twitter. « Deux des auteurs ont été retrouvés, l’un a été condamné à du TIG, l’autre passera en procès le 4 mars », prévient-elle.

Appels à la sécession 

Débarqué à Marseille depuis l’Algérie durant son adolescence, Salim Laïbi a opté pour la naturalisation française. Cependant, il suit toujours de près la politique de son pays d’origine. A l’automne 2019, en pleine grogne algérienne, Saïd Sadi, cofondateur du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti laïque d’opposition algérienne, est violemment apostrophé par Laïbi qui le poursuit dans les rues de la cité phocéenne. La scène a des airs de harcèlement. Motif ? Le septuagénaire serait tenté de récupérer le « hirak »(1) -lors duquel moult drapeaux algériens ont fleuri. Saïd Sadi a longtemps milité pour la défense des droits de l’homme, la « berbèritude » et fut candidat aux élections présidentielles algériennes de 1995 et 2004. Il a porté plainte le jour même contre Salim Laïbi mais il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pour comprendre le positionnement de Salim Laïbi sur la politique algérienne, rappelons qu’ il y a quelques années il a déclaré que « le drapeau algérien est un drapeau maçonnique ». « Salim Laïbi vient d’une famille de la haute bourgeoisie algérienne, il est le neveu de Kasdi Merbah, qui a été le directeur de la sécurité militaire pendant plus de dix ans. Quand il vient nous faire croire qu’il est pour le hirak algérien alors que toute sa famille fait partie du système, ça me met hors de moi ! » tempête au bout du fil Gamal Abina, journaliste et militant associatif.

En mars 2019 Lors d’une émission de radio sur France Maghreb 2, ce dernier a eu un échange houleux avec le YouTubeur. Raison des tensions ? Un ouvrage auto-édité dénommé Ils aiment l’Islam, où le dentiste se réfère à des Occidentaux qui auraient loué la religion de Mahomet, parmi lesquels des personnages aussi divers que Voltaire, Lamartine, Diderot, Victor Hugo, Arthur Gobineau, Léon Degrelle ou un certain Adolf Hitler. « Salim Laïbi a sciemment cité des nazis et des néo-fascistes pour défendre l’islam. Et ça ne le gêne même pas », estime Gamal Abina. L’introduction du livre, elle, écorche notamment les « laïcistes athégristes (très souvent sionistes) »(2). Guère rompu à la promotion de la laïcité, son auteur déplora jadis la déchristianisation : « C’est l’État, la Franc-maçonnerie, la Révolution, ils ont réussi, c’est Diderot, Ernest Renant, Montesquieu, Voltaire, toute cette racaille, toute cette enflure de Francs-maçons, tous ces dégénérés ont réussi à extirper Dieu du cœur des gens ».

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Depuis les débuts de son activisme, Salim Laïbi semble envoûté par la confrérie : « On peut dire, sans prendre le risque de trop se tromper, que toutes les grandes affaires et scandales qu’a connus la France sont d’inspiration maçonnique. À quand une dissolution de cette secte maléfique ? », écrivait-il il y a neuf ans dans les colonnes du Libre Penseur. Interrogé sur ce point par Causeur, il nous a confirmé dans une vidéo souhaiter toujours la dissolution de la franc-maçonnerie. Quelle peut être la motivation de Laïbi dans ce militantisme ? Pour Omar Djellil, ancien secrétaire général de la mosquée At-Taqwa et président de l’association Présence citoyenne à Marseille « Salim Laïbi incarne l’échec du gouvernement à lutter réellement contre le séparatisme et le radicalisme islamiste ». Une hypothèse plausible : à l’affût de toutes les chapelles, l’activiste est apparu au printemps dernier affublé d’un gilet jaune et une scie à la main, clamant « préparer les échafauds […] car des têtes vont tomber ».

Silence radio des autorités

Depuis plusieurs années, le chirurgien-dentiste « drague » à sa façon les musulmans qu’il n’estime pas assez séparatistes à son goût : « En France, si l’islam existait, ça se verrait tout de suite, mais alors là tout de suite ». Et il n’est pas avare de déclarations équivoques : « Déjà, je m’étonne de la survie d’un BHL. Il serait pas vivant BHL, il aurait été assassiné […] Par exemple, je dis ça mais c’est pas la solution hein, mais par exemple, Charlie Hebdo aurait brûlé avec Val à l’intérieur », lança-t-il lors d’une conférence qui a eu lieu avant même l’attentat meurtrier contre l’hebdomadaire satirique. Selon nos informations, le défenseur actuel de Salim Laïbi n’est pourtant autre qu’Hakim Chergui, avocat dans plusieurs dossiers du CCIF aujourd’hui dissous. Adepte de vidéos, le dentiste est aussi gourmand de tribunaux, un péché mignon favorisé par les dons de ses fidèles.

Quelques jours après l’attentat contre Charlie-Hebdo, son ancien comparse Alain Soral tapa sur sa page Facebook : «  On ne l’entend plus le dentiste obèse. Il n’appelle plus au djihad anti-gaulois. C’est pourtant sa ligne depuis des mois ». Une vanne qui n’a pas du tout fait rire l’intéressé, lequel se vengea en utilisant l’arme juridique. Il obtint gain de cause et fit condamner le cofondateur d’Égalité et Réconciliation à lui verser une amende de 2000 euros pour diffamation. Mais ça ne marche pas toujours. En 2017, lui-même a été condamné par le tribunal de grande instance de Paris pour avoir porté atteinte à la vie privée de la compagne de Dieudonné. Néanmoins, contrairement à ce dernier ou à Soral, tous deux condamnés pour incitation à la haine, le YouTubeur aux 140 000 abonnés n’a été condamné que pour des affaires de diffamation ou d’atteinte à la vie privée. « On ne judiciarise pas tout. Il est possible qu’on nous l’ait signalé avant que je prenne mes fonctions », commente Stéphane Nivet, délégué général de la LICRA.

Il ne s’agit pas d’exhumer un passé pour jeter l’opprobre sur un homme. Mais pendant que Gérald Darmanin martèle ses propositions pour juguler le séparatisme, Salim Laïbi abreuve quotidiennement ses groupies sur YouTube. « Je suis fatigué des beaux mots du ministre de l’Intérieur alors que Salim Laïbi fait ses discours depuis près de vingt ans sans jamais avoir été inquiété par l’État, Gérald Darmanin a un dossier complet sur Laïbi et il ne fait rien. Son prédécesseur et tous les ministres de la Santé ou de la Justice que j’ai contactés auparavant étaient aussi aux abonnés absents. Cet homme est pourtant dix fois pire que Soral ou Dieudonné », soupire Omar Djellil, qui alerte les autorités depuis dix ans. Sans être entendu à ce jour. « A l’heure de la loi sur le séparatisme, je me demande comment on peut encore laisser ce type d’individu cracher sa haine de cette façon, confie également Bruno Benjamin, Président du CRIF Marseille Provence. La France a combattu pour qu’on puisse instaurer une République respectueuse des us et coutumes de chacun. J’ai l’impression que le gouvernement actuel est en train de recadrer les principes républicains pour qu’il n’y ait plus ce genre de nervi qui puisse s’exprimer ainsi au nom de la liberté d’expression. Il y a urgence à mettre fin à ce type d’appels à la haine », poursuit-il.

Rappelons que suite à la décapitation de Samuel Paty, des mineurs ayant refusé la minute de silence ont été placés en garde à vue. Pourquoi une telle mansuétude envers le dentiste marseillais ? Face à l’incompréhension, la thèse d’une bienveillance de la part d’une personne haut-placée émerge, et pas du milieu complotiste. Qui protège Salim Laïbi, le « libre-penseur » d’extrême droite ?, titrait un article du Point en 2018. Après qu’il fut directeur de la sécurité militaire pendant seize ans, Kasdi Merbah, oncle défunt du prolifique YouTubeur, fut premier ministre du gouvernement algérien de 1988 à 1989. Il tenta notamment un rapprochement entre le pouvoir et les maquisards barbus du FIS. D’aucuns murmurent que cette filiation expliquerait ce qui ressemble à une clémence de la France à l’égard de Salim Laïbi. Quoi qu’elle vaille, cette théorie reste toujours plus crédible que les « complots judéo-maçonniques » dénoncés par Laïbi depuis plus de dix ans…

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