S’il est une chose à retenir de l’épisode Manif pour Tous, c’est bien l’entreprise réussie de délégitimation du mouvement, savamment orchestrée par un pouvoir en mal de marqueurs sociaux, et diligemment relayée par un système médiatique en ordre de bataille à l’occasion de cette étape Historique. Pour toutes celles et ceux qui ont ressenti l’impérieuse nécessité de se mobiliser contre la défiguration programmée de notre Code civil, il reste le goût amer de ne pas avoir été considéré comme un adversaire régulier, digne de produire des arguments recevables dans le cadre d’un affrontement civilisé. Alors que nous avions naïvement espéré un débat de fond à la hauteur des enjeux (y a t-il oui ou non une alternative au rouleau compresseur de l’Indifférencié ?), Sainte Najat a finalement déçu en optant pour un blitzkrieg médiatique dont l’arme privilégiée fut, une fois de plus, la diabolisation de l’ennemi (halte aux fachos en capuchon rose !). Evidemment, une telle tactique présente un avantage de taille : pourquoi ouvrir la porte à un vrai débat avec de faux réacs – et ainsi prendre le risque inutile de ragaillardir des millions de français jusqu’alors tétanisés par l’inéluctable marche du Progrès – alors qu’il suffit de caricaturer allégrement les protagonistes d’une manif dont on trouvera bien, parmi eux, une poignée de dégénérés fascisants à même de s’adjuger une place de choix dans le zapping de Canal ? Ce qu’il y a de vraiment pratique avec les extrémistes de service, c’est qu’on est en droit de les ignorer royalement (« we don’t negotiate with terrorists »), on se doit plutôt de les rééduquer, voir de les humilier en public, pour ensuite s’offusquer de la violence dont certains font preuve, faute d’être véritablement entendus, violence elle-même récupérée pour mieux diaboliser l’ensemble du groupe. Imparable.
Il est toujours croustillant de noter à quel point la gauche est prompte à convoquer le Mal absolu pour mieux légitimer ses projets de mutilation du réel; « homophobes », « réacs », « intégristes », autant d’épouvantails visant à disqualifier d’entrée la malheureuse famille tradi, pour ne pas dire ringarde, pour qui la pilule du Progrès ne passe pas, mais alors pas du tout ! Et voilà comment, par un tour de passe-passe médiatique dont seule la mairie de Paris a le secret, la Manif pour Tous devient l’Amicale des nostalgiques du Maréchal (un peu comme lorsque l’on substitue sciemment les fameux « ultras » aux sacro-saints « jeunes de banlieues » pour ne pas écorner le political correctness de mise dans notre beau pays). La joute argumentative, inévitablement contradictoire et anxiogène, qu’un tel sujet aurait sans doute mérité, s’est une fois de plus volatilisée au profit de la morale publique triomphante. Rien de nouveau sous le soleil.
Dès lors, une question se pose : dans un monde où la dialectique a laissé place à l’épuration systématique, où la moindre voix contradictoire est étouffée par le vrombissement de la bien-pensance made in France Télévisions, quelle marge de manœuvre reste t-il à l’individu pour faire entendre sa voix ? De quels outils démocratiques dispose t-il pour rendre compte du sentiment de dépossession qui l’afflige ? Il y a fort à parier que la majorité partira sur un bon vieux vote protestataire façon 21 Avril (le vintage est à la mode) tandis que les plus téméraires opteront pour l’immolation par le feu sous l’œil avide des caméras… Bref, la « boîte à outils » paraît une fois de plus bien maigre au regard du niveau de frustration record d’une large partie de la population – qui a dit que nous étions assis sur un baril de poudre ?
Ce qui est sûr, c’est qu’avec les états généraux sur la PMA qui se profilent à l’horizon (déjà repoussés à 2014 par le CCNE), les politiques et leurs complices ne vont pas se gêner pour nous rejouer la petite musique du Progrès en marche. Ah, il va vraiment falloir qu’il prenne sur lui l’électeur hideux du Front national !
Pour autant, tout n’est pas encore totalement foutu… Face au discours cathodique ambiant, semble poindre un mouvement de résistance dont l’objet est bien de désacraliser l’incontestable pour mieux lui botter les fesses. Pour s’en convaincre il suffit d’observer ce qui se passe actuellement sur le terrain économique où de nombreux experts iconoclastes, de Sapir à Gréau, commencent à faire entendre leurs voix dissidentes sur les bienfaits supposés de la monnaie unique – thème évidemment repris sur le tard par les populistes de tous bords. Le refrain suranné du « There is no alternative », si cher à feu Margaret, commence justement à prendre l’eau. Après des années de profonde léthargie, les peuples d’Europe renoncent peu à peu à l’eurobéatitude stérile et réalisent avec effroi que « nous sommes dans un monde de méchants et pas dans un monde de gentils » comme l’a récemment rappelé DSK devant un parterre de sénateurs visiblement peu habitués à tant de violence verbale…
En ces temps difficiles, allons-nous enfin surmonter nos propres tabous jusqu’à réintroduire de la négativité – et donc de la vie – dans une Europe en proie à un angélisme délétère ? Rien n’est moins sûr.
Toujours est-il que le réel reprend du poil de la bête, si bien que la Gauche Illuminée n’a d’autres choix que de se préoccuper de la vraie vie des gens à défaut de poursuivre sa Mission Civilisatrice. C’est en ce sens que la crise actuelle recèle la promesse, sinon des lendemains qui chantent, du moins d’un bon bol d’air frais dans cette ambiance post-historique qui ne dit pas son nom.

*Photo : Mon_Tours.

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