Bref rappel des faits.

Yann Moix : « Qu’est-ce que vous appelez le peuple, Michel Onfray ? Ça veut rien dire, le mot peuple… »
Michel Onfray : « Ah, si vous ne savez pas, c’est votre affaire… Je trouve assez symptomatique que vous ayez besoin qu’on définisse un mot comme celui-ci… Vous l’avez tellement oublié… Le peuple, c’est ce sur quoi s’exerce le pouvoir. C’est-à-dire que ce n’est pas vous, parce que vous, vous l’exercez, le pouvoir… »

« Le peuple old school », surenchérit Léa Salamé, tout étonnée d’avoir entendu cette expression dans la bouche d’Onfray. Elle n’a pas lu Machiavel — on ne s’en étonnera pas. Elle ignore la distinction qu’opère le Florentin entre le popolo grasso », les gros, les gras, les puissants, et le popolo minuto — les petits, les obscurs, les sans grade. Elle n’a pas lu non plus Michelet (on ne s’en — etc.), qui dans le Peuple justement, explique que c’est le plus grand nombre, opposé aux classes supérieures, dirigeantes, — les favorisés.
Elle n’a pas lu non plus Rousseau (on ne… etc.), le premier à dégager la notion de « peuple souverain » — nous avons perdu aujourd’hui le sentiment de la puissance de cet oxymore énoncé en des temps monarchiques. Et comme le souligne Natacha Polony dans une excellente chronique parue dans Le Figaro ce week-end, « le crime de Michel Onfray, de Jacques Sapir ou de quelques autres porte un nom : souverainisme. »
Le souverainisme, c’est le refus de cette puissance et de cette morgue assénées d’en haut. Le refus du traité de Maastricht, le refus de cet étalage des appétits que l’on appelle aujourd’hui Europe, le refus de l’humiliation de la Grèce, le refus de cet humanisme de façade qui parle avec des trémolos des « migrants » pour mieux ignorer les souffrances au jour le jour du peuple ici présent, le refus du mépris parisien de la « France périphérique », le refus du cirque médiatique où s’agitent des journalistes qui pérorent avec autorité sur tout ce qu’ils ne connaissent pas. Le refus aussi bien de la dégringolade de l’Ecole, pensée par des gens qui ne veulent surtout pas que le peuple pense — on ne sait jamais, il pourrait s’apercevoir que le libéralisme débridé, ou la mondialisation version Goldmann Sachs, ne sont ni souhaitables, ni fatals.
Alors, qui est le pouvoir ? « Tous ceux, répond Polony, qui sous couvert d’expertise et de gouvernance, ont réinventé l’oligarchie censitaire. Les mêmes d’ailleurs, qui ont, des années durant, orchestré la destruction de l’école et interdit aux futurs citoyens tout espoir d’émancipation intellectuelle. »
Le paradoxe (mais ce n’est est déjà plus un), c’est que ce soit le Figaro qui héberge cette tribune. Et qu’au même moment ce soit Libé qui ouvre la chasse à l’Onfray. Libé où Laurent Joffrin (tiens, encore un homme de pouvoir — où est le temps où je défendais ce journal les armes à la main ?) voit Onfray sur « la pente glissante du souverainisme ». Onfray – Dupont-Aignan, même combat.

Mais oui — quand on y pense. Parce que dans « peuple souverain », il n’y a pas forcément « populisme » — le gros mot avec lequel tous ces sycophantes tentent de désamorcer la critique qui pourrait les renvoyer à la rue — ou à la lanterne.

Oui, Polony a raison : ça les effraie rudement. Ils savent que si le peuple se soulève, ils seront pendus — eux les premiers. Eux, les faiseurs d’opinion, les chantres du libéralisme fatal, les panégyristes de Hollande ou de la réforme du collège — parce que la dernière trouvaille de Vallaud-Belkacem pour réduire le peuple est une arme de destruction massive. Participer à la manifestation du 10 octobre est une nécessité vitale — et peu importe qui y sera, il faut oser désormais l’alliance de tous les souverainismes pour chasser cette caste au pouvoir — et la pendre. Comment disait Quilapayun déjà ? « El pueblo unido jamás será vencido ».

C’était en juillet 1973. Deux mois plus tard, le 11 septembre, le libéralisme allait montrer au Chili de quoi il était capable lorsque s’exprimait la souveraineté populaire. Un libéralisme qui n’avait pas encore la tête de Laurent Joffrin, ni le rictus fatal de Yann Moix, ou la mâchoire pendante de Léa Salamé, comme dit B. Guillard dans un éditorial bien senti. Il avait celle de Pinochet, leur grand-papa à tous.

Allez, le jour se lève, il est temps d’aller boire un petit noir sur le quai de Rive-Neuve — au Café de la Marine (mais non, ce n’est pas une déclaration d’amour à la patronne du FN !). Il fait beau, ça rougeoie vaguement à l’est. Comme disait Quilapayun à la fin de la chanson,

« La luz de un rojo amanecer
anuncia ya la vida que vendrá. »

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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