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Effet de serre

Art lyrique. L’Ange exterminateur, œuvre opératique inspirée de Luis Buñuel, à voir en ce moment à l’Opéra Bastille.


En 1962, Luis Buñuel réalise El Angel exterminador (L’Ange exterminateur), chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre du maître aragonais, joyau absolu de sa longue et féconde période mexicaine (cf. Los Olvidados, La Vie criminelle d’Archibald de La Cruz)…

Au sortir d’une soirée à l’opéra, près d’une vingtaine de grands bourgeois très policés – un colonel, une cantatrice, un chef d’orchestre, un homme de lettres, un franc-maçon, un médecin, une pianiste… – se retrouvent pour un raout dans une splendide maison de ville, à l’invitation du marquis Edmundo de Nobile et de son épouse, Lucia. Alors que, mystérieusement, à l’exception du majordome, les domestiques ont filé à l’anglaise, un sortilège empêche les invités de quitter les lieux. Peu à peu, on tombe la veste, on se déboutonne, on se lâche. La fatigue, la maladie, la faim, la soif finissent par tenailler la petite assemblée : les bonnes manières du grand monde le cèdent aux instincts les plus primaires…

Huis-clos lyrique sans entracte

C’est ce film en noir et blanc proprement génial dont le compositeur britannique Thomas Adès, chef d’orchestre, pianiste et figure incontournable de la création musicale contemporaine (cf. l’opéra The Tempest, d’après Shakespeare, au Royal Opera House de Londres, ou encore la partition du ballet de Wane McGregor The Dante Project, qu’il dirigeait en mai dernier au Palais Garnier) méditait de longue date la transposition lyrique. Sur un magnifique livret co-écrit avec l’Irlandais Tom Cairns, également metteur en scène, The Exterminating Angel, créé en 2016 dans le cadre du Festival de Salzbourg, nous arrive à Paris dans une régie de l’Espagnol Calixto Bieto dont, hasard du calendrier, la salle de la Bastille accueille, dès cette semaine (première ce mardi 12 mars), la reprise du mélodrame verdien Simon Bocanegra dans une mise en scène millésimée 2018, tout aussi réussie, dans le souvenir qu’en garde votre serviteur. Qui y reviendra, bien sûr, dans les tout prochains jours, sur votre site Causeur bien-aimé.  

En attendant, il est encore temps de se précipiter à l’une des dernières représentations de cet Ange exterminateur anglo-saxon, huis-clos lyrique sans entracte qui, deux heures durant, vous prend littéralement aux tripes. Ceint dans l’étau d’un salon lambrissé d’un blanc immaculé que meuble, autour de la table de réception, une théorie de chaises tapissées de rouge vif, le chromatisme incandescent d’une verrière Belle Epoque ouvre son rectangle aux vitres jointées de noir dans la perspective d’un très haut plafond. Solennellement y entrent, par une double croisée en fond de scène, outre le majordome et les domestiques, lesquels quant à eux ne tarderont pas à s’éclipser, la douzaine de commensaux sur leur trente-et-un (frac et robes longues de rigueur) accueillis, en l’honneur de la cantatrice Leticia Maymar (la soprano Gloria Tronel) qui vient tout juste de triompher dans Lucia de Lammermoor, par l’adipeux amphitryon Nobile (campé par l’excellent ténor écossais Nicky Spence) et sa femme (la brune Jacquelyn Stucker, splendide soprano, fulgurante dans les aigus stratosphériques qu’exige le rôle) : pas plus indemnes que les murs bientôt fracassés à la hache, maculés de sang, canalisations percées, où leur confinement s’abîmera jusqu’à la perdition : inceste, viol, mutilations, sacrifice rituel, cadavres abandonnés au sol… De ce piège, ils ne sortiront pas : dénudation, au propre comme au figuré, dont le colonel Alvaro Gomez, sous les traits attrayants du duveteux, viril et charpenté baryton américain Jarrett Ott, sera l’incarnation sacrificielle.

Corrosif

Enjambant la défunte table-rase du sérialisme comme l’obsolescence inévitable de la musique électronique, la partition de Thomas Adès revendique un syncrétisme luxuriant qui prend appui sur quatre siècles de tradition lyrique occidentale, dans un alliage dépassant le poncif tonalité versus atonalité, sans craindre d’incorporer au tissu chatoyant de ses harmonies chromatiques, tout aussi bien un solo de guitare, que des ponctuations percussives ou des arias raccourcis à l’extrême, ou même encore une voix de contre-ténor (montré de surcroît avec causticité comme gay – Anthony Roth Costanzo parfait dans le rôle). Sans compter, outre les sirènes de ces ondes Martenot censées timbrer la puissance exterminatrice, ces relents de valses viennoises ou ces citations tout droit échappées de l’esthétique post-romantique… Invisibles, les chœurs inondent par instants la vastitude de la salle, le plus beau moment musical étant réservé, à mon sens, à ce duo du troisième acte où s’unissent les voix de Beatriz et d’Eduardo (la soprano Amina Edris et le ténor Filipe Manu) sur un texte qui puise dans les poèmes de Buñuel himself : « Roule ton corps dans le mien, / Cache toi dans sa main. / Dépecé, tu m’as révélé des muscles de bois, / De tes veines je ferai des forêts de luxure./ Quel désir, quel soif de mers brisées, / Changées en nickel,/ Naîtront, oiseaux de nos bouches accouplées, / Quand la mort entrera par nos pieds ».

THE EXTERMINATING ANGEL © Agathe Poupeney / OnP – 26/02/2024 – Opéra Bastille – Opéra national de Paris – Paris

Pleinement fidèle à l’esprit du film El Angel exterminador, le spectacle n’en respecte pas la lettre et c’est tant mieux. La volée de cloches qui ouvre et referme ce drame tellement insolite, ou encore la présence liminaire du jeune enfant porteur de ballons gonflables en forme de moutons, entrant en scène en bêlant tel un ovidé, renvoient subtilement à ce hors champ cinématographique qui faisait, chez Buñuel, s’égayer dans la ville un troupeau de brebis, tandis que les hôtes hagards, miraculeusement libérés de leur envoûtement, se confiaient aux pompes et aux ors de l’église toute proche, dans un dénouement corrosif à souhait…


The Exterminating Angel. Opéra en trois actes de Thomas Adès. Livret Tom Cairns et Thomas Adès.  

Avec: Jacquelyn Strucker, Gloria Tronel, Hilary Summers, Claudia Boyle, Christine Rice, Ilanah Lobel-Torres, Nicky Spence, Frédéric Antoun, Jarrett Ott, Anthony Roth Costanzo, Filipe Manu, Philippe Sly, Paul Gay, Clive Bayley, Thomas Faulkner, Julien Henric, Nicholas Jones, Andres Cascante, Bethany Horak-Hallett, Régis Mengus, Arthur Harmonic…
Direction : Thomas Adès. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.  
Livret en anglais (surtitré anglais et français). Durée : 2h.
Opéra Bastille, les 13 et 23 mars à 20h. Le 17 mars à 14h30.
Diffusion à partir du 22 mars sur Medici.tv. Le 20 avril sur France-Musique.

DVD, édition Met Opera de New-York/ Erato, dans la première mise en scène, signée Tom Cairns.

La déroute de la pensée unique est programmée

L’assaut mené contre CNews par Reporters sans frontières illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle demande au gouvernement et aux juges de faire taire un média coupable de décrire le réel. Cette machination a aussi révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante.


Un monde finissant s’accroche à ses fauteuils. La déroute des puissants est programmée, tant leurs lubies sur la « société ouverte » se révèlent désastreuses. Leur idéal déraciné, qui sévit depuis un demi-siècle, est à bout de souffle. La colère paysanne, ce « soulèvement du peuple de la terre » (Robert Redeker), en est le symbole. Le système ne tient plus que parla rage des faillis. Pour ces vendeurs de nuages, seule compte leur survie. Or un peuple mal guidé n’a d’autre issue que de chasser ses maltraitants. Les Français ont atteint, pour une partie d’entre eux, ce stade ultime de l’exaspération. Les derniers feux, lancés par la caste assiégée, expriment la panique du gouvernement. Il ne sait plus convaincre autrement que par la propagande et le bâillon. Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ici [1] : la pente liberticide de l’État le rapproche des régimes illibéraux, voire totalitaires. C’est au nom d’une défense orwellienne de la démocratie et de la liberté qu’une coalition de politiques, de juges et de journalistes, issus de la gauche et de l’extrême gauche, cherche à imposer un discours diversitaire obligé. Même la mémoire de Missak Manouchian, l’étranger devenu résistant communiste, est réquisitionnée à cette fin. Seule, croient-ils, une obéissance décrétée pourrait conforter leur pensée unique, qui ne produit que slogans, interdits, excommunications. Cependant, ces adeptes du confinement des esprits ont des pétoires à bouchon à la place du cerveau. Oui, leur sort est de disparaître. Le plus tôt serait le mieux.

Défaite de la presse moralisatrice

L’histoire s’accélère. L’ancien régime agonisant promet des soubresauts féroces. Incapables de se réconcilier avec les citoyens ordinaires, les sursitaires ont choisi de les faire taire. Les lanceurs d’alerte et les médias indépendants sont dans le collimateur de l’État censeur et de ses rabatteurs à cartes de presse. L’assaut contre CNews, mené par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) et responsable des états généraux de l’information, voulus par Emmanuel Macron, illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle exige du gouvernement et des juges qu’ils imposent le silence à un média coupable de décrire le réel et ses insécurités, ce qui explique son succès. En l’occurrence, la machination contre la chaîne de Vincent Bolloré a révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante. C’est en France, et non en Russie, qu’une télévision privée voit sa ligne éditoriale, mais aussi ses chroniqueurs, ses animateurs et ses invités, menacés d’être mis sous surveillance, avec les applaudissements de la presse « progressiste » et le silence approbateur des Sociétés de rédacteurs, y compris du Figaro. En 1882, Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront. »La puanteur est partout. Depuis le 15 février, une disposition anti-Raoult introduite par le gouvernement dans la loi antisecte permet même de sanctionner toute contestation du discours sanitaire de l’État-Mamma, en dépit de ses mensonges sur l’efficacité des vaccins anti-Covid. Urgent d’ouvrir les fenêtres.

Les jours des squatteurs de la démocratie sont comptés. Aucune réconciliation n’est plus possible entre « les responsables du sommet et ce que vit la base », en dépit de ce que veut croire François Bayrou qui alerte sur le divorce. Il est trop tard. Le coup d’État judiciaire contre une télévision trop libre, putsch impensé et voué à l’échec, a été rendu possible par l’emprise de la bêtise au front de taureau : elle règne sur un monde infatué, réfugié dans l’autocongratulation. La Macronie est coresponsable de ce naufrage. Elle a encouragé les épurations des dissidents, jetés dans le petit goulag de l’« extrême droite ». Le service public de l’audiovisuel, fermé au pluralisme, a laissé voir l’imposture des places fortes agitant leur humanisme. Vues de près, ces citadelles de la gauche-bernique puent le renfermé. Le mince rapport (14 pages) du sémiologue François Jost, qui a servi d’argumentaire au Conseil d’État contre CNews, est stupéfiant de médiocrité bâclée. Le camp du Bien ne pense plus. Il ânonne. Ses beaux merles affichent une prétention comique, dont le journaliste-prêcheur Thomas Legrand pourrait être le symbole. Quand Romain Desarbres (Europe 1) demande au macroniste Éric Woerth, le 13 février, son avis sur la suppression du droit du sol à toute la France plutôt qu’à Mayotte, il se voit répondre : « On n’y a pas assez réfléchi. »L’aveu dit l’hébétude d’une classe politique décérébrée face à l’enjeu migratoire.

La France veut un président enraciné

Tout est faux dans le discours officiel. La confusion des esprits est la norme. L’ex-Premier ministre Édouard Philippe fait un bon diagnostic quand il décrit le profil idéal du futur occupant de l’Élysée : « Enraciné, grave, qui parle peu mais fait. » (La Tribune Dimanche, 11 février). Or la Macronie, déracinée, bavarde et aboulique, est le modèle opposé. À peine avait-elle succédé à Gabriel Attal à l’Éducation que Nicole Belloubet écartait son projet de classes de niveau. Les agriculteurs demandent moins d’Europe technocratique et moins de jacobinisme : Macron, feignant lâcher du lest, leur en remet davantage en les classant, au passage, « métiers en tension »ouverts aux clandestins. Le 7 février aux Invalides, dans son hommage aux 42 victimes françaises du Hamas, le chef de l’État n’a pas même osé prononcer,ne serait-ce qu’une fois, les mots « islamisme » ni « Israël » dans sa dénonciation du terrorisme et de l’antisémitisme.L’État sait être brutal quand il s’agit de se faire obéir des silencieux.Mais seule la lâcheté pousse Macron à taire la responsabilité de l’islam djihadiste, qui prospère en France, dans le pogrom antijuif du 7 octobre lancé de Gaza. La mollesse de ses dirigeants met le pays en danger.

L’avenir est aux élites à la pensée claire et aux yeux ouverts. Lorsque la maire (divers droite) de Romans-sur-Isère (Drôme), Marie-Hélène Thoraval, met des mots simples sur des évidences, elle aide à l’effondrement des faux-semblants. Elle participe à la révolution du Réel. À ceux qui veulent censurer CNews, l’élue répond (Europe 1, 16 février) : « Laissez-nous choisir ! » On ne saurait mieux dire.


[1] Voir, notamment, les chroniques de mars et octobre 2023.

Philippe Muray ou le rire libérateur du moraliste

Vous n’avez pas lu une ligne du génial Philippe Muray? Mais qui est ce grand écrivain que Causeur présente comme sa figure tutélaire, à la fin, vous demandez-vous? Muray pour les nuls, par Jacques Aboucaya…


S’il n’était pas mort prématurément en mars 2006, la soixantaine juste atteinte, Philippe Muray eût fait son miel de notre époque récente dont il pointait déjà la décadence.
Celle-ci s’accélère et il n’est pas douteux qu’elle eût alimenté la verve de ce philosophe moraliste, essayiste, diariste et romancier, pamphlétaire redoutable,  qui a laissé une œuvre copieuse et originale.

Le père de l’Homo festivus

Qui était Philippe Muray ? Tous ses écrits en témoignent : un bretteur impitoyable et sarcastique. Aussi goguenard que provocateur. A rebours des théoriciens verbeux, il s’en prend au tout festif, au tout cultureux. Il se borne à constater, sans jamais prétendre à théoriser. Son Homo festivus, prototype de nos concitoyens lambda, a marqué les esprits. La formule maintes fois utilisée Castigat ridendo mores, il corrige les mœurs par le rire, lui va comme un gant.
C’est que Muray ne se perd pas en abstractions. Il braque sur son époque post-moderne, la nôtre, un projecteur qui en fait ressortir les contradictions. Et d’abord cet esprit de sérieux, lequel, pourtant, s’exprime dans une doxa où la fête se trouve prônée, mais encadrée, définie en fonction de normes précises. Où elle devient une obligation, avec le culte béat du bonheur imposé.
Le ricanement de Muray, pas plus que celui de Céline dont il est, dans une certaine mesure, un héritier, auquel il se réfère souvent, ne reflète jamais le cynisme. Plutôt une manière de tendresse déçue, et désolée, envers ses frères humains, fourvoyés dans l’imposture du Progrès. « C’est une grande infortune, écrit-il dans sa préface à L’Empire du Bien, que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge ».

Un proche parent de Céline et de Vialatte

Sa prose, elle aussi, prend à la gorge. Elle s’adresse, avant même de gagner l’empyrée des idées, à nos sensations, à nos émois. Elle aiguillonne, fait toucher du doigt le conformisme béat dans lequel, sans en avoir conscience, nous nous vautrons au quotidien.

A lire aussi, Georges Liébert: Philippe Muray, Pythie sans pitié

Il y a aussi, chez lui, outre Céline, un lien de parenté avec Alexandre Vialatte. Pas seulement parce que les deux donnèrent des chroniques à La Montagne de Clermont-Ferrand, mais pour la cocasserie de leurs observations. L’un et l’autre savent trouver le bon angle de vision pour commenter une actualité dont ils débusquent avec délectation les incohérences. L’Homo festivus, ce « fils naturel de Guy Debord et du web », est le cousin germain de l’Homme de Vialatte (Dernières nouvelles de l’Homme). L’un et l’autre fustigent « les mondialisateurs  professionnels et les frénétiques modernocrates ».

En pleine actualité

Voici que l’auteur des Exorcismes spirituels fait son retour dans l’actualité. Les Belles Lettres qui se sont lancées dans la réédition de son œuvre intégrale, viennent, en effet, de publier son essai Le XIXe siècle à travers les âges, initialement paru chez Gallimard en 1999. Philippe Muray y développe, avec son brio habituel, une thèse infiniment originale : le XIXe siècle, si différent, en apparence, des siècles suivants, portait en germe tout ce qui caractérise notre époque. L’analyse des divers courants qui l’ont traversé démontre qu’ils n’étaient contradictoires qu’en apparence. Ils obéissaient, en réalité, à un code commun que Muray s’attache à décrypter. Etablir une parenté entre le socialisme, l’occultisme, le féminisme, l’antisémitisme et le culte du progrès relève du paradoxe. Ou de la haute voltige – bien que la résurgence actuelle de ces courants dénote une inquiétante proximité. Hugo, Auguste Comte, Blanqui et Zola, mais aussi Balzac, Flaubert, Michelet et Baudelaire sont convoqués, avec leur œuvre respective, pour étayer une constatation qui se révèle, au bout du compte, plus convaincante que tout raisonnement. On y retrouve l’écrivain avec sa vaste culture, son goût des paradoxes (« Le XIXe siècle est devant nous), ses néologismes (la dixneuvièmité, l’Homo dixneuviemis). Sans oublier, bien sûr, le style, inimitable. L’humour omniprésent. Une force de conviction qui use volontiers de la provocation.
Tout aussi attachant, encore que dans un registre assez différent où la confidence trouve sa place, son journal intime dont le titre, énigmatique au premier abord, laisse apparaître la dilection de l’auteur pour le latin ou ce qui lui ressemble. Tiré du dicton traditionnel figurant sur les cadrans solaires, Vulnerant omnes, ultima necat (toutes (les heures) blessent, la dernière tue), il présente, en quelque sorte, la face cachée de l’écrivain. Celui-ci s’y livre sans fard, confiant ses incertitudes, ses enthousiasmes comme ses découragements devant les contraintes matérielles qui viennent entraver la genèse de son roman On ferme.
Ces deux derniers volumes, comme les précédents, abordent les sujets les plus divers. Seule constante, l’observation aiguë de l’époque décadente que nous traversons et le diagnostic sans appel qui en découle. Autant dire que Muray ne mâche pas plus ses mots qu’il ne cherche à séduire ni à convaincre. Cette « brutalité » de la pensée et du propos peut parfois choquer. Elle est le gage de la sincérité de l’écrivain. Et sa marque de fabrique.


Aux éditions Les Belles Lettres :

Essais (L’Empire du Bien, Après l’Histoire I-II, Exorcismes spirituels I-IV.  812 p. avec index.

Le XIXe siècle à travers les âges. 656 p.

Ultima necat V (1994-1995), 608 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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VI (1996-1997),  400 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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La boîte du bouquiniste

Les bouquinistes ne seront finalement pas virés des quais de Seine durant les JO. Causeur peut donc continuer d’ouvrir leurs boites aux vieux livres.


Quand on naît en 1905, dans le quartier de La Chapelle, d’un père artisan spécialisé dans la fleur artificielle et d’une mère modiste, on a peu de chance de connaître la notoriété. Dans un livre introuvable, même chez un bouquiniste, Albert Simonin révèle sa vie de galère. Dans Confessions d’un enfant de La Chapelle, il raconte qu’il fait les poubelles de grands restaurants pour remplir son ventre vide.Il évoque un Paris populaire où l’essentiel, c’est de gagner sa croûte. Albert obtient le certificat d’études. À cette époque, c’est un diplôme qui compte. Mais la poisse s’invite au bal de l’existence. Il est rapidement orphelin. Il doit donc bosser, à 13 ans à peine. Il fait plusieurs petits boulots, trafique un peu, la justice le traque. Il s’esbigne deux ans en Espagne, histoire de se faire oublier des condés. En 1930, il devient chauffeur de taxi, à Paris. Il s’imprègne du langage de la rue, circule dans les quartiers chauds, Pigalle et ses clandés n’ont plus de secret pour lui.Il publie son premier livre chez Gallimard : Voilà taxi ! Il a l’anecdotique drolatique, la métaphore audacieuse. Il devient journaliste, ouvre les vannes de l’argot pour fertiliser son style. Un écrivain est né. Admirateur de Céline, il sait ficeler une intrigue avec des personnages pittoresques sans jamais tomber dans le vulgaire.

Puis, c’est la « drôle de guerre ». Albert se marie, devient typographe. C’est enfin la rencontre avec Marcel Duhamel, le « père » de la Série noire, lancée en 1945, chez Gallimard. Ça énerve un peu Albert d’avoir à se fader des auteurs américains. Montmartre est aussi haut en couleur que Broadway. Il se met à sa table de travail, écrit une première scène décisive en moins de temps qu’il ne faut pour fumer une Gitane. Il raconte que les personnages lui échappent, vivent leur vie. Pour cela, il faut les aimer un peu ; et surtout ne suivre aucun plan. Le résultat : Touchez pas au grisbi !

J’ai trouvé un exemplaire de l’édition originale de 1953, avec sa reliure mythique, et la préface de Pierre Mac Orlan. Ce dernier résume : « L’auteur pense dans la langue dont il se sert afin de décrire, dans une œuvre d’imagination, probablement, le comportement des professionnels du vol à main armée. »Léo Malet le surnomme « le Chateaubriand de l’argot ». Cette langue percutante permet à un fait divers crapuleux de faire une entrée fracassante en littérature. Le public est au rendez-vous. Plus de 250 000 exemplaires sont rapidement vendus. Le cinéaste Jacques Becker s’empare de l’histoire de Max le Menteur, interprété par Jean Gabin,dont la carrière est alors en perte de vitesse. Face à lui, un catcheur inconnu : Lino Ventura. En tout, Simonin signe, avec son complice Michel Audiard, treize scénarios dont quatre adaptations de ses romans (Le cave se rebiffe, Les Tontons flingueurs…).

Albert Simonin meurt à Paris en 1980. Le fisc a fini par mettre la main sur son grisbi. Impossible de devenir riche quand on vient du quartier de La Chapelle. « On ne nous a pas appris », confie-t-il à Alphonse Boudard.

Albert Simonin, Touchez pas au grisbi ! (préf. Pierre Mac Orlan), « Série noire », Gallimard, 1953.

Touchez pas au grisbi / série noire n°148

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Des hommes et des mortaises

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Dans Jours ouvrés, aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre, le charpentier lettré, voyage d’un chantier l’autre.


Francis Navarre est un passager clandestin dans le monde du bois. Les vocations manuelles sont la plaie des familles intellectuelles. Quel pire destin pour un garçon épris de littérature que d’emprunter la voie dissidente de la charpente ou plus largement celle de la plomberie ou de la maçonnerie, au lieu de suivre un cursus universitaire classique. C’est choisir le déclassement, la déconsidération, l’épuisement, le plein air, les risques d’amputation, la cohabitation avec les « damnés de la terre », immigrés nouvellement débarqués et recevoir, le vendredi, son enveloppe en liquide, au cul de la camionnette. Si aujourd’hui, les métiers manuels ont le vent en poupe chez les fraîchement diplômés de l’enseignement supérieur et que les médias encensent le travail des mains, le glorifient même, par démagogie et méconnaissance, il n’en fut pas toujours ainsi au début des années 1980. Le bâtiment, la restauration ou la mécanique ont charrié les enfants du prolétariat comme l’internat drainait les gosses de toubibs. Dans Jours ouvrés aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre ne cache pas l’ingratitude, la solitude et les difficultés matérielles d’une profession peu valorisée par la société. Pour lui, ce sacerdoce-là fut une forme de libération, de contentement parfois et même d’accomplissement personnel. Une émancipation par le bois. La découverte d’une langue, son vocabulaire et ses us, ses hiérarchies et ses bouleversements techniques, sa geste et sa gaudriole.

A lire aussi : Calet, populiste d’élite

Navarre a choisi la charpente comme on entre dans les ordres, n’a-t-il pas suivi l’apprentissage rigoriste des Compagnons ? Dans ce texte ni racoleur, ni misérabiliste, traversé par un humour désenchanté et une écriture au point de Hongrie, précise et géométriquement plaisante, Navarre ne panthéonise pas les Hommes du BTP, ni ne les caricature à outrance. Il les regarde à bonne hauteur, sans distance, droit dans les yeux. Il est des leurs. Souvent, la littérature ouvriériste à vocation lacrymale et prérévolutionnaire est portée par des intellectuels totalement étrangers au domaine étudié, n’ayant jamais pris un marteau dans leur main, ou suer, sang et eau, pour démonter un malheureux carter d’huile. Et répéter à l’infini, à toutes les saisons, les mêmes gestes dans l’indifférence et l’insécurité. Toute construction ou réparation se révèle désordonnée, rétive, anarchique, la réalité s’emboîte mal, les plans et les commanditaires, les délais et les finitions, l’incompatibilité est le fardeau quotidien, la démerde, l’unique option envisageable.

Couverture du livre « Jours ouvrés », de Francis Navarre. © ledilettante

Navarre raconte, par petites touches, une éducation professionnelle, les envies et les devoirs, les chantiers en France, aux États-Unis et en RDA, il met des mots sur « la valeur travail » avec drôlerie et une tendresse ébréchée. Pourtant, ce récit n’est pas tendre, la fabrique du réel a quelque chose de désabusé et de vain ; cependant, Navarre aime son métier et s’enorgueillit de l’exécuter dans les règles de l’art. Il y a une fierté qui émeut dans cette simplicité-là. Toute sa vie, il devra donc composer avec « le bordel ambiant », inhérent à toutes les activités humaines. Son « baptême du feu » à Sainte-Geneviève-des-Bois se révèle à la fois instructif et désolant. Il fait connaissance ce jour-là, avec la charpente industrielle, « le degré zéro du métier est atteint », ce qu’il appelle très justement « la trivialité du métier ». Il fut formé dans les limbes, dans la transmission, l’épure et le respect de la matière brute, il devra désormais se plier aux exigences de la productivité dans une économie de gestes et de moyens. Il rend hommage à ses maîtres : « Ce fut le mérite de leur magistère de m’avoir élevé dans ce latin-grec et la bienheureuse ignorance de la réalité à venir ». On suit Navarre jusqu’en Amérique où il est déçu par l’usage abusif et exclusif du clou, l’antithèse de la charpente en bois, la ferraille d’une civilisation itinérante qui construit dans l’éphémère, qui élève des habitations pour durer quelques années tout au plus, une société de la consommation qui rivette, à la va-vite, à la sauvette ne peut satisfaire l’esthète Navarre. L’épisode des robinets plaqués or de l’Hôtel Excelsior est flaubertien ; quant à son expédition en RDA, dans une économie planifiée, où les relations sont codifiées, c’est une merveille de reportage à la Henri Calet.

Jours ouvrés de Francis Navarre – Le Dilettante   

Jours ouvrés

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Monsieur Nostalgie

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Le Coran au Parlement

L’entrisme musulman au sein des formations progressistes de Belgique devient alarmant


À Bruxelles, plus de la moitié des habitants sont d’ascendance extra-européenne, et 23 % seulement de la population a des origines pleinement belges. Résultat : la vie politique n’y est pas tant une vitrine de la culture locale ancestrale que la révélatrice d’un effacement de celle-ci par la démographie. Encouragé par le clientélisme des partis de gauche, l’islamisme progresse à grande allure.

Le 13 janvier, un imam radicalisé, le pakistanais Muhammad Ansar Butt a été honoré pour « la qualité de ses travaux académiques » par la secrétaire d’État belge, Nawal Ben Hamou, affiliée au PS. On ne savait pas que la production de fatwas et les prêches intégristes relevaient de la science ou de l’art, mais il faut bien habiller le cynisme. Le prix était remis ce jour-là dans un lieu symbolique, le Parlement de la région Bruxelles-Capitale. Or l’imam a choisi, une fois installé à la tribune, de réciter une page du Coran. Et pas n’importe laquelle puisqu’elle porte sur la guerre livrée aux gens du Livre (chrétiens et juifs). Pire encore, l’ambassadrice d’Israël en Belgique a relevé que le texte ainsi prononcé est extrait de la sourate « Al-Ahzab », qui invite au massacre des juifs dans un autre de ses passages, non cité par l’imam, sans quoi il s’exposait à des poursuites judiciaires. Un tel fiasco n’est guère étonnant. Outre-Quiévrain, l’entrisme musulman au sein des formations progressistes du pays, Écolos ou Socialistes, a atteint des proportions telles qu’aujourd’hui les barbus donnent le ton.

Le vice-président du Parlement qui a organisé cette remise de prix, le Turc Hasan Koyuncu, est du reste notoirement proche du régime anti-laïque d’Erdogan. Son grand fait d’armes : avoir tenté d’empêcher l’organisation d’une minute de silence lors du centième anniversaire du génocide arménien.

Philippe Muray, Pythie sans pitié

Les ultimes volumes du Journal de Philippe Muray sont enfin parus. Cette chronique de l’effondrement du monde contemporain n’épargne personne. Muray y relève les symptômes d’une mutation anthropologique en cours et annonce ses effets ravageurs. Selon l’essayiste Georges Liébert, qui a été son éditeur, cette démonstration d’humour et de lucidité se double d’une superbe férocité.


« Si vous ne craignez pas de lire un écrivain, c’est rare par nature et “clivant”, au lieu de choisir un auteur parmi les centaines que charrie chaque rentrée dite littéraire, alors prenez le dernier Muray. Vous passerez de très bons moments et, en plus, vous rirez ! »

On imagine ce conseil donné par un libraire à l’ancienne, n’exerçant pas comme tant de ses confrères bien-pensants la censure aujourd’hui privatisée à l’endroit des ouvrages suspects.

Pourtant, ce n’est pas d’un roman posthume de Muray qu’il s’agit, mais de l’ultime volume de son plantureux Journal. En dépit de Postérité et de On ferme, Muray dans ce genre n’était pas à son meilleur. Il faut dire que ses débuts en littérature dans les années 1960-1970, à Tel Quel, l’organe de l’avant-garde parisienne, ne l’avaient pas préparé à y briller.

Impossibilité du roman

La linguistique était la discipline reine, amalgamée à la psychanalyse (lacanienne), au néo-marxisme d’Althusser et à la « nouvelle critique » de Barthes et consorts. Marx, Nietzsche et Freud étaient métamorphosés en « philosophes du langage ». Il fallait rompre avec les « codes » établis ; le sujet était en procès ; le signifiant guerroyait avec succès contre le signifié. L’« écriture », concept clef, issu du structuralisme, relevait de la Théorie (titre d’une collection phare des éditions du Seuil). Devant elle, le philosophe, suivant Derrida, devait se défiler dans « une incessante rature ». D’où l’impossibilité du roman, sauf sur le mode expérimental illustré par Sollers, ou non romanesque de Robbe-Grillet.

La vigoureuse disposition critique dont Muray était nativement pourvu s’aiguisa donc encore, au point de quasiment l’inhiber, comme on le voit dans le premier volume du Journal. Stimulé par une vaste culture littéraire et par l’ambition de réussir là où son père, voué, après sa naissance, aux travaux alimentaires, avait échoué, son irrépressible désir d’écrire s’y débat, presque comiquement (pour le lecteur), avec des prolégomènes à l’écriture et des circonvolutions dilatoires sur « les conditions de possibilité du roman ». Pour le réhabiliter pleinement et se lancer toutes voiles dehors, un défaut de lucidité lui manquait : ce point aveugle d’où jaillit la création, en toute immunité.

Mutation anthropologique

À sa mort, en 2006, un affidé de Sollers décréta dans la Revue des Deux Mondes que, faute de s’être révélé un romancier accompli, Muray n’était qu’un « socio-moraliste », avant, contradictoirement, de louer chez Céline « la supériorité narrative de la chronique sur le roman ». « Chroniqueur je suis », disait Céline. Eh bien, à sa façon, chroniqueur aura été Muray. Et l’on ne pourra désormais évoquer le basculement d’un monde l’autre, dont les années 1980-2000 furent le théâtre, sans se référer aux recueils de ses articles publiés dans la presse et, en regard, à ce Journal, leur banc d’essai, en même temps que, comme tout journal d’outre-tombe, une puissante mine à retardement. Son implacable lucidité critique trouvait là plein et permanent emploi, hors le filtrage qu’impose l’œuvre publique à l’égard des cibles vivantes, au flambant déballage de scènes intimes et à l’expression d’humeurs et d’idées violemment « incorrectes ».

L’écrivain français Philippe Muray (1945-2006). Photo: Hannah Assouline.

En 1991, dans L’Empire du bien, qui le tira de la demi-obscurité où il s’impatientait, Muray flaire que rien de moins qu’une mutation anthropologique est en cours. Et il en pressent d’intuition les effets ravageurs que le Journal, dès lors, va inlassablement enregistrer, à travers choses vues, entendues et lues, grâce notamment au quatuor de ses fournisseurs de symptômes préférés : Libération, Le Monde, le Nouvel Observateur et Télérama.

Devançant la chute du communisme dont il va prendre, en douceur, le relais, l’Empire du bien qui prétend lui aussi éradiquer le mal, engendre imparablement l’Empire du faux. Avec le concours omniprésent des médias, le virtuel va peu à peu supplanter le réel : une néoréalité aux couleurs d’idylle, soumise à l’impératif de la Transparence. Lorsqu’elle aura neutralisé et même absorbé le négatif, effacé les antagonismes, amputé toute conscience historique, alors, annonce Muray, « un totalitarisme absolument nouveau s’emparera de toutes les conditions d’existence », mettant en péril jusqu’à la pensée, puisque c’est de la négation que celle-ci est née. Et, sur les ruines du monde ancien, salué par une déferlante de décibels, se pavanera Homo festivus, avatar triomphant et bouffon du dernier homme de Nietzsche.

« Tous les événements qui nous attendent ne seront plus que des redites ou des prolongements de mes visions », notera-t-il cinq ans plus tard. Fin de l’Histoire. Et de s’apercevoir, à propos des « métiers sans emplois » bricolés par Martine Aubry, que la nouvelle réalité est devenue furieusement murayenne : « Du Muray au cube ! s’exclame-t-il. Je suis dépassé, réalisé. » Il n’en persévérera pas moins, avec une féroce jubilation, dans son entreprise d’« exhaustivité exécratoire ». Comme Céline, il était « à l’aise dans le pire ».

On aura compris que ce Journal, loin de se réduire à un recueil de notations et d’anecdotes urticantes est, comme les chroniques qui en sont originaires, sous-tendu par une vision du monde et de l’Histoire précise et cohérente.

Muray, on n’en doutait pas, n’était pas de gauche et, cas extrêmement rare, sans avoir eu à perdre des illusions dont il était probablement sevré de naissance. Aussi s’amuse-t-il des « déçus du socialisme comme Plenel, courant au milieu des ruines après le spectre du “vrai” socialisme, trahi par celui-là même pour qui, au prix de successives bouffées délirantes, ils n’avaient cessé de voter, l’immondissime Mitterrand », lequel« savait déjà, et depuis longtemps, que l’idéologie qui l’avait porté à l’Élysée était une vague remplie de choses mortes ».

Indifférenciation terminale

Mais de l’idéologie défunte subsistait le principe actif : la passion égalitaire dont Muray, lecteur de René Girard, en a retenu qu’elle était à la racine du mimétisme : la passion démocratique du même qui conduira, il le prédit, à l’indifférenciation terminale.

En attendant, les égalisés par la reconnaissance réciproque, à défaut d’être devenus des dieux les uns pour les autres comme l’ont annoncé de faux prophètes, sont travaillés par ce que Stendhal appelait les sentiments modernes par excellence : « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». S’en suit l’égalité dans le ressentiment et la plainte. « Toute plainte est une vengeance », disait Nietzsche.

René Girard l’ayant fait inviter en 1983 à enseigner à l’université de Stanford, en Californie, Muray à peine arrivé là-bas comprit qu’il était « chez l’ennemi ». Dommage qu’il n’ait pas lu davantage Tocqueville que Freud et Heidegger, car il aurait puisé dans La Démocratie en Amérique un grand renfort à ses réflexions – notamment une description glaçante, en 1835, de la mort sociale infligée aux déviants de la pensée. Une pratique devenue courante dans nos démocraties dites libérales, et à laquelle il eut la dextérité d’échapper.

Ne croyez pas pour autant que ce possédé de « la fureur méthodique d’écrire » (ce qu’on a dit de Saint-Simon) ne s’accordait pas des pauses réparatrices. C’est vers le sud, la côte méditerranéenne, « ce collier de pierres précieuses au cordon rompu », qu’il fuit alors Paris dégradé en « banlieue d’Euro-Disneyland », avec l’inséparable Nanouk, sa femme qui « a toujours raison ». « Au Paradis. On est donc au Paradis. Voilà, c’est tout simple. Je me réveille tard. Les cigales sont déjà au boulot partout, démentes, acharnées. Café. Piscine. Chaise longue. Vol plané dans le bleu intense. » Le Sud, c’est le royaume des sensations, or il n’y a pas de sensation fausse ; et l’éblouissante lumière ne ment pas.

Après ces bains de vérité, il lui fallait remonter là-haut, dans le gris et la pluie, réembarquer dans la galère des besognes alimentaires, et poursuivre sa « guerre de Sécession » contre « la falsification du monde », en résistant aux forces du consensus qui, par tous les moyens, voulaient le « faire ressembler ».

Style d’emblée reconnaissable

On l’a comparé à Léon Bloy ; mais alors que celui-ci « piétine sur place, remarque Muray, entassant invectives sur imprécations sans gagner en intensité », lui, héritier de Céline sans jamais l’imiter, possédait l’art de l’amplification, par variations consécutives, servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire. « Plus on aggrave, plus on peint. Plus on amplifie, plus on écrit. » Il avait de surcroît l’art de la formule, cinglante ou parodique (« l’envie du pénal », parmi beaucoup d’autres), des jeux de mots et coqs à l’âne imprévus qui rendent son style d’emblée reconnaissable.

De lui, on pourrait dire exactement ce que Marcel Aymé (qu’il lisait avant de mourir) a écrit au sujet de Blondin. Il n’avait pas seulement le « don d’écrire », mais celui « qui consiste à être de sa chaleur et de sa chair dans les choses qu’on écrit, à donner aux idées le frémissement sanguin, nerveux, humoral et hormonal de la vie ; qui consiste aussi dans la joie d’écrire, de se transformer soi-même en livre ».

Le roman réussi de Muray, c’est lui-même, dont le talent atteint son apogée dans ce dernier volume du Journal ; il en était sûrement conscient. À la manière de Balzac, son dieu, à qui il lui suffisait de penser pour qu’« aucune forme de découragement ne l’atteigne », ce journal-roman pourrait s’intituler « L’Envers de la fin de l’histoire contemporaine », ou « Scènes de la vie littéraire parisienne ». Il n’y manque pas le retour des personnages qui fascinait Muray dans la Comédie humaine.

En tête de la distribution : Sollers le parrain, bien sûr, tout à la fois Vautrin hétéro, mais faux ennemi des lois et le cynique Crevel de La Cousine Bette, qui se la joue « régence ». Son antipode : Kundera, authentique grand écrivain, lui, que Sollers détestait sournoisement et que Muray admirait beaucoup, tout en démêlant, avec drôlerie, les ruses et dissimulations qui, après lui avoir permis de survivre sous le communisme, l’aidaient à louvoyer au sein de la maffia germanopratine. Seconds rôles : les larbins masochistes d’ArtPress que Sollers manipule sans vergogne ; BHL, « le plagiaire et maître en mensonges d’Épinal ». Et face à ces « pantins », les chers Proguidis, inlassables prospecteurs de vrais romans, composent un heureux contrepoint. En toile de fond, au hasard de la rue et des rencontres, des gens, de « vraies gens » comme il en pullulait dans la vie et les films d’autrefois, mais en voie de « liquidation », remplacés par des « fantômes narcissiques mangés aux médias comme un tapis par les mites ». Enfin, vedette de la vie quotidienne de Muray, sa voisine du dessous, la « serial mother » et ses quatre « Gremlins » dont on guette les tintamaresques allées et venues. Car ne manque pas non plus le suspense, qui rend la lecture du Journal compulsive ; que va-t-il trouver à redire dans la prochaine entrée ? À qui ou à quoi s’en prendra-t-il ? Quel portrait à l’acide va surgir ? Quelle trouvaille crèvera la page ?

De la première à la dernière ligne, voilà un chef-d’œuvre. Pas de temps mort, mais beaucoup de cadavres. Donc, si vous m’en croyez, à dévorer d’urgence. Mais attention : approuveurs du monde tel qu’il se défait, s’abstenir.

Philippe Muray, Ultima Necat V : journal intime, 1994-1995 et Ultima Necat VI :journal intime, 1996-1997, Belles Lettres, 2024.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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Quand s’attaquer à l’art se double d’un acte antisémite


Honteux, et c’est un euphémisme ! Comment qualifier autrement, en effet, ce geste, particulièrement violent, d’une militante, se revendiquant de « Palestine Action », s’étant attaquée, ce vendredi 8 mars 2024 à l’Université de Cambridge, à un portrait (tableau réalisé en 1914 par Philip Alexius Laszlo) de Lord Arthur Balfour, qu’elle a lacéré, après l’avoir aspergé de peinture rouge, à coups de cutter, ainsi qu’on peut le voir dans une vidéo fièrement mise en ligne, sur X (ex-Twitter), par ce même groupe ?

La barbarie d’un double crime

Car il s’agit là, en réalité, d’un double crime, et non des moindres par la barbarie qu’il recèle : un crime à l’encontre d’une œuvre d’art, acte déjà éminemment répréhensible en soi, certes ; mais aussi, et peut-être plus condamnable encore, un crime attenant, comme pour toute forme de racisme, à l’antisémitisme, plus encore qu’à l’antisionisme, le plus ignoble !

La (dé)raison de pareil geste ? Le fait que Lord Balfour, ancien ministre anglais des Affaires étrangères, ait été le promoteur, en 1917, d’une déclaration exprimant, de manière officielle, le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine : préambule, cette décision, de ce qui deviendra en 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et dans le douloureux sillage de ce crime unique dans les annales de l’(in)humanité que fut la Shoah, la création, sous l’égide de David Ben Gourion, de l’Etat d’Israël !

A lire aussi, Céline Pina: Grâce à LFI, le Hamas fera-t-il son entrée au Parlement européen?

C’est dire donc si, par-delà même cet énième acte de vandalisme à l’encontre d’une œuvre d’art (comme déjà, il y a quelques semaines seulement, à l’encontre de « La Joconde » de Léonard de Vinci ou du « Printemps » de Claude Monet), il s’agit cette fois, chose bien plus grave encore, d’un véritable acte d’antisémitisme !

L’université de Cambridge pour l’État d’Israël : de Lord Byron a Lord Balfour

Cette même et prestigieuse université de Cambridge, par ailleurs, ne s’est jamais privée de manifester publiquement sa sympathie, voire son soutien, envers le peuple juif, puisque c’est encore elle qui accueillit généreusement, au début du XIXe siècle, de 1805 à 1808, mon cher Byron, autre célèbre Lord (auquel j’ai naguère consacré, pour les Éditions Gallimard, une ample biographie), lequel écrivit, quant à lui, d’admirables « Hebrew Melodies » (« Mélodies Hébraïques »), recueil datant, pour l’exactitude, de 1814, soit près d’un siècle, déjà, avant la célèbre déclaration, quant à la future naissance de l’Etat d’Israël précisément, du précité Lord Balfour !

Quand salir la culture équivaut à souiller ses propres idées

Certes, le peuple palestinien, dans la bande de Gaza, vit-il aujourd’hui, par la guerre qu’Israël mène actuellement à l’encontre des terroristes du Hamas après l’abominable attaque du 7 octobre dernier, une terrible tragédie sur le plan humain. Et à lui, comme à toutes les victimes dans cet horrible conflit, qu’elles soient juives ou palestiniennes, toute notre sincère compassion ! Mais, tout ceci étant dit, quand, du reste, s’attaquer à l’art, et parfois à ses plus grands chefs-d’œuvre, a-t-il jamais représenté un argument digne de ce nom, rationnel et objectif, pour défendre des idées, aussi nobles soient-elles ? Car, de fait, seuls les régimes dictatoriaux, qu’ils soient d’extrême-gauche ou d’extrême-droite et qu’on les nomme, par-delà tout clivage politico-idéologique, « fascisme », nazisme », communisme ou « stalinisme », se sont honteusement adonnés à ce genre de pratique, particulièrement méprisable sur le plan intellectuel et abject au niveau moral.

Davantage : se rendent-ils donc compte, ces infâmes extrémistes, que c’est tout d’abord leur propre cause, leur parti ou leur organisation, qu’ils souillent et avilissent, par la violence de leur geste, ainsi ? De fait : dégrader la culture ou salir l’art (dans cet odieux cas, au sens premier du terme) était déjà la pratique favorite, de sinistre mémoire, des nazis au siècle dernier lorsqu’ils taxaient certains des meilleurs peintres, en cet obscur temps-là, de « dégénérés » !

Pis : s’en prendre ainsi à l’art, et dans ce cas à des sympathisants de la cause israélienne de surcroît, ne peut hélas que faire penser, sans certes vouloir comparer ici l’incomparable ni verser malencontreusement en un révisionnisme de mauvais aloi, aux pires propagandistes nazis précisément, du style Goebbels ou Göring, lorsqu’ils disaient « sortir leur revolver quand ils entendaient le mot culture » (ce sont du moins là les ignominieuses paroles que le dramaturge allemand Hanns Johst, fervent admirateur d’Hitler, leur attribue glorieusement dans sa pièce de théâtre Schlageter, dédiée un prétendu martyr pré-nazi).

Afficher à ce point son mépris de la culture, tout autant que de l’art, fait effectivement froid dans le dos, surtout par tout ce à quoi renvoie fatalement pareil, fanatique et périlleux réflexe antisémite : la « nazi attitude » !

Lord Byron

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«La Salle des profs», milieu scolaire orthonormé et franchement hostile

Le film d’İlker Çatak, qui fait un tabac en Allemagne et vient de sortir en France avec d’excellentes critiques, ne pouvait pas ne pas interpeller notre chroniqueur, à qui rien de ce qui est turpitude scolaire n’est étranger. Apparemment il n’a pas été déçu. Mais de là à en faire un favori pour l’Oscar du meilleur film étranger, il y a une marge, dit-il.


La Salle des profs est un film profondément allemand — ce qu’on ne lui reprochera pas. Personnages korrekt des pieds à la tête, locaux immaculés, haine larvée des étrangers (pas seulement des immigrés turcs de plus ou moins longue date : on ne manque pas de faire remarquer à l’héroïne, originaire de Gdansk / Dantzig, qu’une Polonaise, en Allemagne, ne sera jamais allemande), et tendance à l’inquisition qui peut aller assez loin. Les invectives volent bas parfois dans ce décor si bien peigné : on se traite de fasciste « à peine qu’on se traite », comme disait Nougaro, mais avec des arrière-pensées évidentes de camps de concentration.

Passe ton Abitur d’abord

Carla Nowak, prof de maths et d’EPS (la bivalence est la règle en Allemagne) d’un Gymnasium (l’équivalent de nos lycées, la seule structure pédagogique qui débouche sur l’Abitur, le Bac allemand), a des méthodes d’un pédagogisme qui peut paraître ici excessif : les élèves obéissent au claquement des mains, ils sont dressés à obéir, et de toute façon l’établissement expérimente la « tolérance zéro » que l’on réclame de ce côté du Rhin.

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Mais voilà : on lui a piqué de l’argent dans son portefeuille, en salle des profs. Elle dispose alors son ordinateur en fonction caméra pour filmer la personne qui a l’indélicatesse de se servir dans la poche de son blouson.


À partir de là l’inquisition se met en place, une secrétaire est désignée (sans qu’on ait vu autre chose à l’image qu’un bout de son chemisier), la prof se retrouve accusée d’espionnage (on sent que le souvenir de la Stasi n’est pas loin, chacun fait avec son histoire), les élèves s’insurgent… Et au terme d’une narration en spirale descendante, les enfers personnels de chacun se retrouvent sur la table.

À travers la métaphore d’une salle des profs ordinaire, c’est évidemment toute la société allemande qui se retrouve sous les projecteurs. Non seulement l’histoire récente de la réunification, l’immigration turque (les petites filles ont le droit de venir au lycée avec la tête couverte d’un voile, les parents parlent un allemand rugueux), les souvenirs de la Seconde guerre mondiale, et au-delà, cette correction politique et morale héritée du luthérianisme. On comprend que le film ait collectionné les récompenses outre-Rhin.

Allez voir « La Zone d’intérêt » avant quand même

Ici, c’est moins évident — nous avons une autre histoire, nos immigrés ne sont pas les mêmes et ne jouent guère la carte de l’intégration, et la tolérance zéro est une espérance plus qu’une réalité. Cela dit, on pique dans nos salles des profs comme dans celles d’Allemagne. Peut-être sommes-nous moins flics dans l’âme, mais les tensions entre enseignants, rapidement palpables quand on fréquente un établissement français, sont les mêmes.

On s’étonnera de l’obéissance des élèves (jusqu’à un certain point), mais c’est parce que le système allemand post-primaire évacue précocement les élèves en difficulté vers Hauptschule et Realschule, collèges alternatifs qui ne destinent pas leurs élèves à l’Abitur : la sélection s’opère très tôt en Allemagne, et vous êtes orienté vers l’enseignement technique et professionnel de façon précoce.

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C’est fort bien interprété. Leonie Benesch joue à fond la pédagogue célibataire, dévouée à ses élèves et sûre de sa moralité exemplaire. Ses collègues sont à l’unisson, les gosses sont parfaitement dirigés. Mais en définitive, c’est un téléfilm soigné (c’est cadré pour passer un jour à la télé) et politiquement correct. Pas exactement ce que l’on peut attendre d’un film que l’on présente pourtant aujourd’hui comme l’un des favoris à l’Oscar du meilleur film étranger, dimanche soir (encore que La Zone d’intérêt soit un candidat autrement redoutable).

Quant à la structure en crescendo, elle est empruntée à ce film danois autrement remarquable qu’était La Chasse (2012), de Thomas Vinterberg, où un instituteur (Mads Mikkelsen) était accusé (à tort) d’attouchements par une petite fille, et pourchassé par toute une communauté : l’ombre du M le Maudit de Fritz Lang passait sur ce thriller dérangeant. Mais l’un dans l’autre, La Salle des profs fait passer deux heures qui séduiront les enseignants qui baignent dans ces nœuds de vipères, et renseigneront les autres sur ce qui se passe dans ce lieu clos par excellence qu’est une salle des profs.

Grâce à LFI, le Hamas fera-t-il son entrée au Parlement européen?

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Née près d’Alep en Syrie, la candidate du ressentiment Rima Hassan, 7e sur la liste LFI, est en position éligible aux élections européennes de juin. L’extrême gauche française se vautre un peu plus dans le communautarisme.


La septième sur la liste aux Européennes de la France Insoumise fait couler beaucoup d’encre. Il faut dire qu’elle est vue comme une offre politique destinée à faire voter une catégorie en pleine explosion depuis le 7 octobre 2023 : les antisémites.

Conflit au Proche-Orient : plus c’est gros, plus ça passe

Et Rima Hassan a tout pour leur plaire. D’abord parce que cette activiste française qui met en avant une identité de « réfugiée palestinienne » est une alchimiste hors pair. Avec elle, l’antisémitisme devient un mélange de haine d’Israël (ce qui permet d’haïr les Juifs en faisant semblant de ne s’opposer qu’à la politique d’un pays), de falsification historique et d’exaltation d’une cause palestinienne qui veut libérer la Palestine du Jourdain jusqu’à la Méditerranée. Ce mot d’ordre est une façon d’appeler à la destruction d’Israël dans les cercles militants tout en s’en défendant auprès des journalistes et des élites. Pour cela, il suffit d’expliquer qu’il s’agit d’un appel pour constituer un État unique multiconfessionnel et vous pourrez le répéter ad nauseam pour exciter le ressentiment de vos militants. Or tout le monde en Orient comme ici sait que cette proposition est une vaste blague et que si l’OLP et le Hamas ont popularisé ce slogan, c’est pour appeler à l’élimination d’Israël.

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De la même manière, Rima Hassan ne peut ignorer que pour les Frères musulmans auxquels le Hamas appartient, détruire Israël est un devoir sacré, un fiqh. La présence de Juifs en terre d’islam, non réduits à la dhimmitude, est un sacrilège. D’ailleurs Khaled Mashal, un des dirigeants du Hamas l’a dit explicitement : « La Palestine nous appartient, du fleuve à la mer, du nord au sud. Il n’y aura aucune concession, sur un seul pouce de terre. » Et de manière explicite la charte du Hamas, comme celle de l’OLP naguère, appelle à éradiquer l’État juif. C’est ainsi que, pour ne pas avoir à accepter Israël dans cette région du globe, les Arabes ont refusé à trois reprises la création d’un État palestinien. C’est dire à quel point la haine religieuse est profonde. Mais Rima Hassan pense que les occidentaux ne comprennent rien à tout cela et n’hésite pas raconter des énormités…

Falsification historique

Ainsi, elle participe le 10 décembre 2023 à Tunis, à la fameuse conférence ou David Guiraud va raconter des horreurs sur Israël, niant les exactions du Hamas en Israël et faisant retomber la barbarie sur les Juifs qu’il accuse d’avoir éventré une femme enceinte et brûlé un bébé dans un four. Le député insoumis devra faire machine arrière quelques jours après. Or l’autre participante à cette réunion était la fameuse Rima Hassan. Laquelle est venue doctement expliquer que les Musulmans ignoraient tout de l’antisémitisme avant qu’un foyer juif ne soit installé sur leurs terres par les occidentaux qui voulaient soulager la culpabilité de la Shoah : « Ce que ne comprend pas l’Occident, c’est que dans cette région-là, on n’a pas ce passif, on n’a pas cette mémoire de la Shoah. (…) Et ce qui est terrible pour nous, Palestiniens, c’est qu’on se retrouve à traiter une question fondamentale, qui est celle de l’antisémitisme, mais sans avoir contribué à cet antisémitisme. » Là on se pince. La sympathie des sociétés arabes pour le nazisme et le fascisme, en partie liée aux politiques anti-juives de ces régimes, est parfaitement renseignée. Quant à l’antisémitisme arabo-musulman, il n’a pas attendu la Seconde Guerre mondiale pour se manifester. Rima Hassan serait-elle négationniste, inculte ou nous prend-elle pour des lapins de cinq semaines ? Ici la falsification historique est patente.

Rima Hassan n’hésite pas non plus à accuser à longueur de tweet Israël d’être un État génocidaire, de pratiquer l’apartheid… Or ces accusations sont fausses. Cette militante qui se dit juriste mais ne semble pas maîtriser sa discipline oublie que ses mots ont un sens précis, une définition juridique rigoureuse et qu’ils ne sont pas appropriés à ce qui se passe. Mais elle n’en a cure. Ce qui l’intéresse est la charge négative qu’ils ont, leur portée dégradante et la haine qu’ils alimentent et suscitent. Alors elle fait tourner ces condamnations en boucle sur ses réseaux. En revanche, s’étant rendu compte que ne pas condamner les horreurs du 7 octobre pouvait ruiner sa carrière d’influenceuse, elle a fini par le faire avec une discrétion qui lui est peu habituelle, mais c’est pour très vite soutenir le Hamas. Ainsi dans une interview donnée à un média militant, Le Crayon, elle avait à répondre à trois questions : « Le Hamas mène-t-il une action légitime ? L’État d’Israël a-t-il un droit de défense ? La solution à deux États est-elle possible ? ». « Vrai, faux, faux », répond-elle.

A lire aussi, Barbara Lefebvre: Viols du 7 octobre: féministes, où êtes-vous?

Dire qu’un pogrom est légitime, justifier un tel crime contre l’humanité signifie valider les horreurs qui ont été commises le 7 octobre. Cette femme donne cette interview en novembre. À l’époque les médecins légistes israéliens en étaient encore à essayer d’identifier des corps tellement brûlés, profanés et éparpillés qu’il a fallu des mois pour leur rendre leur identité. C’est également avec beaucoup de compassion qu’elle fait un tweet sur la tragique erreur de soldats de Tsahal qui ont tué trois otages qu’ils avaient pris pour des terroristes voulant les piéger : « Ce qui prouve bien l’intention génocidaire de cette entité coloniale qu’est Israël ».

La candidate du séparatisme

Les Juifs sont ainsi transformés en bourreaux, pour ne pas dire en avatars de nazis. Toujours selon Rima Hassan, « Israël est le QG des suprémacistes blancs de toute la planète ». Cette phrase porte en elle des relents extrêmement douteux. Elle rappelle le fameux, « après le samedi vient le dimanche », qui unit dans une détestation et sous une menace commune, Juifs et Chrétiens. Sur ce point les islamistes rejoignent les woke dans leur vision d’un monde binaire où le mal est incarné par l’Occident blanc, par nature oppresseur. Rima Hassan se fait ainsi le relais de ce ressentiment lourd de menace et qui est en train de ruiner notre cohésion sociale.

Avec elle, c’est la voix des Palestiniens que LFI veut faire entrer au Parlement européen. Mais outre que ce n’est pas sa place, nombre de questions se posent. Pour dire quoi ? Et que dit ce choix ? Que l’antisémitisme est une stratégie électorale comme une autre ? Que cette stratégie puisse fonctionner et que malgré leur soutien au Hamas, les LFI soient en position de faire rentrer une telle femme au Parlement européen en dit long sur la déliquescence de notre société et l’antisémitisme que l’extrême-gauche attise. La haine du Juif comme levier clientéliste, Jean-Marie Le Pen en rêvait, Jean-Luc Mélenchon et la LFI l’ont fait.

Ces biens essentiels

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Effet de serre

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The Exterminating Angel 23-24 © Agathe Poupeney-OnP

Art lyrique. L’Ange exterminateur, œuvre opératique inspirée de Luis Buñuel, à voir en ce moment à l’Opéra Bastille.


En 1962, Luis Buñuel réalise El Angel exterminador (L’Ange exterminateur), chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre du maître aragonais, joyau absolu de sa longue et féconde période mexicaine (cf. Los Olvidados, La Vie criminelle d’Archibald de La Cruz)…

Au sortir d’une soirée à l’opéra, près d’une vingtaine de grands bourgeois très policés – un colonel, une cantatrice, un chef d’orchestre, un homme de lettres, un franc-maçon, un médecin, une pianiste… – se retrouvent pour un raout dans une splendide maison de ville, à l’invitation du marquis Edmundo de Nobile et de son épouse, Lucia. Alors que, mystérieusement, à l’exception du majordome, les domestiques ont filé à l’anglaise, un sortilège empêche les invités de quitter les lieux. Peu à peu, on tombe la veste, on se déboutonne, on se lâche. La fatigue, la maladie, la faim, la soif finissent par tenailler la petite assemblée : les bonnes manières du grand monde le cèdent aux instincts les plus primaires…

Huis-clos lyrique sans entracte

C’est ce film en noir et blanc proprement génial dont le compositeur britannique Thomas Adès, chef d’orchestre, pianiste et figure incontournable de la création musicale contemporaine (cf. l’opéra The Tempest, d’après Shakespeare, au Royal Opera House de Londres, ou encore la partition du ballet de Wane McGregor The Dante Project, qu’il dirigeait en mai dernier au Palais Garnier) méditait de longue date la transposition lyrique. Sur un magnifique livret co-écrit avec l’Irlandais Tom Cairns, également metteur en scène, The Exterminating Angel, créé en 2016 dans le cadre du Festival de Salzbourg, nous arrive à Paris dans une régie de l’Espagnol Calixto Bieto dont, hasard du calendrier, la salle de la Bastille accueille, dès cette semaine (première ce mardi 12 mars), la reprise du mélodrame verdien Simon Bocanegra dans une mise en scène millésimée 2018, tout aussi réussie, dans le souvenir qu’en garde votre serviteur. Qui y reviendra, bien sûr, dans les tout prochains jours, sur votre site Causeur bien-aimé.  

En attendant, il est encore temps de se précipiter à l’une des dernières représentations de cet Ange exterminateur anglo-saxon, huis-clos lyrique sans entracte qui, deux heures durant, vous prend littéralement aux tripes. Ceint dans l’étau d’un salon lambrissé d’un blanc immaculé que meuble, autour de la table de réception, une théorie de chaises tapissées de rouge vif, le chromatisme incandescent d’une verrière Belle Epoque ouvre son rectangle aux vitres jointées de noir dans la perspective d’un très haut plafond. Solennellement y entrent, par une double croisée en fond de scène, outre le majordome et les domestiques, lesquels quant à eux ne tarderont pas à s’éclipser, la douzaine de commensaux sur leur trente-et-un (frac et robes longues de rigueur) accueillis, en l’honneur de la cantatrice Leticia Maymar (la soprano Gloria Tronel) qui vient tout juste de triompher dans Lucia de Lammermoor, par l’adipeux amphitryon Nobile (campé par l’excellent ténor écossais Nicky Spence) et sa femme (la brune Jacquelyn Stucker, splendide soprano, fulgurante dans les aigus stratosphériques qu’exige le rôle) : pas plus indemnes que les murs bientôt fracassés à la hache, maculés de sang, canalisations percées, où leur confinement s’abîmera jusqu’à la perdition : inceste, viol, mutilations, sacrifice rituel, cadavres abandonnés au sol… De ce piège, ils ne sortiront pas : dénudation, au propre comme au figuré, dont le colonel Alvaro Gomez, sous les traits attrayants du duveteux, viril et charpenté baryton américain Jarrett Ott, sera l’incarnation sacrificielle.

Corrosif

Enjambant la défunte table-rase du sérialisme comme l’obsolescence inévitable de la musique électronique, la partition de Thomas Adès revendique un syncrétisme luxuriant qui prend appui sur quatre siècles de tradition lyrique occidentale, dans un alliage dépassant le poncif tonalité versus atonalité, sans craindre d’incorporer au tissu chatoyant de ses harmonies chromatiques, tout aussi bien un solo de guitare, que des ponctuations percussives ou des arias raccourcis à l’extrême, ou même encore une voix de contre-ténor (montré de surcroît avec causticité comme gay – Anthony Roth Costanzo parfait dans le rôle). Sans compter, outre les sirènes de ces ondes Martenot censées timbrer la puissance exterminatrice, ces relents de valses viennoises ou ces citations tout droit échappées de l’esthétique post-romantique… Invisibles, les chœurs inondent par instants la vastitude de la salle, le plus beau moment musical étant réservé, à mon sens, à ce duo du troisième acte où s’unissent les voix de Beatriz et d’Eduardo (la soprano Amina Edris et le ténor Filipe Manu) sur un texte qui puise dans les poèmes de Buñuel himself : « Roule ton corps dans le mien, / Cache toi dans sa main. / Dépecé, tu m’as révélé des muscles de bois, / De tes veines je ferai des forêts de luxure./ Quel désir, quel soif de mers brisées, / Changées en nickel,/ Naîtront, oiseaux de nos bouches accouplées, / Quand la mort entrera par nos pieds ».

THE EXTERMINATING ANGEL © Agathe Poupeney / OnP – 26/02/2024 – Opéra Bastille – Opéra national de Paris – Paris

Pleinement fidèle à l’esprit du film El Angel exterminador, le spectacle n’en respecte pas la lettre et c’est tant mieux. La volée de cloches qui ouvre et referme ce drame tellement insolite, ou encore la présence liminaire du jeune enfant porteur de ballons gonflables en forme de moutons, entrant en scène en bêlant tel un ovidé, renvoient subtilement à ce hors champ cinématographique qui faisait, chez Buñuel, s’égayer dans la ville un troupeau de brebis, tandis que les hôtes hagards, miraculeusement libérés de leur envoûtement, se confiaient aux pompes et aux ors de l’église toute proche, dans un dénouement corrosif à souhait…


The Exterminating Angel. Opéra en trois actes de Thomas Adès. Livret Tom Cairns et Thomas Adès.  

Avec: Jacquelyn Strucker, Gloria Tronel, Hilary Summers, Claudia Boyle, Christine Rice, Ilanah Lobel-Torres, Nicky Spence, Frédéric Antoun, Jarrett Ott, Anthony Roth Costanzo, Filipe Manu, Philippe Sly, Paul Gay, Clive Bayley, Thomas Faulkner, Julien Henric, Nicholas Jones, Andres Cascante, Bethany Horak-Hallett, Régis Mengus, Arthur Harmonic…
Direction : Thomas Adès. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.  
Livret en anglais (surtitré anglais et français). Durée : 2h.
Opéra Bastille, les 13 et 23 mars à 20h. Le 17 mars à 14h30.
Diffusion à partir du 22 mars sur Medici.tv. Le 20 avril sur France-Musique.

DVD, édition Met Opera de New-York/ Erato, dans la première mise en scène, signée Tom Cairns.

La déroute de la pensée unique est programmée

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© liot Blondel/ABACAPRESS/Sipa

L’assaut mené contre CNews par Reporters sans frontières illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle demande au gouvernement et aux juges de faire taire un média coupable de décrire le réel. Cette machination a aussi révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante.


Un monde finissant s’accroche à ses fauteuils. La déroute des puissants est programmée, tant leurs lubies sur la « société ouverte » se révèlent désastreuses. Leur idéal déraciné, qui sévit depuis un demi-siècle, est à bout de souffle. La colère paysanne, ce « soulèvement du peuple de la terre » (Robert Redeker), en est le symbole. Le système ne tient plus que parla rage des faillis. Pour ces vendeurs de nuages, seule compte leur survie. Or un peuple mal guidé n’a d’autre issue que de chasser ses maltraitants. Les Français ont atteint, pour une partie d’entre eux, ce stade ultime de l’exaspération. Les derniers feux, lancés par la caste assiégée, expriment la panique du gouvernement. Il ne sait plus convaincre autrement que par la propagande et le bâillon. Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ici [1] : la pente liberticide de l’État le rapproche des régimes illibéraux, voire totalitaires. C’est au nom d’une défense orwellienne de la démocratie et de la liberté qu’une coalition de politiques, de juges et de journalistes, issus de la gauche et de l’extrême gauche, cherche à imposer un discours diversitaire obligé. Même la mémoire de Missak Manouchian, l’étranger devenu résistant communiste, est réquisitionnée à cette fin. Seule, croient-ils, une obéissance décrétée pourrait conforter leur pensée unique, qui ne produit que slogans, interdits, excommunications. Cependant, ces adeptes du confinement des esprits ont des pétoires à bouchon à la place du cerveau. Oui, leur sort est de disparaître. Le plus tôt serait le mieux.

Défaite de la presse moralisatrice

L’histoire s’accélère. L’ancien régime agonisant promet des soubresauts féroces. Incapables de se réconcilier avec les citoyens ordinaires, les sursitaires ont choisi de les faire taire. Les lanceurs d’alerte et les médias indépendants sont dans le collimateur de l’État censeur et de ses rabatteurs à cartes de presse. L’assaut contre CNews, mené par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) et responsable des états généraux de l’information, voulus par Emmanuel Macron, illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle exige du gouvernement et des juges qu’ils imposent le silence à un média coupable de décrire le réel et ses insécurités, ce qui explique son succès. En l’occurrence, la machination contre la chaîne de Vincent Bolloré a révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante. C’est en France, et non en Russie, qu’une télévision privée voit sa ligne éditoriale, mais aussi ses chroniqueurs, ses animateurs et ses invités, menacés d’être mis sous surveillance, avec les applaudissements de la presse « progressiste » et le silence approbateur des Sociétés de rédacteurs, y compris du Figaro. En 1882, Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront. »La puanteur est partout. Depuis le 15 février, une disposition anti-Raoult introduite par le gouvernement dans la loi antisecte permet même de sanctionner toute contestation du discours sanitaire de l’État-Mamma, en dépit de ses mensonges sur l’efficacité des vaccins anti-Covid. Urgent d’ouvrir les fenêtres.

Les jours des squatteurs de la démocratie sont comptés. Aucune réconciliation n’est plus possible entre « les responsables du sommet et ce que vit la base », en dépit de ce que veut croire François Bayrou qui alerte sur le divorce. Il est trop tard. Le coup d’État judiciaire contre une télévision trop libre, putsch impensé et voué à l’échec, a été rendu possible par l’emprise de la bêtise au front de taureau : elle règne sur un monde infatué, réfugié dans l’autocongratulation. La Macronie est coresponsable de ce naufrage. Elle a encouragé les épurations des dissidents, jetés dans le petit goulag de l’« extrême droite ». Le service public de l’audiovisuel, fermé au pluralisme, a laissé voir l’imposture des places fortes agitant leur humanisme. Vues de près, ces citadelles de la gauche-bernique puent le renfermé. Le mince rapport (14 pages) du sémiologue François Jost, qui a servi d’argumentaire au Conseil d’État contre CNews, est stupéfiant de médiocrité bâclée. Le camp du Bien ne pense plus. Il ânonne. Ses beaux merles affichent une prétention comique, dont le journaliste-prêcheur Thomas Legrand pourrait être le symbole. Quand Romain Desarbres (Europe 1) demande au macroniste Éric Woerth, le 13 février, son avis sur la suppression du droit du sol à toute la France plutôt qu’à Mayotte, il se voit répondre : « On n’y a pas assez réfléchi. »L’aveu dit l’hébétude d’une classe politique décérébrée face à l’enjeu migratoire.

La France veut un président enraciné

Tout est faux dans le discours officiel. La confusion des esprits est la norme. L’ex-Premier ministre Édouard Philippe fait un bon diagnostic quand il décrit le profil idéal du futur occupant de l’Élysée : « Enraciné, grave, qui parle peu mais fait. » (La Tribune Dimanche, 11 février). Or la Macronie, déracinée, bavarde et aboulique, est le modèle opposé. À peine avait-elle succédé à Gabriel Attal à l’Éducation que Nicole Belloubet écartait son projet de classes de niveau. Les agriculteurs demandent moins d’Europe technocratique et moins de jacobinisme : Macron, feignant lâcher du lest, leur en remet davantage en les classant, au passage, « métiers en tension »ouverts aux clandestins. Le 7 février aux Invalides, dans son hommage aux 42 victimes françaises du Hamas, le chef de l’État n’a pas même osé prononcer,ne serait-ce qu’une fois, les mots « islamisme » ni « Israël » dans sa dénonciation du terrorisme et de l’antisémitisme.L’État sait être brutal quand il s’agit de se faire obéir des silencieux.Mais seule la lâcheté pousse Macron à taire la responsabilité de l’islam djihadiste, qui prospère en France, dans le pogrom antijuif du 7 octobre lancé de Gaza. La mollesse de ses dirigeants met le pays en danger.

L’avenir est aux élites à la pensée claire et aux yeux ouverts. Lorsque la maire (divers droite) de Romans-sur-Isère (Drôme), Marie-Hélène Thoraval, met des mots simples sur des évidences, elle aide à l’effondrement des faux-semblants. Elle participe à la révolution du Réel. À ceux qui veulent censurer CNews, l’élue répond (Europe 1, 16 février) : « Laissez-nous choisir ! » On ne saurait mieux dire.


[1] Voir, notamment, les chroniques de mars et octobre 2023.

Philippe Muray ou le rire libérateur du moraliste

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Philippe Muray © Hannah Assouline

Vous n’avez pas lu une ligne du génial Philippe Muray? Mais qui est ce grand écrivain que Causeur présente comme sa figure tutélaire, à la fin, vous demandez-vous? Muray pour les nuls, par Jacques Aboucaya…


S’il n’était pas mort prématurément en mars 2006, la soixantaine juste atteinte, Philippe Muray eût fait son miel de notre époque récente dont il pointait déjà la décadence.
Celle-ci s’accélère et il n’est pas douteux qu’elle eût alimenté la verve de ce philosophe moraliste, essayiste, diariste et romancier, pamphlétaire redoutable,  qui a laissé une œuvre copieuse et originale.

Le père de l’Homo festivus

Qui était Philippe Muray ? Tous ses écrits en témoignent : un bretteur impitoyable et sarcastique. Aussi goguenard que provocateur. A rebours des théoriciens verbeux, il s’en prend au tout festif, au tout cultureux. Il se borne à constater, sans jamais prétendre à théoriser. Son Homo festivus, prototype de nos concitoyens lambda, a marqué les esprits. La formule maintes fois utilisée Castigat ridendo mores, il corrige les mœurs par le rire, lui va comme un gant.
C’est que Muray ne se perd pas en abstractions. Il braque sur son époque post-moderne, la nôtre, un projecteur qui en fait ressortir les contradictions. Et d’abord cet esprit de sérieux, lequel, pourtant, s’exprime dans une doxa où la fête se trouve prônée, mais encadrée, définie en fonction de normes précises. Où elle devient une obligation, avec le culte béat du bonheur imposé.
Le ricanement de Muray, pas plus que celui de Céline dont il est, dans une certaine mesure, un héritier, auquel il se réfère souvent, ne reflète jamais le cynisme. Plutôt une manière de tendresse déçue, et désolée, envers ses frères humains, fourvoyés dans l’imposture du Progrès. « C’est une grande infortune, écrit-il dans sa préface à L’Empire du Bien, que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge ».

Un proche parent de Céline et de Vialatte

Sa prose, elle aussi, prend à la gorge. Elle s’adresse, avant même de gagner l’empyrée des idées, à nos sensations, à nos émois. Elle aiguillonne, fait toucher du doigt le conformisme béat dans lequel, sans en avoir conscience, nous nous vautrons au quotidien.

A lire aussi, Georges Liébert: Philippe Muray, Pythie sans pitié

Il y a aussi, chez lui, outre Céline, un lien de parenté avec Alexandre Vialatte. Pas seulement parce que les deux donnèrent des chroniques à La Montagne de Clermont-Ferrand, mais pour la cocasserie de leurs observations. L’un et l’autre savent trouver le bon angle de vision pour commenter une actualité dont ils débusquent avec délectation les incohérences. L’Homo festivus, ce « fils naturel de Guy Debord et du web », est le cousin germain de l’Homme de Vialatte (Dernières nouvelles de l’Homme). L’un et l’autre fustigent « les mondialisateurs  professionnels et les frénétiques modernocrates ».

En pleine actualité

Voici que l’auteur des Exorcismes spirituels fait son retour dans l’actualité. Les Belles Lettres qui se sont lancées dans la réédition de son œuvre intégrale, viennent, en effet, de publier son essai Le XIXe siècle à travers les âges, initialement paru chez Gallimard en 1999. Philippe Muray y développe, avec son brio habituel, une thèse infiniment originale : le XIXe siècle, si différent, en apparence, des siècles suivants, portait en germe tout ce qui caractérise notre époque. L’analyse des divers courants qui l’ont traversé démontre qu’ils n’étaient contradictoires qu’en apparence. Ils obéissaient, en réalité, à un code commun que Muray s’attache à décrypter. Etablir une parenté entre le socialisme, l’occultisme, le féminisme, l’antisémitisme et le culte du progrès relève du paradoxe. Ou de la haute voltige – bien que la résurgence actuelle de ces courants dénote une inquiétante proximité. Hugo, Auguste Comte, Blanqui et Zola, mais aussi Balzac, Flaubert, Michelet et Baudelaire sont convoqués, avec leur œuvre respective, pour étayer une constatation qui se révèle, au bout du compte, plus convaincante que tout raisonnement. On y retrouve l’écrivain avec sa vaste culture, son goût des paradoxes (« Le XIXe siècle est devant nous), ses néologismes (la dixneuvièmité, l’Homo dixneuviemis). Sans oublier, bien sûr, le style, inimitable. L’humour omniprésent. Une force de conviction qui use volontiers de la provocation.
Tout aussi attachant, encore que dans un registre assez différent où la confidence trouve sa place, son journal intime dont le titre, énigmatique au premier abord, laisse apparaître la dilection de l’auteur pour le latin ou ce qui lui ressemble. Tiré du dicton traditionnel figurant sur les cadrans solaires, Vulnerant omnes, ultima necat (toutes (les heures) blessent, la dernière tue), il présente, en quelque sorte, la face cachée de l’écrivain. Celui-ci s’y livre sans fard, confiant ses incertitudes, ses enthousiasmes comme ses découragements devant les contraintes matérielles qui viennent entraver la genèse de son roman On ferme.
Ces deux derniers volumes, comme les précédents, abordent les sujets les plus divers. Seule constante, l’observation aiguë de l’époque décadente que nous traversons et le diagnostic sans appel qui en découle. Autant dire que Muray ne mâche pas plus ses mots qu’il ne cherche à séduire ni à convaincre. Cette « brutalité » de la pensée et du propos peut parfois choquer. Elle est le gage de la sincérité de l’écrivain. Et sa marque de fabrique.


Aux éditions Les Belles Lettres :

Essais (L’Empire du Bien, Après l’Histoire I-II, Exorcismes spirituels I-IV.  812 p. avec index.

Le XIXe siècle à travers les âges. 656 p.

Ultima necat V (1994-1995), 608 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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VI (1996-1997),  400 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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La boîte du bouquiniste

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Albert Simonin (1905-1980). DR.

Les bouquinistes ne seront finalement pas virés des quais de Seine durant les JO. Causeur peut donc continuer d’ouvrir leurs boites aux vieux livres.


Quand on naît en 1905, dans le quartier de La Chapelle, d’un père artisan spécialisé dans la fleur artificielle et d’une mère modiste, on a peu de chance de connaître la notoriété. Dans un livre introuvable, même chez un bouquiniste, Albert Simonin révèle sa vie de galère. Dans Confessions d’un enfant de La Chapelle, il raconte qu’il fait les poubelles de grands restaurants pour remplir son ventre vide.Il évoque un Paris populaire où l’essentiel, c’est de gagner sa croûte. Albert obtient le certificat d’études. À cette époque, c’est un diplôme qui compte. Mais la poisse s’invite au bal de l’existence. Il est rapidement orphelin. Il doit donc bosser, à 13 ans à peine. Il fait plusieurs petits boulots, trafique un peu, la justice le traque. Il s’esbigne deux ans en Espagne, histoire de se faire oublier des condés. En 1930, il devient chauffeur de taxi, à Paris. Il s’imprègne du langage de la rue, circule dans les quartiers chauds, Pigalle et ses clandés n’ont plus de secret pour lui.Il publie son premier livre chez Gallimard : Voilà taxi ! Il a l’anecdotique drolatique, la métaphore audacieuse. Il devient journaliste, ouvre les vannes de l’argot pour fertiliser son style. Un écrivain est né. Admirateur de Céline, il sait ficeler une intrigue avec des personnages pittoresques sans jamais tomber dans le vulgaire.

Puis, c’est la « drôle de guerre ». Albert se marie, devient typographe. C’est enfin la rencontre avec Marcel Duhamel, le « père » de la Série noire, lancée en 1945, chez Gallimard. Ça énerve un peu Albert d’avoir à se fader des auteurs américains. Montmartre est aussi haut en couleur que Broadway. Il se met à sa table de travail, écrit une première scène décisive en moins de temps qu’il ne faut pour fumer une Gitane. Il raconte que les personnages lui échappent, vivent leur vie. Pour cela, il faut les aimer un peu ; et surtout ne suivre aucun plan. Le résultat : Touchez pas au grisbi !

J’ai trouvé un exemplaire de l’édition originale de 1953, avec sa reliure mythique, et la préface de Pierre Mac Orlan. Ce dernier résume : « L’auteur pense dans la langue dont il se sert afin de décrire, dans une œuvre d’imagination, probablement, le comportement des professionnels du vol à main armée. »Léo Malet le surnomme « le Chateaubriand de l’argot ». Cette langue percutante permet à un fait divers crapuleux de faire une entrée fracassante en littérature. Le public est au rendez-vous. Plus de 250 000 exemplaires sont rapidement vendus. Le cinéaste Jacques Becker s’empare de l’histoire de Max le Menteur, interprété par Jean Gabin,dont la carrière est alors en perte de vitesse. Face à lui, un catcheur inconnu : Lino Ventura. En tout, Simonin signe, avec son complice Michel Audiard, treize scénarios dont quatre adaptations de ses romans (Le cave se rebiffe, Les Tontons flingueurs…).

Albert Simonin meurt à Paris en 1980. Le fisc a fini par mettre la main sur son grisbi. Impossible de devenir riche quand on vient du quartier de La Chapelle. « On ne nous a pas appris », confie-t-il à Alphonse Boudard.

Albert Simonin, Touchez pas au grisbi ! (préf. Pierre Mac Orlan), « Série noire », Gallimard, 1953.

Touchez pas au grisbi / série noire n°148

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Des hommes et des mortaises

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Francis Navarre © Le Dilettante

Dans Jours ouvrés, aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre, le charpentier lettré, voyage d’un chantier l’autre.


Francis Navarre est un passager clandestin dans le monde du bois. Les vocations manuelles sont la plaie des familles intellectuelles. Quel pire destin pour un garçon épris de littérature que d’emprunter la voie dissidente de la charpente ou plus largement celle de la plomberie ou de la maçonnerie, au lieu de suivre un cursus universitaire classique. C’est choisir le déclassement, la déconsidération, l’épuisement, le plein air, les risques d’amputation, la cohabitation avec les « damnés de la terre », immigrés nouvellement débarqués et recevoir, le vendredi, son enveloppe en liquide, au cul de la camionnette. Si aujourd’hui, les métiers manuels ont le vent en poupe chez les fraîchement diplômés de l’enseignement supérieur et que les médias encensent le travail des mains, le glorifient même, par démagogie et méconnaissance, il n’en fut pas toujours ainsi au début des années 1980. Le bâtiment, la restauration ou la mécanique ont charrié les enfants du prolétariat comme l’internat drainait les gosses de toubibs. Dans Jours ouvrés aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre ne cache pas l’ingratitude, la solitude et les difficultés matérielles d’une profession peu valorisée par la société. Pour lui, ce sacerdoce-là fut une forme de libération, de contentement parfois et même d’accomplissement personnel. Une émancipation par le bois. La découverte d’une langue, son vocabulaire et ses us, ses hiérarchies et ses bouleversements techniques, sa geste et sa gaudriole.

A lire aussi : Calet, populiste d’élite

Navarre a choisi la charpente comme on entre dans les ordres, n’a-t-il pas suivi l’apprentissage rigoriste des Compagnons ? Dans ce texte ni racoleur, ni misérabiliste, traversé par un humour désenchanté et une écriture au point de Hongrie, précise et géométriquement plaisante, Navarre ne panthéonise pas les Hommes du BTP, ni ne les caricature à outrance. Il les regarde à bonne hauteur, sans distance, droit dans les yeux. Il est des leurs. Souvent, la littérature ouvriériste à vocation lacrymale et prérévolutionnaire est portée par des intellectuels totalement étrangers au domaine étudié, n’ayant jamais pris un marteau dans leur main, ou suer, sang et eau, pour démonter un malheureux carter d’huile. Et répéter à l’infini, à toutes les saisons, les mêmes gestes dans l’indifférence et l’insécurité. Toute construction ou réparation se révèle désordonnée, rétive, anarchique, la réalité s’emboîte mal, les plans et les commanditaires, les délais et les finitions, l’incompatibilité est le fardeau quotidien, la démerde, l’unique option envisageable.

Couverture du livre « Jours ouvrés », de Francis Navarre. © ledilettante

Navarre raconte, par petites touches, une éducation professionnelle, les envies et les devoirs, les chantiers en France, aux États-Unis et en RDA, il met des mots sur « la valeur travail » avec drôlerie et une tendresse ébréchée. Pourtant, ce récit n’est pas tendre, la fabrique du réel a quelque chose de désabusé et de vain ; cependant, Navarre aime son métier et s’enorgueillit de l’exécuter dans les règles de l’art. Il y a une fierté qui émeut dans cette simplicité-là. Toute sa vie, il devra donc composer avec « le bordel ambiant », inhérent à toutes les activités humaines. Son « baptême du feu » à Sainte-Geneviève-des-Bois se révèle à la fois instructif et désolant. Il fait connaissance ce jour-là, avec la charpente industrielle, « le degré zéro du métier est atteint », ce qu’il appelle très justement « la trivialité du métier ». Il fut formé dans les limbes, dans la transmission, l’épure et le respect de la matière brute, il devra désormais se plier aux exigences de la productivité dans une économie de gestes et de moyens. Il rend hommage à ses maîtres : « Ce fut le mérite de leur magistère de m’avoir élevé dans ce latin-grec et la bienheureuse ignorance de la réalité à venir ». On suit Navarre jusqu’en Amérique où il est déçu par l’usage abusif et exclusif du clou, l’antithèse de la charpente en bois, la ferraille d’une civilisation itinérante qui construit dans l’éphémère, qui élève des habitations pour durer quelques années tout au plus, une société de la consommation qui rivette, à la va-vite, à la sauvette ne peut satisfaire l’esthète Navarre. L’épisode des robinets plaqués or de l’Hôtel Excelsior est flaubertien ; quant à son expédition en RDA, dans une économie planifiée, où les relations sont codifiées, c’est une merveille de reportage à la Henri Calet.

Jours ouvrés de Francis Navarre – Le Dilettante   

Jours ouvrés

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Monsieur Nostalgie

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Le Coran au Parlement

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DR.

L’entrisme musulman au sein des formations progressistes de Belgique devient alarmant


À Bruxelles, plus de la moitié des habitants sont d’ascendance extra-européenne, et 23 % seulement de la population a des origines pleinement belges. Résultat : la vie politique n’y est pas tant une vitrine de la culture locale ancestrale que la révélatrice d’un effacement de celle-ci par la démographie. Encouragé par le clientélisme des partis de gauche, l’islamisme progresse à grande allure.

Le 13 janvier, un imam radicalisé, le pakistanais Muhammad Ansar Butt a été honoré pour « la qualité de ses travaux académiques » par la secrétaire d’État belge, Nawal Ben Hamou, affiliée au PS. On ne savait pas que la production de fatwas et les prêches intégristes relevaient de la science ou de l’art, mais il faut bien habiller le cynisme. Le prix était remis ce jour-là dans un lieu symbolique, le Parlement de la région Bruxelles-Capitale. Or l’imam a choisi, une fois installé à la tribune, de réciter une page du Coran. Et pas n’importe laquelle puisqu’elle porte sur la guerre livrée aux gens du Livre (chrétiens et juifs). Pire encore, l’ambassadrice d’Israël en Belgique a relevé que le texte ainsi prononcé est extrait de la sourate « Al-Ahzab », qui invite au massacre des juifs dans un autre de ses passages, non cité par l’imam, sans quoi il s’exposait à des poursuites judiciaires. Un tel fiasco n’est guère étonnant. Outre-Quiévrain, l’entrisme musulman au sein des formations progressistes du pays, Écolos ou Socialistes, a atteint des proportions telles qu’aujourd’hui les barbus donnent le ton.

Le vice-président du Parlement qui a organisé cette remise de prix, le Turc Hasan Koyuncu, est du reste notoirement proche du régime anti-laïque d’Erdogan. Son grand fait d’armes : avoir tenté d’empêcher l’organisation d’une minute de silence lors du centième anniversaire du génocide arménien.

Philippe Muray, Pythie sans pitié

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© Hannah Assouline

Les ultimes volumes du Journal de Philippe Muray sont enfin parus. Cette chronique de l’effondrement du monde contemporain n’épargne personne. Muray y relève les symptômes d’une mutation anthropologique en cours et annonce ses effets ravageurs. Selon l’essayiste Georges Liébert, qui a été son éditeur, cette démonstration d’humour et de lucidité se double d’une superbe férocité.


« Si vous ne craignez pas de lire un écrivain, c’est rare par nature et “clivant”, au lieu de choisir un auteur parmi les centaines que charrie chaque rentrée dite littéraire, alors prenez le dernier Muray. Vous passerez de très bons moments et, en plus, vous rirez ! »

On imagine ce conseil donné par un libraire à l’ancienne, n’exerçant pas comme tant de ses confrères bien-pensants la censure aujourd’hui privatisée à l’endroit des ouvrages suspects.

Pourtant, ce n’est pas d’un roman posthume de Muray qu’il s’agit, mais de l’ultime volume de son plantureux Journal. En dépit de Postérité et de On ferme, Muray dans ce genre n’était pas à son meilleur. Il faut dire que ses débuts en littérature dans les années 1960-1970, à Tel Quel, l’organe de l’avant-garde parisienne, ne l’avaient pas préparé à y briller.

Impossibilité du roman

La linguistique était la discipline reine, amalgamée à la psychanalyse (lacanienne), au néo-marxisme d’Althusser et à la « nouvelle critique » de Barthes et consorts. Marx, Nietzsche et Freud étaient métamorphosés en « philosophes du langage ». Il fallait rompre avec les « codes » établis ; le sujet était en procès ; le signifiant guerroyait avec succès contre le signifié. L’« écriture », concept clef, issu du structuralisme, relevait de la Théorie (titre d’une collection phare des éditions du Seuil). Devant elle, le philosophe, suivant Derrida, devait se défiler dans « une incessante rature ». D’où l’impossibilité du roman, sauf sur le mode expérimental illustré par Sollers, ou non romanesque de Robbe-Grillet.

La vigoureuse disposition critique dont Muray était nativement pourvu s’aiguisa donc encore, au point de quasiment l’inhiber, comme on le voit dans le premier volume du Journal. Stimulé par une vaste culture littéraire et par l’ambition de réussir là où son père, voué, après sa naissance, aux travaux alimentaires, avait échoué, son irrépressible désir d’écrire s’y débat, presque comiquement (pour le lecteur), avec des prolégomènes à l’écriture et des circonvolutions dilatoires sur « les conditions de possibilité du roman ». Pour le réhabiliter pleinement et se lancer toutes voiles dehors, un défaut de lucidité lui manquait : ce point aveugle d’où jaillit la création, en toute immunité.

Mutation anthropologique

À sa mort, en 2006, un affidé de Sollers décréta dans la Revue des Deux Mondes que, faute de s’être révélé un romancier accompli, Muray n’était qu’un « socio-moraliste », avant, contradictoirement, de louer chez Céline « la supériorité narrative de la chronique sur le roman ». « Chroniqueur je suis », disait Céline. Eh bien, à sa façon, chroniqueur aura été Muray. Et l’on ne pourra désormais évoquer le basculement d’un monde l’autre, dont les années 1980-2000 furent le théâtre, sans se référer aux recueils de ses articles publiés dans la presse et, en regard, à ce Journal, leur banc d’essai, en même temps que, comme tout journal d’outre-tombe, une puissante mine à retardement. Son implacable lucidité critique trouvait là plein et permanent emploi, hors le filtrage qu’impose l’œuvre publique à l’égard des cibles vivantes, au flambant déballage de scènes intimes et à l’expression d’humeurs et d’idées violemment « incorrectes ».

L’écrivain français Philippe Muray (1945-2006). Photo: Hannah Assouline.

En 1991, dans L’Empire du bien, qui le tira de la demi-obscurité où il s’impatientait, Muray flaire que rien de moins qu’une mutation anthropologique est en cours. Et il en pressent d’intuition les effets ravageurs que le Journal, dès lors, va inlassablement enregistrer, à travers choses vues, entendues et lues, grâce notamment au quatuor de ses fournisseurs de symptômes préférés : Libération, Le Monde, le Nouvel Observateur et Télérama.

Devançant la chute du communisme dont il va prendre, en douceur, le relais, l’Empire du bien qui prétend lui aussi éradiquer le mal, engendre imparablement l’Empire du faux. Avec le concours omniprésent des médias, le virtuel va peu à peu supplanter le réel : une néoréalité aux couleurs d’idylle, soumise à l’impératif de la Transparence. Lorsqu’elle aura neutralisé et même absorbé le négatif, effacé les antagonismes, amputé toute conscience historique, alors, annonce Muray, « un totalitarisme absolument nouveau s’emparera de toutes les conditions d’existence », mettant en péril jusqu’à la pensée, puisque c’est de la négation que celle-ci est née. Et, sur les ruines du monde ancien, salué par une déferlante de décibels, se pavanera Homo festivus, avatar triomphant et bouffon du dernier homme de Nietzsche.

« Tous les événements qui nous attendent ne seront plus que des redites ou des prolongements de mes visions », notera-t-il cinq ans plus tard. Fin de l’Histoire. Et de s’apercevoir, à propos des « métiers sans emplois » bricolés par Martine Aubry, que la nouvelle réalité est devenue furieusement murayenne : « Du Muray au cube ! s’exclame-t-il. Je suis dépassé, réalisé. » Il n’en persévérera pas moins, avec une féroce jubilation, dans son entreprise d’« exhaustivité exécratoire ». Comme Céline, il était « à l’aise dans le pire ».

On aura compris que ce Journal, loin de se réduire à un recueil de notations et d’anecdotes urticantes est, comme les chroniques qui en sont originaires, sous-tendu par une vision du monde et de l’Histoire précise et cohérente.

Muray, on n’en doutait pas, n’était pas de gauche et, cas extrêmement rare, sans avoir eu à perdre des illusions dont il était probablement sevré de naissance. Aussi s’amuse-t-il des « déçus du socialisme comme Plenel, courant au milieu des ruines après le spectre du “vrai” socialisme, trahi par celui-là même pour qui, au prix de successives bouffées délirantes, ils n’avaient cessé de voter, l’immondissime Mitterrand », lequel« savait déjà, et depuis longtemps, que l’idéologie qui l’avait porté à l’Élysée était une vague remplie de choses mortes ».

Indifférenciation terminale

Mais de l’idéologie défunte subsistait le principe actif : la passion égalitaire dont Muray, lecteur de René Girard, en a retenu qu’elle était à la racine du mimétisme : la passion démocratique du même qui conduira, il le prédit, à l’indifférenciation terminale.

En attendant, les égalisés par la reconnaissance réciproque, à défaut d’être devenus des dieux les uns pour les autres comme l’ont annoncé de faux prophètes, sont travaillés par ce que Stendhal appelait les sentiments modernes par excellence : « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». S’en suit l’égalité dans le ressentiment et la plainte. « Toute plainte est une vengeance », disait Nietzsche.

René Girard l’ayant fait inviter en 1983 à enseigner à l’université de Stanford, en Californie, Muray à peine arrivé là-bas comprit qu’il était « chez l’ennemi ». Dommage qu’il n’ait pas lu davantage Tocqueville que Freud et Heidegger, car il aurait puisé dans La Démocratie en Amérique un grand renfort à ses réflexions – notamment une description glaçante, en 1835, de la mort sociale infligée aux déviants de la pensée. Une pratique devenue courante dans nos démocraties dites libérales, et à laquelle il eut la dextérité d’échapper.

Ne croyez pas pour autant que ce possédé de « la fureur méthodique d’écrire » (ce qu’on a dit de Saint-Simon) ne s’accordait pas des pauses réparatrices. C’est vers le sud, la côte méditerranéenne, « ce collier de pierres précieuses au cordon rompu », qu’il fuit alors Paris dégradé en « banlieue d’Euro-Disneyland », avec l’inséparable Nanouk, sa femme qui « a toujours raison ». « Au Paradis. On est donc au Paradis. Voilà, c’est tout simple. Je me réveille tard. Les cigales sont déjà au boulot partout, démentes, acharnées. Café. Piscine. Chaise longue. Vol plané dans le bleu intense. » Le Sud, c’est le royaume des sensations, or il n’y a pas de sensation fausse ; et l’éblouissante lumière ne ment pas.

Après ces bains de vérité, il lui fallait remonter là-haut, dans le gris et la pluie, réembarquer dans la galère des besognes alimentaires, et poursuivre sa « guerre de Sécession » contre « la falsification du monde », en résistant aux forces du consensus qui, par tous les moyens, voulaient le « faire ressembler ».

Style d’emblée reconnaissable

On l’a comparé à Léon Bloy ; mais alors que celui-ci « piétine sur place, remarque Muray, entassant invectives sur imprécations sans gagner en intensité », lui, héritier de Céline sans jamais l’imiter, possédait l’art de l’amplification, par variations consécutives, servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire. « Plus on aggrave, plus on peint. Plus on amplifie, plus on écrit. » Il avait de surcroît l’art de la formule, cinglante ou parodique (« l’envie du pénal », parmi beaucoup d’autres), des jeux de mots et coqs à l’âne imprévus qui rendent son style d’emblée reconnaissable.

De lui, on pourrait dire exactement ce que Marcel Aymé (qu’il lisait avant de mourir) a écrit au sujet de Blondin. Il n’avait pas seulement le « don d’écrire », mais celui « qui consiste à être de sa chaleur et de sa chair dans les choses qu’on écrit, à donner aux idées le frémissement sanguin, nerveux, humoral et hormonal de la vie ; qui consiste aussi dans la joie d’écrire, de se transformer soi-même en livre ».

Le roman réussi de Muray, c’est lui-même, dont le talent atteint son apogée dans ce dernier volume du Journal ; il en était sûrement conscient. À la manière de Balzac, son dieu, à qui il lui suffisait de penser pour qu’« aucune forme de découragement ne l’atteigne », ce journal-roman pourrait s’intituler « L’Envers de la fin de l’histoire contemporaine », ou « Scènes de la vie littéraire parisienne ». Il n’y manque pas le retour des personnages qui fascinait Muray dans la Comédie humaine.

En tête de la distribution : Sollers le parrain, bien sûr, tout à la fois Vautrin hétéro, mais faux ennemi des lois et le cynique Crevel de La Cousine Bette, qui se la joue « régence ». Son antipode : Kundera, authentique grand écrivain, lui, que Sollers détestait sournoisement et que Muray admirait beaucoup, tout en démêlant, avec drôlerie, les ruses et dissimulations qui, après lui avoir permis de survivre sous le communisme, l’aidaient à louvoyer au sein de la maffia germanopratine. Seconds rôles : les larbins masochistes d’ArtPress que Sollers manipule sans vergogne ; BHL, « le plagiaire et maître en mensonges d’Épinal ». Et face à ces « pantins », les chers Proguidis, inlassables prospecteurs de vrais romans, composent un heureux contrepoint. En toile de fond, au hasard de la rue et des rencontres, des gens, de « vraies gens » comme il en pullulait dans la vie et les films d’autrefois, mais en voie de « liquidation », remplacés par des « fantômes narcissiques mangés aux médias comme un tapis par les mites ». Enfin, vedette de la vie quotidienne de Muray, sa voisine du dessous, la « serial mother » et ses quatre « Gremlins » dont on guette les tintamaresques allées et venues. Car ne manque pas non plus le suspense, qui rend la lecture du Journal compulsive ; que va-t-il trouver à redire dans la prochaine entrée ? À qui ou à quoi s’en prendra-t-il ? Quel portrait à l’acide va surgir ? Quelle trouvaille crèvera la page ?

De la première à la dernière ligne, voilà un chef-d’œuvre. Pas de temps mort, mais beaucoup de cadavres. Donc, si vous m’en croyez, à dévorer d’urgence. Mais attention : approuveurs du monde tel qu’il se défait, s’abstenir.

Philippe Muray, Ultima Necat V : journal intime, 1994-1995 et Ultima Necat VI :journal intime, 1996-1997, Belles Lettres, 2024.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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Quand s’attaquer à l’art se double d’un acte antisémite

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Honteux, et c’est un euphémisme ! Comment qualifier autrement, en effet, ce geste, particulièrement violent, d’une militante, se revendiquant de « Palestine Action », s’étant attaquée, ce vendredi 8 mars 2024 à l’Université de Cambridge, à un portrait (tableau réalisé en 1914 par Philip Alexius Laszlo) de Lord Arthur Balfour, qu’elle a lacéré, après l’avoir aspergé de peinture rouge, à coups de cutter, ainsi qu’on peut le voir dans une vidéo fièrement mise en ligne, sur X (ex-Twitter), par ce même groupe ?

La barbarie d’un double crime

Car il s’agit là, en réalité, d’un double crime, et non des moindres par la barbarie qu’il recèle : un crime à l’encontre d’une œuvre d’art, acte déjà éminemment répréhensible en soi, certes ; mais aussi, et peut-être plus condamnable encore, un crime attenant, comme pour toute forme de racisme, à l’antisémitisme, plus encore qu’à l’antisionisme, le plus ignoble !

La (dé)raison de pareil geste ? Le fait que Lord Balfour, ancien ministre anglais des Affaires étrangères, ait été le promoteur, en 1917, d’une déclaration exprimant, de manière officielle, le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine : préambule, cette décision, de ce qui deviendra en 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et dans le douloureux sillage de ce crime unique dans les annales de l’(in)humanité que fut la Shoah, la création, sous l’égide de David Ben Gourion, de l’Etat d’Israël !

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C’est dire donc si, par-delà même cet énième acte de vandalisme à l’encontre d’une œuvre d’art (comme déjà, il y a quelques semaines seulement, à l’encontre de « La Joconde » de Léonard de Vinci ou du « Printemps » de Claude Monet), il s’agit cette fois, chose bien plus grave encore, d’un véritable acte d’antisémitisme !

L’université de Cambridge pour l’État d’Israël : de Lord Byron a Lord Balfour

Cette même et prestigieuse université de Cambridge, par ailleurs, ne s’est jamais privée de manifester publiquement sa sympathie, voire son soutien, envers le peuple juif, puisque c’est encore elle qui accueillit généreusement, au début du XIXe siècle, de 1805 à 1808, mon cher Byron, autre célèbre Lord (auquel j’ai naguère consacré, pour les Éditions Gallimard, une ample biographie), lequel écrivit, quant à lui, d’admirables « Hebrew Melodies » (« Mélodies Hébraïques »), recueil datant, pour l’exactitude, de 1814, soit près d’un siècle, déjà, avant la célèbre déclaration, quant à la future naissance de l’Etat d’Israël précisément, du précité Lord Balfour !

Quand salir la culture équivaut à souiller ses propres idées

Certes, le peuple palestinien, dans la bande de Gaza, vit-il aujourd’hui, par la guerre qu’Israël mène actuellement à l’encontre des terroristes du Hamas après l’abominable attaque du 7 octobre dernier, une terrible tragédie sur le plan humain. Et à lui, comme à toutes les victimes dans cet horrible conflit, qu’elles soient juives ou palestiniennes, toute notre sincère compassion ! Mais, tout ceci étant dit, quand, du reste, s’attaquer à l’art, et parfois à ses plus grands chefs-d’œuvre, a-t-il jamais représenté un argument digne de ce nom, rationnel et objectif, pour défendre des idées, aussi nobles soient-elles ? Car, de fait, seuls les régimes dictatoriaux, qu’ils soient d’extrême-gauche ou d’extrême-droite et qu’on les nomme, par-delà tout clivage politico-idéologique, « fascisme », nazisme », communisme ou « stalinisme », se sont honteusement adonnés à ce genre de pratique, particulièrement méprisable sur le plan intellectuel et abject au niveau moral.

Davantage : se rendent-ils donc compte, ces infâmes extrémistes, que c’est tout d’abord leur propre cause, leur parti ou leur organisation, qu’ils souillent et avilissent, par la violence de leur geste, ainsi ? De fait : dégrader la culture ou salir l’art (dans cet odieux cas, au sens premier du terme) était déjà la pratique favorite, de sinistre mémoire, des nazis au siècle dernier lorsqu’ils taxaient certains des meilleurs peintres, en cet obscur temps-là, de « dégénérés » !

Pis : s’en prendre ainsi à l’art, et dans ce cas à des sympathisants de la cause israélienne de surcroît, ne peut hélas que faire penser, sans certes vouloir comparer ici l’incomparable ni verser malencontreusement en un révisionnisme de mauvais aloi, aux pires propagandistes nazis précisément, du style Goebbels ou Göring, lorsqu’ils disaient « sortir leur revolver quand ils entendaient le mot culture » (ce sont du moins là les ignominieuses paroles que le dramaturge allemand Hanns Johst, fervent admirateur d’Hitler, leur attribue glorieusement dans sa pièce de théâtre Schlageter, dédiée un prétendu martyr pré-nazi).

Afficher à ce point son mépris de la culture, tout autant que de l’art, fait effectivement froid dans le dos, surtout par tout ce à quoi renvoie fatalement pareil, fanatique et périlleux réflexe antisémite : la « nazi attitude » !

Lord Byron

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«La Salle des profs», milieu scolaire orthonormé et franchement hostile

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Carla Nowak dans "La Salle des Profs" (Das Lehrerzimmer) de İlker Çatak, 2023 © Tandem Films

Le film d’İlker Çatak, qui fait un tabac en Allemagne et vient de sortir en France avec d’excellentes critiques, ne pouvait pas ne pas interpeller notre chroniqueur, à qui rien de ce qui est turpitude scolaire n’est étranger. Apparemment il n’a pas été déçu. Mais de là à en faire un favori pour l’Oscar du meilleur film étranger, il y a une marge, dit-il.


La Salle des profs est un film profondément allemand — ce qu’on ne lui reprochera pas. Personnages korrekt des pieds à la tête, locaux immaculés, haine larvée des étrangers (pas seulement des immigrés turcs de plus ou moins longue date : on ne manque pas de faire remarquer à l’héroïne, originaire de Gdansk / Dantzig, qu’une Polonaise, en Allemagne, ne sera jamais allemande), et tendance à l’inquisition qui peut aller assez loin. Les invectives volent bas parfois dans ce décor si bien peigné : on se traite de fasciste « à peine qu’on se traite », comme disait Nougaro, mais avec des arrière-pensées évidentes de camps de concentration.

Passe ton Abitur d’abord

Carla Nowak, prof de maths et d’EPS (la bivalence est la règle en Allemagne) d’un Gymnasium (l’équivalent de nos lycées, la seule structure pédagogique qui débouche sur l’Abitur, le Bac allemand), a des méthodes d’un pédagogisme qui peut paraître ici excessif : les élèves obéissent au claquement des mains, ils sont dressés à obéir, et de toute façon l’établissement expérimente la « tolérance zéro » que l’on réclame de ce côté du Rhin.

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Mais voilà : on lui a piqué de l’argent dans son portefeuille, en salle des profs. Elle dispose alors son ordinateur en fonction caméra pour filmer la personne qui a l’indélicatesse de se servir dans la poche de son blouson.


À partir de là l’inquisition se met en place, une secrétaire est désignée (sans qu’on ait vu autre chose à l’image qu’un bout de son chemisier), la prof se retrouve accusée d’espionnage (on sent que le souvenir de la Stasi n’est pas loin, chacun fait avec son histoire), les élèves s’insurgent… Et au terme d’une narration en spirale descendante, les enfers personnels de chacun se retrouvent sur la table.

À travers la métaphore d’une salle des profs ordinaire, c’est évidemment toute la société allemande qui se retrouve sous les projecteurs. Non seulement l’histoire récente de la réunification, l’immigration turque (les petites filles ont le droit de venir au lycée avec la tête couverte d’un voile, les parents parlent un allemand rugueux), les souvenirs de la Seconde guerre mondiale, et au-delà, cette correction politique et morale héritée du luthérianisme. On comprend que le film ait collectionné les récompenses outre-Rhin.

Allez voir « La Zone d’intérêt » avant quand même

Ici, c’est moins évident — nous avons une autre histoire, nos immigrés ne sont pas les mêmes et ne jouent guère la carte de l’intégration, et la tolérance zéro est une espérance plus qu’une réalité. Cela dit, on pique dans nos salles des profs comme dans celles d’Allemagne. Peut-être sommes-nous moins flics dans l’âme, mais les tensions entre enseignants, rapidement palpables quand on fréquente un établissement français, sont les mêmes.

On s’étonnera de l’obéissance des élèves (jusqu’à un certain point), mais c’est parce que le système allemand post-primaire évacue précocement les élèves en difficulté vers Hauptschule et Realschule, collèges alternatifs qui ne destinent pas leurs élèves à l’Abitur : la sélection s’opère très tôt en Allemagne, et vous êtes orienté vers l’enseignement technique et professionnel de façon précoce.

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C’est fort bien interprété. Leonie Benesch joue à fond la pédagogue célibataire, dévouée à ses élèves et sûre de sa moralité exemplaire. Ses collègues sont à l’unisson, les gosses sont parfaitement dirigés. Mais en définitive, c’est un téléfilm soigné (c’est cadré pour passer un jour à la télé) et politiquement correct. Pas exactement ce que l’on peut attendre d’un film que l’on présente pourtant aujourd’hui comme l’un des favoris à l’Oscar du meilleur film étranger, dimanche soir (encore que La Zone d’intérêt soit un candidat autrement redoutable).

Quant à la structure en crescendo, elle est empruntée à ce film danois autrement remarquable qu’était La Chasse (2012), de Thomas Vinterberg, où un instituteur (Mads Mikkelsen) était accusé (à tort) d’attouchements par une petite fille, et pourchassé par toute une communauté : l’ombre du M le Maudit de Fritz Lang passait sur ce thriller dérangeant. Mais l’un dans l’autre, La Salle des profs fait passer deux heures qui séduiront les enseignants qui baignent dans ces nœuds de vipères, et renseigneront les autres sur ce qui se passe dans ce lieu clos par excellence qu’est une salle des profs.

Grâce à LFI, le Hamas fera-t-il son entrée au Parlement européen?

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Née près d’Alep en Syrie, la candidate du ressentiment Rima Hassan, 7e sur la liste LFI, est en position éligible aux élections européennes de juin. L’extrême gauche française se vautre un peu plus dans le communautarisme.


La septième sur la liste aux Européennes de la France Insoumise fait couler beaucoup d’encre. Il faut dire qu’elle est vue comme une offre politique destinée à faire voter une catégorie en pleine explosion depuis le 7 octobre 2023 : les antisémites.

Conflit au Proche-Orient : plus c’est gros, plus ça passe

Et Rima Hassan a tout pour leur plaire. D’abord parce que cette activiste française qui met en avant une identité de « réfugiée palestinienne » est une alchimiste hors pair. Avec elle, l’antisémitisme devient un mélange de haine d’Israël (ce qui permet d’haïr les Juifs en faisant semblant de ne s’opposer qu’à la politique d’un pays), de falsification historique et d’exaltation d’une cause palestinienne qui veut libérer la Palestine du Jourdain jusqu’à la Méditerranée. Ce mot d’ordre est une façon d’appeler à la destruction d’Israël dans les cercles militants tout en s’en défendant auprès des journalistes et des élites. Pour cela, il suffit d’expliquer qu’il s’agit d’un appel pour constituer un État unique multiconfessionnel et vous pourrez le répéter ad nauseam pour exciter le ressentiment de vos militants. Or tout le monde en Orient comme ici sait que cette proposition est une vaste blague et que si l’OLP et le Hamas ont popularisé ce slogan, c’est pour appeler à l’élimination d’Israël.

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De la même manière, Rima Hassan ne peut ignorer que pour les Frères musulmans auxquels le Hamas appartient, détruire Israël est un devoir sacré, un fiqh. La présence de Juifs en terre d’islam, non réduits à la dhimmitude, est un sacrilège. D’ailleurs Khaled Mashal, un des dirigeants du Hamas l’a dit explicitement : « La Palestine nous appartient, du fleuve à la mer, du nord au sud. Il n’y aura aucune concession, sur un seul pouce de terre. » Et de manière explicite la charte du Hamas, comme celle de l’OLP naguère, appelle à éradiquer l’État juif. C’est ainsi que, pour ne pas avoir à accepter Israël dans cette région du globe, les Arabes ont refusé à trois reprises la création d’un État palestinien. C’est dire à quel point la haine religieuse est profonde. Mais Rima Hassan pense que les occidentaux ne comprennent rien à tout cela et n’hésite pas raconter des énormités…

Falsification historique

Ainsi, elle participe le 10 décembre 2023 à Tunis, à la fameuse conférence ou David Guiraud va raconter des horreurs sur Israël, niant les exactions du Hamas en Israël et faisant retomber la barbarie sur les Juifs qu’il accuse d’avoir éventré une femme enceinte et brûlé un bébé dans un four. Le député insoumis devra faire machine arrière quelques jours après. Or l’autre participante à cette réunion était la fameuse Rima Hassan. Laquelle est venue doctement expliquer que les Musulmans ignoraient tout de l’antisémitisme avant qu’un foyer juif ne soit installé sur leurs terres par les occidentaux qui voulaient soulager la culpabilité de la Shoah : « Ce que ne comprend pas l’Occident, c’est que dans cette région-là, on n’a pas ce passif, on n’a pas cette mémoire de la Shoah. (…) Et ce qui est terrible pour nous, Palestiniens, c’est qu’on se retrouve à traiter une question fondamentale, qui est celle de l’antisémitisme, mais sans avoir contribué à cet antisémitisme. » Là on se pince. La sympathie des sociétés arabes pour le nazisme et le fascisme, en partie liée aux politiques anti-juives de ces régimes, est parfaitement renseignée. Quant à l’antisémitisme arabo-musulman, il n’a pas attendu la Seconde Guerre mondiale pour se manifester. Rima Hassan serait-elle négationniste, inculte ou nous prend-elle pour des lapins de cinq semaines ? Ici la falsification historique est patente.

Rima Hassan n’hésite pas non plus à accuser à longueur de tweet Israël d’être un État génocidaire, de pratiquer l’apartheid… Or ces accusations sont fausses. Cette militante qui se dit juriste mais ne semble pas maîtriser sa discipline oublie que ses mots ont un sens précis, une définition juridique rigoureuse et qu’ils ne sont pas appropriés à ce qui se passe. Mais elle n’en a cure. Ce qui l’intéresse est la charge négative qu’ils ont, leur portée dégradante et la haine qu’ils alimentent et suscitent. Alors elle fait tourner ces condamnations en boucle sur ses réseaux. En revanche, s’étant rendu compte que ne pas condamner les horreurs du 7 octobre pouvait ruiner sa carrière d’influenceuse, elle a fini par le faire avec une discrétion qui lui est peu habituelle, mais c’est pour très vite soutenir le Hamas. Ainsi dans une interview donnée à un média militant, Le Crayon, elle avait à répondre à trois questions : « Le Hamas mène-t-il une action légitime ? L’État d’Israël a-t-il un droit de défense ? La solution à deux États est-elle possible ? ». « Vrai, faux, faux », répond-elle.

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Dire qu’un pogrom est légitime, justifier un tel crime contre l’humanité signifie valider les horreurs qui ont été commises le 7 octobre. Cette femme donne cette interview en novembre. À l’époque les médecins légistes israéliens en étaient encore à essayer d’identifier des corps tellement brûlés, profanés et éparpillés qu’il a fallu des mois pour leur rendre leur identité. C’est également avec beaucoup de compassion qu’elle fait un tweet sur la tragique erreur de soldats de Tsahal qui ont tué trois otages qu’ils avaient pris pour des terroristes voulant les piéger : « Ce qui prouve bien l’intention génocidaire de cette entité coloniale qu’est Israël ».

La candidate du séparatisme

Les Juifs sont ainsi transformés en bourreaux, pour ne pas dire en avatars de nazis. Toujours selon Rima Hassan, « Israël est le QG des suprémacistes blancs de toute la planète ». Cette phrase porte en elle des relents extrêmement douteux. Elle rappelle le fameux, « après le samedi vient le dimanche », qui unit dans une détestation et sous une menace commune, Juifs et Chrétiens. Sur ce point les islamistes rejoignent les woke dans leur vision d’un monde binaire où le mal est incarné par l’Occident blanc, par nature oppresseur. Rima Hassan se fait ainsi le relais de ce ressentiment lourd de menace et qui est en train de ruiner notre cohésion sociale.

Avec elle, c’est la voix des Palestiniens que LFI veut faire entrer au Parlement européen. Mais outre que ce n’est pas sa place, nombre de questions se posent. Pour dire quoi ? Et que dit ce choix ? Que l’antisémitisme est une stratégie électorale comme une autre ? Que cette stratégie puisse fonctionner et que malgré leur soutien au Hamas, les LFI soient en position de faire rentrer une telle femme au Parlement européen en dit long sur la déliquescence de notre société et l’antisémitisme que l’extrême-gauche attise. La haine du Juif comme levier clientéliste, Jean-Marie Le Pen en rêvait, Jean-Luc Mélenchon et la LFI l’ont fait.

Ces biens essentiels

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