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L’énigme Salazar


Énigmatique figure que celle d’Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970), professeur à l’Université de Coimbra appelé tout jeune par les militaires à occuper les postes de Ministre des Finances d’un Portugal dans la tourmente depuis la proclamation de la République en 1910, ensuite de Président du Conseil, qu’il resta de 1932 à 1968. « Dictateur modéré » selon Jacques Bainville, Salazar, o Doutor (le Docteur) instaura l’Estado Novo, un régime autoritaire qui ne se confondit jamais avec le fascisme italien ni même avec le franquisme, et aux antipodes du national-socialisme. Le mot d’ordre de ce régime singulier pourrait se trouver chez Juan Donoso Cortès, un auteur contre-révolutionnaire espagnol qu’affectionnait Salazar : « Quand la légalité suffit pour sauver la société, la légalité ; quand elle ne suffit pas, la dictature ». Loin de l’exaltation frénétique de la nation propre aux mouvements fascistes comme des formes extrêmes de pouvoir, l’Estado Novo fut une dictature fondée sur une vision spirituelle et non économique de l’homme. Maurras, qui admirait Salazar, disait qu’il avait rendu à l’autorité « le plus humain des visages ». Frugalité et probité (indéniables chez o Doutor, plus douteuses chez divers caciques du régime), décence (surjouée, mais réelle), prudence, ruse furent les qualités du maître intraitable du Portugal, qu’il entendait protéger du monde moderne de ce qu’il considérait comme le fléau des fléaux : « le mal diabolique de la confusion des concepts ».

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La copieuse biographie qu’Yves Léonard, qui enseigne à Sciences Po, consacre à Salazar retrace assez bien le parcours de ce chef d’État unique, et ce malgré un style parfois scolaire, toutefois compensé par la richesse des sources consultées, dont les archives diplomatiques, celles de la redoutable PIDE, la police secrète de l’Estado Novo, et surtout les précieux Diarios, ces journaux du Doutor tenus scrupuleusement de 1933 à 1968. Curieusement, Léonard ne cite pas les deux intéressants essais de Mircea Eliade, diplomate en poste à Lisbonne pendant la guerre, et de Paul Sérant, bon connaisseur des milieux non-conformistes.

Formé dans sa studieuse jeunesse par la lecture de Gustave Le Bon, de Maurras et de Barrès, des catholiques sociaux René de la Tour du Pin et Frédéric Le Play, Salazar se voyait, tout jeune, comme « le Premier ministre d’un roi absolu ». Refusant le parlementarisme, hostile au libéralisme comme au socialisme, ce moine dictateur (qui n’était nullement bigot et qui abhorrait la démocratie chrétienne) était un technocrate avant la lettre, d’ailleurs admiré à Vichy, qui réussit à maintenir un régime élitaire en réalité peu structuré : des experts, tous professeurs comme lui, une police tenue d’une poigne de fer, des militaires en laisse, un clergé soumis – un exemple parfait de verticalité et de pouvoir personnel, sans bain de sang ni terreur.

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L’un des chapitres les plus passionnants retrace par le menu les louvoiements de Salazar pendant la Seconde Guerre mondiale, où, fidèle à la vieille alliance avec l’Angleterre (« être aux côtés de qui contrôle l’Atlantique »), il joue au plus fin avec Hitler et Mussolini avec dans sa manche une carte maîtresse, les Açores, à l’importance stratégique pour les Alliés dans le cadre de la guerre sous-marine. Un autre chapitre traite de la question de l’Outre-Mer (Angola, Mozambique, Guinée portugaise, etc.), présentées par la propagande comme des provinces ultramarines du Portugal dans le cadre d’un improbable « lusotropicalisme », idéologie du métissage rédempteur. Comme disait Paul Morand, « c’est le Portugal qui enseigna les océans à l’Europe de la Renaissance ». Salazar crut pouvoir reprendre cette mission de professeur infaillible par le truchement d’une dictature des premiers de classe. Il faisait ainsi du Portugal une sorte de Tibet atlantique dont il aurait été l’ultime Dalaï Lama. Une figure romanesque en somme, et qui fascina les antimodernes Pierre Benoit, Jacques Chardonne et Michel Déon.

Yves Léonard, Salazar. Le dictateur énigmatique, Perrin, 520 pages

Salazar: Le dictateur énigmatique

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Taxi-Girl on the road

Mirwais est le dernier membre de Taxi-Girl encore de ce monde. Dans un livre de mémoires qui évite tous les écueils du genre, il ressuscite le groupe de rock underground né à la fin des années 1970. Et il se révèle être un écrivain au grand style.


Écrire un livre sur le rock n’roll, c’est entrer en terrain miné. Des pièges partout, des erreurs à ne pas commettre, au risque d’exploser en vol. À chaque instant, les lieux communs mille fois entendus peuvent créer une caricature grotesque. Les talons des boots qui résonnent dans les rues désertes, les baisers couleur de bière, le garage comme salle de répétition prêtée par le grand-oncle, la première guitare achetée avec de l’argent volé dans une boulangerie… j’en passe et des moins bonnes. Que ces anecdotes soient vraies ou non n’est pas l’important : nous les avons trop entendues. Pire, on nous les a le plus souvent contées d’une façon tiède et dans un style qui n’est presque jamais piquant, drôle ou méchant. Un comble pour cette musique créée par et pour les nerveux, ce sel de la terre.

Mirwais, étrange bonhomme longiligne

On ne sait plus bien si Mirwais est plus connu pour ses sombres années Taxi-Girl ou pour sa faste épopée comme producteur de Madonna. Il est aujourd’hui sous les projecteurs (la presse est unanime et parfois même dithyrambique) pour un livre sans doute fabuleux et plus encore unique. Un livre qui fait la lumière sur les ombres. Mirwais, qui nous promet deux autres tomes, raconte ici le récit électrique des premières années de son groupe Taxi-Girl. Voyage dans le temps, bien sûr, mais surtout voyage au milieu d’une bande étrange et un peu macabre de quatre garçons pris dans la tempête de la musique et de l’autodestruction.

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À la tête de ceux-là, il y a Daniel Darc (qui l’écrivait « Dark » en ses jeunes années) : inoubliable feu follet clignotant entre le néant et la grâce (mort en 2013) ; et puis, à ses côtés, cet étrange bonhomme longiligne au regard perçant et profond, portant le nom afghan de Ahmadzaï : c’est Mirwais. Lisons-le : « Je composais la musique de presque tous les titres mais ne prétendais à rien. Je ne savais même pas que je composais. Eux c’était moi, et moi c’était eux. Les autres ne voyaient pas les choses ainsi. Ce n’est pas un reproche que je leur fais. Je pense que j’étais anormalement anormal. Puisque je me souciais du groupe et non pas de moi-même. De l’extérieur, c’était risible mais bon, je faisais ce que je pouvais. » Il ne faudrait pas non plus oublier Laurent Biehler, dit Sinclair (mort en 2019), part essentielle au son de Taxi-Girl, étant aux claviers ; et enfin, jusqu’à sa mort par overdose de cocaïne en 1981, le batteur Pierre Wolfsohn. Mirwais est aujourd’hui le seul rescapé de cette vie d’aventures vicieuses, donc dangereuse et tragique.

Si le style c’est l’homme, comme disait Buffon (que Louis-Ferdinand Céline aimait à citer – lui qui s’y connaissait en matière de style), Mirwais est indéniablement un homme singulier. Ces mémoires sous dopamine ne ressemblent à aucun autre. Des réminiscences de Burroughs se font entendre ici et là, avec cette façon de couper au cutter les phrases et de montrer par un vocabulaire curieux cet univers interlope que lui seul, avec ces yeux-lasers, est capable de distinguer et de décrire. Nous savions que Mirwais était un as de la pop music ; nous savons désormais qu’il est aussi un écrivain véritable. Ce n’est pas rien ; ni très courant dans ce milieu–loin de là. Quand certains ont recours à de vrais écrivains ratés pour écrire leur vie, d’autres s’entretiennent sous forme de pénibles livres-confessions : Mirwais, lui, saute le pas, se lance dans l’arène, dégaine une plume d’acier et d’acide pour retracer les années de formation d’un groupe inclassable et probablement incompris.

Ballade hallucinée dans les temps perdus

En guise d’introduction, il fait le bilan de cette carrière foudroyante : « Taxi-Girl fut un échec invraisemblable. Nous avons sans doute laissé une trace dans l’histoire de la musique française, ce n’est pas à moi d’en juger. Mais à bien y réfléchir, cela n’aurait jamais marché pour nous. Nous étions “ceux qui dérangeaient” (pour quelle raison ? Que dérangions-nous ? Je l’ignore encore). » En réécoutant les disques de Taxi-Girl, qu’autour des années 2010 nous passions mes amis et moi à l’intérieur de vieilles voitures défoncées comme nous, à l’aube, dans nos provinces sans charme, je me suis souvenu des propos de Fabrice Luchini sur son début de carrière difficile, ses insuccès de jeunesse : « On me disait : “Fabrice, quand tu joues, on ne sait pas si tu es homo ou hétéro.” »Il n’est pas impossible que quelque chose de similaire se soit produit pour Taxi-Girl. Ils étaient l’ambiguïté même. Et celle-ci ne pouvait que mettre mal à l’aise le plus grand nombre. Malgré le succès tout à fait acceptable de Chercher le garçon, on voit ce qu’il y a dans cette mélodie, dans ces paroles, dans cette atmosphère, de terriblement curieux, anxieux et, disons-le, de malsain. Taxi-Girl était un formidable cabinet de curiosités dont la vitrine-pop n’empêchait pas de distinguer les perverses couleurs violacées, les parfums capiteux et les arômes enivrants. Avec un tel marchandage, vous ne pouvez plaire qu’à une étrange élite, une faune bizarre : c’est tout le mal qu’on souhaite à certains.

L’époque elle aussi est montrée, décrite, décryptée. On imagine des lieux oubliés (pour ceux qui ne les ont pas connus) et des lieux qui ne sont plus ainsi qu’ils étaient (ô Gibus adoré !). C’est aussi une promenade dans Paris dont Taxi-Girl disait : « À Paris, rien n’est pareil / Tout a tellement changé que ce n’est même plus une ville / C’est juste une grande poubelle. » Avec cette balade hallucinée dans les temps perdus, c’est une descente, une descente comme la drogue en donne, mais aussi une descente dans des univers aussi sinistres que magnifiques. C’est une descente dans la mémoire de cet étonnant Mirwais. Et, s’il n’est pas interdit de penser que Mirwais a écrit un grand livre sur la musique et les débuts d’un groupe, il est possible qu’il ait écrit un grand bouquin tout court.

À lire

Mirwais, Taxi-Girl, 1978-1981, Séguier, 2024.

Taxi-Girl

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Le bal des martyres

Roman Polanski a gagné son procès contre une ex-comédienne qui l’accusait de diffamation. Mais la Justice ne fait pas taire la meute MeToo. Au Festival de Cannes, la grande famille du cinéma, terrorisée, se prosterne devant une poignée de fanatiques. Fanny Ardant a le courage de dénoncer, dans un dialogue avec Sabine Prokhoris, ce nouveau maccarthysme qui, comme le premier, réduit au silence et au chômage de grands artistes.


« J’ai l’honneur de défendre Roman Polanski, l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma. » Delphine Meillet m’autorisera certainement à faire mienne cette formule qui a inauguré sa plaidoirie. Cette brillante avocate revient dans nos pages sur le procès qu’elle a gagné pour le cinéaste contre l’ex-comédienne Charlotte Lewis, qui l’attaquait en diffamation après l’avoir accusé de viol sans le moindre début de preuve (voir l’enquête de Jeremy Stubbs). Seulement, la Justice et ses chichis n’intéressent pas la meute des opportunistes et victimes professionnelles qui ont fait de l’auteur du Pianiste la cible prioritaire de leur ressentiment, indifférents à une œuvre magistrale dont Sabine Prokhoris explore les ressorts.

Alors, oui, face à cette coalition de médiocres, défendre Roman Polanski est un honneur pour Causeur. Honneur que les confrères ne nous disputent guère, tant la peur vitrifie l’expression publique, dès que sont proférées des accusations de violences sexistes-et-sexuelles[1]. En privé, d’innombrables bonnes âmes s’indignent contre l’injustice faite à l’artiste. En public, silence radio. Les starlettes des deux sexes le savent, pour s’attirer les bonnes grâces de France Inter, Télérama ou Mediapart, il faut faire génuflexion devant la « libération de la parole » et cracher sur les ennemis du peuple, de Polanski à Depardieu en passant par Woody Allen.

Dans ce climat où la lâcheté le dispute à l’opportunisme, on doit saluer le courage et la liberté de Fanny Ardant qui dit sans ambages à Sabine Prokhoris tout le mal qu’elle pense de ce qu’elle qualifie de nouveau maccarthysme (lire notre grand entretien). En défendant l’honneur de Roman Polanski, ces deux femmes qui en ont, qu’elles me passent l’expression, sauvent un peu celui de l’époque – ou ce qu’il en reste. Pas grand-chose.

Mensonges, menaces et paillettes. Le Festival de Cannes nous a en effet offert cette année le spectacle éprouvant du totalitarisme en tenue de gala. Quelques jours avant le début des hostilités, l’affaire de la liste noire plombe l’ambiance. Dix augustes têtes du cinéma français vont rouler dans la sciure, annonce-t-on avec gourmandise ou effroi. Les noms circulent sous le manteau. Dans Le Figaro, Léna Lutaud raconte les prémices d’un sauve-qui-peut général. Certains, à titre préventif, coupent les ponts, suspendent des projets (pour la seule raison que le casting comporte un nom figurant dans la liste qui n’existe pas). Les communicants de crise sont aux aguets. La direction du Festival promet que sa conduite sera dictée par la plus stricte lâcheté. Les hommes dénoncés seront invités à aller monter d’autres marches et les films, déprogrammés. Aucun miasme de masculinité toxique ne gâchera la grande communion. Finalement, la chasse est maigre : un grand producteur, plutôt rangé des voitures, dénoncé en une de Télérama, et Édouard Baer, accusé de tentative de vol de baiser (sans effraction semble-t-il).

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Le clou de cette quinzaine de l’expiation masculine est la cérémonie d’ouverture, hésitant entre le rituel sectaire – avec, en Raëlle, sainte Godrèche et ses yeux qui roulent –, et le congrès du PCUS, quand le premier qui cessait d’applaudir le camarade Staline risquait d’être effacé de la photo et de l’humanité. Une salle pleine d’adultes de luxe se lève, extatique, devant une bande d’illuminées aux gestes bizarres et au regard fou – illuminées, car même si quelques hommes qui ont vu la lumière ont été invités à escorter les reines du bal dans la montée des marches, seule la parole des femmes est sacrée. Les donzelles sont partout, mais se disent bâillonnées (« silenciées »). Sur son plateau cannois, Anne-Élisabeth Lemoine accueille Godrèche comme si c’était la Vierge Marie, d’ailleurs elle est venue avec l’Enfant, sa fille Tess[2]. Mais la divinité, c’est Môman, porte-parole autoproclamée des femmes outragées, et d’abord des comédiennes, tendres agnelles maltraitées par de vilains messieurs. On se demande si l’animatrice ne va pas tomber à genoux et en pleurs. La sainte Trinité – Godrèche, Cottin et Mouglalis – exige une loi « MeToo intégral » (ça ne veut rien dire, mais ça claque), c’est-à-dire une loi des suspects, une justice d’exception qui condamne sans preuve et une définition du viol qui permette de requalifier tout rapport sexuel au nom d’un « ressenti » postérieur.

Ce tableau d’époque devrait nous faire hurler de rire. Sauf que personne n’ose rire, preuve qu’un processus totalitaire est à l’œuvre, relisez Kundera si vous en doutez. Tous ces gens qui se piquent d’art doivent bien avoir partie liée avec l’ambiguïté, le trouble, le désir, la saleté, l’émoi, le vice, le mensonge, le pouvoir et autres ingrédients du cocktail humain. Ils savent que la légende propagée par sainte Judith et ses adoratrices médiatiques n’a rien à voir avec la vraie vie, ses tourments et ses fautes.

Pourquoi font-ils semblant ? Que risquent-ils ? Comment une minorité fanatique et brailleuse qui ne tient même pas les cordons de la bourse peut-elle obliger tant de gens à approuver bruyamment des sornettes ? Ils ont peur. Et leur peur fait peur. « Godrèche menace, intimide, alors tous sont au garde-à-vous », observe un connaisseur désabusé du milieu. Godrèche et les autres n’ont pourtant d’autre pouvoir que celui de balancer, que leur confère la loi de fer du qu’en-dira-t-on numérique. Il suffirait de quelques-uns, cinq ou six producteurs, cinéastes, comédiens, quelques voix illustres déclarant : « Nous refusons ce monde où l’accusation vaut condamnation. Nous refusons de nous laisser dicter nos choix artistiques par des ligues de vertu. » Cela n’arrivera pas, parce que chacun tremble pour sa peau, serre les fesses à chaque alerte et soupire de soulagement quand la foudre tombe à côté.

Certes, il n’est pas si simple de risquer sa réputation – et son confort matériel – pour ses idées. Mais MeToo n’est pas un microclimat concernant seulement quelques beautiful people. L’accusation de viol, agression, emprise, harcèlement, lancée par une ex vexée ou chagrinée, peut détruire aujourd’hui la vie de votre coiffeur ou de votre banquier – donc la vôtre – autant que celle des stars de l’écran. Tout le monde y passera. Ceux qui choisissent de se taire doivent le savoir : quand leur tour viendra, il n’y aura plus personne pour protester.


[1] J’attends toujours qu’on m’explique ce qu’est une violence sexiste.

[2] Ne lui dites pas que c’est le titre d’un chef d’œuvre de Polanski sur le viol d’une jeune Anglaise à l’ère victorienne

Fanny Ardant clouée au pilori médiatique pour avoir défendu Roman Polanski

Parce qu’elle a accepté de faire la Une de notre magazine, l’actrice doublement césarisée fait l’objet depuis quelques jours de violentes attaques.


Depuis la sortie mardi dernier de notre nouveau numéro, dans lequel Fanny Ardant défend « l’honneur de Roman Polanski », les réactions courroucées se multiplient à travers la presse et les réseaux sociaux. Avec une même critique, totalement injuste et infamante, qui revient sous diverses plumes. Plusieurs journaux estiment en effet que le soutien public apporté par l’actrice à son ami cinéaste ne représenterait rien moins qu’une offense à l’ensemble des femmes violées !

C’est là l’un des arguments préférés des néo-féministes. Enfin, « argument » est un bien grand mot… puisque le procédé, parfaitement déloyal, consiste à rabaisser l’adversaire en donnant à ses paroles un sens ignoble qu’elles n’ont pas. « Fanny Ardant insulte (…) les 160 000 enfants et 217 000 femmes victimes chaque année », s’est ainsi indigné Libération dans un article paru le 5 juin. « Fanny Ardant piétine (…) toutes les victimes de violences sexuelles en général », ont abondé le lendemain Le Nouvel Obs et le Huffington Post, employant d’ailleurs dans leur publication respective exactement la même formule aux accents de prière d’exorcisme.

Godrèche instagramise

Même son de cloche chez la nouvelle égérie du mouvement MeToo, Judith Godrèche, qui a publié le 6 juin un texte sur Instagram, certes plus sensible et nuancé, mais avec la même tentative de discrédit en conclusion : « Il est temps d’arrêter de tirer sur les blessures ouvertes de milliers d’anonymes, y écrit-elle. Elles et ils ont un nom. Tout comme Fanny Ardant. »

À ne pas manquer: Causeur #124: Contre le maccarthysme MeToo. Fanny Ardant: «Pour l’honneur de Roman Polanski»

Quoique ne reposant sur aucun fait, ces allégations restent toutefois davantage civilisées que la sortie autrement outrancière d’Andréa Bescond. Le 6 juin, dans une interview au Huffington Post, l’auteur des Chatouilles a en effet jugé qu’il fallait « invisibiliser » la prise de parole de Fanny Ardant, avant de carrément s’en prendre à l’âge de l’actrice. « Il est presque trop tard pour que ce type de personnes ouvre aujourd’hui les yeux », n’hésite-t-elle pas à déclarer. Bescond s’est-elle rendu compte qu’en faisant preuve d’une telle muflerie, son image de militante moderne et « sororale » serait sérieusement abimée ? Quelques heures après, la jeune femme a semblé en tout cas vouloir baisser d’un ton son désir d’humilier Ardant en publiant sur Instagram une lettre ouverte un peu plus humaniste. « J’espère qu’un jour vous vous pencherez sur la réalité des violences sexuelles », écrit-elle, plus amène.

Les Sleeping Giants en guerre contre Causeur

Autre réaction à signaler : celle des Sleeping Giants. Sur Twitter, ce groupe d’internautes, qui s’autoproclame « collectif citoyen de lutte contre le financement du discours de haine », mais qui est en réalité une puissante (et anonyme) entreprise gauchiste d’appel à la censure de tout ce qui ne pense pas woke, prétend que Causeur fait « sa couv sur la défense de l’honneur d’un pédocriminel condamné et en cavale ». Grossière fake news ! Roman Polanski n’a jamais été condamné pour crime. Les faits qui l’ont mené en prison en 1977, à savoir des « rapports sexuels illégaux avec une mineure » ont la qualification, inférieure, de délit.

Mais revenons à Fanny Ardant. Et réjouissons-nous que, au milieu de ce concert de blâmes, tous aussi infondés les uns que les autres, des personnalités courageuses se soient levées pour applaudir sa prise de position en faveur de Polanski. « Quelle femme ! » s’est notamment exclamé l’avocat Randall Schwerdorffer le 5 juin sur BFM TV, en précisant que le mot  « maccarthysme » (auquel il préfère « inquisition ») est selon lui trop faible pour qualifier MeToo. Sur la même chaîne, la journaliste Anna Cabana saluait quant à elle la « bravoure » de l’actrice. Chapeau bas Madame !

IA: les hommes sont-ils en passe de devenir… obsolètes?

Le dernier roman d’Alexis Legayet, Les Obsolètes, vient de paraître…


De nombreux articles évoquent en ce moment les difficultés auxquelles sont de plus en plus souvent confrontés les artistes et, d’une manière générale, les professionnels du monde dit de la culture. Auteurs, musiciens et traducteurs se voient en effet de plus en plus régulièrement remplacés par des machines informatiques. Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter. L’IA n’en est qu’à ses débuts et se développe exponentiellement. Pour le meilleur et pour le pire, rien ne semble pouvoir échapper à son emprise – face au techno-monde qui prend forme sous nos yeux, réfléchir sur la possible Obsolescence de l’homme (1) est devenue une nécessité.

Dans Le Figaro, le maire de Cannes, David Lisnard, explique avoir été passablement énervé par les réponses technocratiques et démagogiques d’Emmanuel Macron aux questions d’une journaliste du magazine Elle sur ce qu’il appelle le « réarmement démographique » : d’abord, une allégation saugrenue, hors-sujet mais censée complaire au lectorat féministe du magazine féminin, à propos de la ménopause : « Si les hommes y étaient confrontés, ce sujet aurait été traité bien plus rapidement ». Ensuite, à propos de la GPA, un exercice de « ni pour, ni contre » relevant d’un « en-même-tempisme » de la plus belle eau. Enfin, sur la PMA, un délire technico-médical reposant sur le projet d’un « grand plan contre l’infertilité » devant inclure un « check-up fertilité » avec « bilan complet, spermogramme, réserve ovarienne » pour tous les citoyens âgés de 20 ans. Sur des sujets aussi importants que la famille et la venue au monde d’un enfant, Emmanuel Macron nous sert une fois de plus un gloubi-boulga indigeste, fruit d’une conception de la vie ne reposant que sur des processus technocratiques et utilitaristes : « Sur le fond, écrit David Lisnard, l’énarque en arrive donc même à technocratiser ce qui fait la grandeur et le mystère de la vie. » Dans le but de comparer les réponses, David Lisnard a posé les mêmes questions que la journaliste d’Elle à… ChatGPT. Pour relancer la natalité, la machine a proposé cinq points précis englobant des incitations financières aux familles, une amélioration en nombre et en qualité des crèches et des centres de santé maternelle et infantile, ainsi que… la promotion d’une culture favorable à la famille et d’une vision positive de la famille. [Cette dernière proposition ne sera sûrement pas du goût de Sonia Devillers – IA ou pas, ça sent quand même son maréchal Pétain à plein nez cette histoire-là.] Finalement, ChatGPT assure que, « en combinant ces différentes mesures, il est possible de créer un environnement favorable à la natalité et d’encourager les couples à avoir des enfants. » Et David Lisnard de conclure ironiquement son article : « L’IA, plus complète et plus humaine que l’ENA ! »

Katy Perry déjà remplacée

Il y a à peine un mois, deux photos de la chanteuse américaine Katy Perry la montrant dans ses plus beaux atours lors du Met Gala – une robe sublime avec décolleté profond sur l’une, un corset cuivré surplombant une jupe à fleurs sur l’autre – sont parues sur le compte Instagram de ladite chanteuse et ont comblé de joie sa mère qui s’est empressée de lui envoyer un message pour la féliciter. Problème : Katy Perry n’était pas au Met Gala. Ces deux images, crées par une IA et postées sur les réseaux sociaux par Dieu sait qui, ont trompé tout le monde, et il a fallu un démenti officiel de la chanteuse pour que soit rétablie la vérité. Une question demeure : est-ce bien Katy Perry qui a écrit ce démenti ?

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Récemment, des chercheurs de l’université de San Diego (Californie) ont posé à ChatGPT des questions postées par des patients sur des forums de discussion en ligne puis ont comparé ses réponses à celles données par des médecins de différentes spécialités (pédiatrie, gériatrie, médecine générale, etc.) Résultat : les réponses fournies par ChatGPT se sont révélées de meilleure qualité et plus empathiques que celles des professionnels de santé et les patients les ont préférées à celles des médecins dans 78 % des cas. Par ailleurs, à la place de spécialistes en chair et en os, des robots conversationnels commencent à être utilisés aux États-Unis dans le cadre de consultations psychiatriques et psychothérapeutiques, à la grande satisfaction, paraît-il, des utilisateurs. Les professions juridiques se voient elles aussi bousculées par l’IA et il est prévu dans les prochaines décennies une baisse conséquente des embauches dans les cabinets d’avocats. Il en va de même pour tous les métiers liés à l’éducation scolaire, au journalisme, aux services publics, etc. En fait, il en va de même pour toutes les activités humaines.

Les hommes sont-ils en passe de devenir… obsolètes ? « Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes. » Günther Anders (2)

Destin tout tracé

Les Obsolètes(3). C’est justement le titre du dernier roman d’Alexis Legayet, auteur de plusieurs autres « fictions romanesques à tendance loufoïde » que j’ai eu le plaisir de louer dans ces colonnes. L’histoire débute ainsi : un éditeur attend avec impatience le dessin de couverture d’un livre prêt à paraître. Malheureusement, Olivier Paskotte, le dessinateur, est un cossard peu inspiré qui trouve toujours une excuse – de ce côté-là il ne manque pas d’imagination – pour expliquer son retard. Après chaque relance, l’éditeur Pascal Dupain reçoit un mail d’Olivier Paskotte : « Dans ta boîte, tout à l’heure ». Puis… plus rien pendant plusieurs jours. Excédé, Pascal Dupain cherche conseil auprès d’un ami qui le met alors sur la piste de… l’IA. L’IA ? L’éditeur ne croit pas qu’une « machine sans cervelle » puisse remplacer un dessinateur, même « moyen de gamme » comme l’est Olivier Paskotte. Pourtant, un énième coup de fil de ce dernier racontant une histoire abracadabrantesque pour justifier un nouveau retard le décide : « Les dents serrées, Dupain tapa alors “générateur d’images” sur son moteur de recherche. » Quelques minutes plus tard, pour quelques euros, la machine pond un dessin qui semble « sorti des mains de Milo Manara » et comble de bonheur Pascal Dupain qui est, ce jour-là, vraiment verni : sa collaboratrice vient de lire le manuscrit envoyé par un écrivain – le « Philip K. Dick du XXIe siècle », selon elle – en quête d’une maison d’édition. Gare aux chats !, le livre de ce nouveau génie, est publié par Dupain et connaît un énorme succès. Mais… qui a réellement écrit ce best-seller ? Nous ne sommes qu’au tout début d’une histoire à rebondissements tout à la fois drôles et inquiétants, histoire au cours de laquelle nous ferons la connaissance du sirupeux critique littéraire Félicien Traquenard, du transécrivain togolais Marguerit.e Dagodo, du philosophe Ralf Beethoven et du petit-fils de Michel Serres, le très progressiste Kevin, ivre de bonheur à l’idée d’expérimenter « cette ère parfaite et merveilleuse où la vie tout entière deviendra un loisir, un loisir connecté, augmenté par les merveilleuses IA, au service de l’humanité ! » Alexis Legayet s’amuse à décrire des situations cocasses, loufoques, extravagantes derrière lesquelles nous entrevoyons les potentiels bouleversements dus à l’inéluctable essor de l’IA, le premier d’entre eux étant la raréfaction, voire la totale disparition des êtres humains dans de nombreuses activités et leur remplacement par des « êtres numériques aux performances époustouflantes ». L’IA fait partie intégrante de ce que l’historien et sociologue Jacques Ellul, cité en exergue du roman, nommait Le Système technicien (4), système dans lequel des processus techniques issus de la « puissance informatique » prennent le pas sur l’activité humaine en s’immisçant dans tous les éléments du corps social ainsi que dans tous les actes de la vie, jusqu’aux plus intimes, de la naissance à la mort, laissant augurer, selon Ellul, une « dictature technicienne abstraite et bienfaitrice beaucoup plus totalitaire que les précédentes ».

A lire aussi, du même auteur: Du pluralisme dans les médias? Oui, mais pas n’importe comment…

Un roman, écrit par un romancier et non par une machine, et décrivant, avec beaucoup d’ironie et d’humour, les changements profonds du monde actuel et leurs conséquences sur l’avenir de l’humanité, c’est la preuve que les hommes n’ont pas encore été totalement « remplacés » partout. Il n’empêche, un sentiment schopenhauerien contraint l’homme intranquille à entrevoir l’avenir avec les lunettes du pessimiste qui ne se demande plus si l’humanité court véritablement les plus grands risquesd’une transformation irréversible, mais quand adviendra le point de non-retour, le passage définitif vers le monde de l’oubli et du néant. Bien entendu, l’homme ne va disparaître du jour au lendemain. Mais, déraciné et dépossédé de son âme et de son esprit créateur, il sera bientôt méconnaissable. Pucé, « augmenté », connecté intégralement à des jeux vidéos, des séries Netflix ou des « programmes » issus de l’IA, relié continuellement à des objets communicationnels ne propageant rien d’autre que les tristes résultats de l’anéantissement de la pensée, soumis à une surenchère technologique le privant de ses facultés intellectuelles et spirituelles tout en le surveillant, son destin semble tout tracé. Il est celui d’une toute nouvelle espèce de créatures « monitorées » du début à la fin de leur existence, asservies à une ingénierie technicienne surpuissante mise au service d’un contrôle social directif, permanent et coercitif, sans autre mémoire que celle du réseau informatique, sans autre désir que celui de durer éternellement au sein du système technicien.

C’est sur ce sujet sombre aux perspectives funestes que l’auteur des Obsolètes parvient à arracher un rire salvateur au lecteur averti. « Le seul enjeu littéraire qui vaille aujourd’hui, écrivait Philippe Muray il y a vingt ans, est celui qui permet de ridiculiser le réel actuel » et de « nous faire détester l’an 3000 ». Au fil de ses romans, Alexis Legayet s’acquitte parfaitement de cette tâche salutaire.

290 pages.

Les obsolètes

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(1) Alexis Legayet, Les Obsolètes, Éditions La mouette de Minerve.

(2) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

(3) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Éditions Fario.

(4) Jacques Ellul, Le Système technicien, Éditions Le cherche midi.

Une défaite historique pour l’ANC, un avenir incertain pour l’Afrique du Sud

C’est un véritable coup de tonnerre qui frappe l’Afrique du Sud. Aux dernières élections générales, l’ANC a perdu sa majorité absolue pour la première fois depuis 1994. La gueule de bois passée, quelles sont désormais les options possibles pour l’avenir de ce pays marqué par une histoire raciale violente ?


Le 29 mai, 27 millions de Sud-Africains ont été appelés à renouveler les 400 sièges du Parlement national et ceux des neuf provinces qui composent le pays.

Cette élection législative, jugée à haut risque, intervient dans un contexte de crises multiples : augmentation du chômage, économie en berne, hausse des violences, résurgence des tensions raciales et tentation sécessionniste. Face à cette situation, les électeurs ont décidé de sanctionner durement l’African National Congress (ANC), qui dirige l’Afrique du Sud depuis 1994, date à laquelle le pays, marqué par des décennies d’apartheid, a connu le premier scrutin multiracial de son histoire. Un parti aujourd’hui miné par des divisions et la corruption.

La Democratic Alliance seconde, Jacob Zuma de retour

Avec 40% des voix, le parti du président Cyril Ramaphosa a donc perdu la majorité qu’il détenait au Parlement fédéral. Talonné par les 22% de la Democratic Alliance (DA) qui conserve entre ses mains le destin de la Province du Cap, la surprise de ce scrutin est plutôt venue du parti populiste uMkhonto weSizwe (MK). En réalisant un score de 15%, l’ancien président Jacob Zuma a signé son grand retour sur la scène politique sud-africaine qu’il avait été contraint de quitter en 2018 à la suite des soupçons de corruption pesant fortement sur lui. En rognant sur l’électorat de l’ANC et celui de l’Economic Freedom Fighters (EFF), dirigé par le populiste d’extrême-gauche anti-blanc Julius Malema, l’ancien patron de l’ANC s’est positionné en véritable faiseur de roi. Il s’est même payé le luxe de remporter les élections dans la province du Kwazulu dont il est originaire, reléguant loin derrière lui l’Inkhata Freedom Party (IFP), un rival local, à un modeste score de 4% des voix.

Cette redistribution des cartes oblige l’ANC à envisager des alliances. Plusieurs scénarios se dessinent, avec des négociations déjà difficiles. John Steenhuisen, leader de la DA, s’est déclaré ouvert aux discussions malgré des divergences en politique étrangère (notamment sur les alliances de l’Afrique du Sud avec la Russie et la Chine, et la reconnaissance de la Palestine que soutient le parti de Cyril Ramaphosa). Une coalition formée avec la DA contraindrait également l’ANC à prendre en compte un accord que ce parti d’opposition a passé avec l’IFP et le Freedom Front +, un parti d’extrême-droite afrikaner qui a dépassé à peine les 1% des voix lors de ce scrutin. Pour les militants de l’ANC, cette alliance contre-nature fait resurgir le spectre du retour des blancs au pouvoir. Une coalition ANC-DA « serait le mariage de deux personnes ivres à Las Vegas. Cela ne marchera jamais », a d’ailleurs ironisé Gayton McKenzie, le chef du petit parti de la Patriotic Alliance qui a fait 2% des voix et qui tente lui-même de tirer son épingle du jeu.

De son côté, Jacob Zuma a posé comme condition préalable à la formation de cette coalition, la démission de son concurrent, Cyril Ramaphosa. Une exigence rejetée par l’ANC qui a vertement critiqué le leader du MK par la voix de Gwede Mantashe, leader national de l’ANC, soulignant l’animosité profonde qui existe entre les deux partis. Autre raison de blocage entre l’ANC et le MK : la suppression de la Constitution souhaitée par le parti de Zuma. Une proposition à laquelle ne souscrit évidemment pas l’ANC. Un mouvement affaibli qui n’oublie pas que tout au long de la campagne pour ces élections, Jacob Zuma a tiré à boulets rouges sur ses anciens amis, tout en captant le vote identitaire et revanchard parmi les Zoulous, seconde ethnie du pays. Une alliance de circonstance qui pourrait être une source rapide de déstabilisation pour le futur de l’Afrique du Sud. 

Désastre national

Une autre option serait d’intégrer l’EFF qui a obtenu 10% des voix. L’ANC devrait alors aussi inclure le MK dans cette coalition de tous les dangers pour l’Afrique du Sud, sortant la DA des négociations. Trublion de la politique sud-africaine, Julius Malema s’est radicalisé ces dernières années et a fait de la carte raciale contre les Afrikaners son fonds de commerce. En exigeant une redistribution équitable des terres, dont les plus arables restent encore majoritairement entre les mains de la minorité blanche, et une nationalisation des entreprises, il fait planer la menace d’une instabilité à court terme du pays pour de nombreux observateurs locaux. Malgré les assurances qu’il avance afin de rassurer l’ANC qui se méfie de lui tout comme le MK, une alliance ANC-MK-EFF est d’ores et déjà jugée « catastrophique » par la DA, rappelant que les deux derniers partis sont des émanations du parti de M. Ramaphosa, et que ceux-ci poursuivraient les mêmes politiques ratées qui ont plongé l’Afrique du Sud dans un état de « désastre national ».

Un échec des négociations en cours n’est cependant pas à exclure. Il provoquerait la mise en place d’un gouvernement minoritaire, préjudiciable pour l’Afrique du Sud. Si le budget annuel n’est pas adopté, les dépenses de l’État seraient bloquées, plongeant le pays dans une crise politique et économique majeure pour les cinq ans à venir. La perspective d’un effondrement similaire à celui du Zimbabwe reste donc à redouter, menaçant de transformer l’Afrique du Sud, jadis puissance riche, en une nation ruinée, prête à sombrer inévitablement dans une guerre civile.

Clarice Lispector – relecture d’une icône

« Chérie ceux qui font de l’art souffrent comme les autres à ceci près qu’ils ont un moyen de l’exprimer. Si tu en juges à travers moi tu te trompes. Si je souffre en travaillant ce n’est pas du seul fait de mon travail, c’est qu’en outre, je ne suis pas très normale, je suis inadaptée, j’ai une nature difficile et ombrageuse » (à sa sœur Tania, 15 juin 1946).


Clarice Lispector (Ukraine, 1920 – Brésil, 1977) est un climat. Elle est de cette cohorte d’écrivaines, indissociables pour leurs lecteurs (et lectrices, d’accord), femmes inassignables, intenses, ardentes, qui se nomment – citons-les, c’est un cantique, une écharpe, une traîne ou… un carnet de bal : Unica Zürn, Ingeborg Bachmann, Lou Andreas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Jean Rhys, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Virginia Woolf et deux ou trois autres (Tsvetaïeva, Akhmatova…). Pas plus. Elles se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent, par les lecteurs qui les élisent ou qu’elles choisissent (indémêlable).

Avec ou sans Dieu, la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais Il donne une indication assez exacte de l’altitude (et de la région) où ces femmes respirent (vie et œuvre).

La plupart sont cérébrales, douées d’une sensualité inquiète. Sainteté, poésie et littérature déclinent trois modalités de leur présence au monde. L’attente, l’espérance, l’amour, l’angoisse, la solitude définissent, en partie, ce climat. Doux et réfrigérant parfois, exaltant le plus souvent.

Singularité de Lispector : elle est la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne (Machado de Assis, Erico Verissimo, Mario de Andrade, J. Guimaraes Rosa).

A relire, du même auteur: Relire Paul Claudel, et se consoler de l’époque – Tentative

Et pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. Ses Lettres à ses sœurs (deux soeurs, qu’elle vénère), écrites lorsqu’elle était par monts et par vaux (Belém, Naples, Berne, Paris, Torquay, Washington…) avec son diplomate de mari, disent la qualité de sa présence au monde, son intranquillité aussi.

Moraliste sensible, tendre, souvent en retrait ou « à côté », Lispector pourrait avoir inventé la saudade : à défaut, elle l’incarne, entre vague à l’âme, mélancolie et – marqueur de sa naissance européenne – intraduisible sehnsucht.


Dans La découverte du monde, chroniques publiées dans un grand quotidien brésilien, on la trouve aux aguets, qui multiplie les notations incongrues ou banales, dans le sillage, parfois, d’un Tchekhov. La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue.

Chronique ou lettre, tout ce qu’écrit Lispector est creuset, laboratoire pour l’œuvre : rencontres, conversation avec un chauffeur de taxi ou lecture des Chemins de la mer de Mauriac, considérations prosaïques ou échappées métaphysiques.

La littérature est « plus importante que l’amour » (sic) : c’est la mesure de ce qu’elle lui demande, dans une urgence brûlante et un engagement vital. Son premier livre, Près du cœur sauvage (1943), méditation (d’une femme bientôt mariée, Lispector) sur l’impossibilité du mariage, est un chef d’œuvre. Qui date la naissance d’une légende.


A lire

Mes chéries – Lettres à ses sœurs (1940-1957)

Préface de Nadia Battella Gotlib –Traduction du portugais (Brésil) par Claude Poncioni et Didier Lamaison, Des femmes-Antoinette Fouque, 382p.

La découverte du monde (1967-1973) – Chroniques

Traduction par Jacques et Teresa Thiériot, Des femmes-Antoinette Fouque, 622p.

La Découverte du monde, 1967-1973 (chroniques)

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Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi. Éditions de Paris-Max Chaleil, 596p.

Rishi Sunak avance les élections générales: coup de folie ou coup de génie?

Avec les élections européennes, on ne peut pas vous parler de politique aujourd’hui. Oui, mais les Britanniques ont voté le Brexit…


Les conservateurs n’ont jamais été aussi bas dans les sondages, et Rishi Sunak est le Premier ministre le plus impopulaire de l’après-guerre, derrière Liz Truss. Pourtant, le Premier ministre a demandé la dissolution du Parlement pour convoquer des élections générales dans quelques semaines. Est-ce un coup de folie ou un coup de génie ?

Le bipartisme britannique, c’est fini ?

Rishi Sunak est en grande difficulté sur le plan électoral. Les conservateurs n’ont jamais été aussi bas dans l’opinion publique britannique. Pour les prochaines élections générales, qu’elles aient lieu en fin d’année ou cet été, les sondages accordent aux Tories entre 20% et 25% des intentions de vote, au même niveau que sous le mandat de 44 jours de la catastrophe Liz Truss. Même lors du Partygate ayant conduit au départ de Boris Johnson, le parti n’était pas tombé aussi bas. Il représentait en effet encore entre 30% et 35% des intentions de vote. De surcroît, l’écart avec les travaillistes s’est largement creusé. Lorsque Boris Johnson quitte le 10 Dowing Street, il n’y a que cinq points d’écart entre les travaillistes et les conservateurs contre plus de 20 points d’écart aujourd’hui. Pire, les Tories sont pris en étau entre le parti Reform et les Libéraux qui pourraient rassembler à eux deux autant de voix que les conservateurs – du jamais vu dans le bipartisme britannique.

Rishi Sunak n’a pas séduit les Britanniques. Il jouit d’une des plus faibles cotes de popularité parmi les responsables politiques occidentaux. En effet, selon le dernier baromètre IPSOS, le Premier ministre britannique n’emporte l’adhésion que de 16% des Britanniques sur son action gouvernementale, soit presque moitié moins qu’Emmanuel Macron à titre de comparaison, alors que ce dernier est dans un état de crise politique permanent. De surcroît, M. Sunak doit affronter une hostilité accrue. En effet, 75% des Britanniques et parmi eux 37% des électeurs conservateurs sont insatisfaits de sa politique. Ainsi, le Premier ministre le plus impopulaire d’après-guerre derrière Liz Truss ne dispose pas du capital politique suffisant pour inverser la tendance. D’autant plus que Rishi Sunak ne maîtrise pas sa majorité parlementaire, ce qui l’empêche d’obtenir des résultats pour les Britanniques. Sur ce point, il peut remercier sa prédécesseuse qui a laissé le pays ingouvernable. La majorité des 344 députés Tories est fragmentée et polarisée. D’une part, elle est fragmentée en trois blocs : un bloc centriste d’environ 150 députés, dont une soixantaine proche de Liz Truss ; un bloc de droite dure d’environ 60 députés incarnés par l’ex-ministre de l’Intérieur Suella Braverman ; et un ventre mou d’environ 120 députés qui fluctuent selon les sujets. D’autre part, la majorité est polarisée entre des points de vue irréconciliables. Les premiers sont partisans de l’accélération des réformes économiques et de l’accueil de travailleurs immigrés légaux pour relancer la croissance économique (+0,1% seulement, en 2023), tandis que les seconds estiment que le pays doit accomplir la promesse du Brexit, à savoir la protection économique et migratoire des Britanniques. Rishi Sunak est donc contraint, sur chaque projet de loi, à composer avec une majorité irréconciliable, ce qui ralentit son action gouvernementale, comme sur le projet de Loi Rwanda.

Un coup de génie ?

Alors que tous les indicateurs sont dans le rouge, Rishi Sunak tente un coup de poker politique afin de parvenir à trois objectifs :

Tout d’abord, Rishi Sunak veut reprendre le contrôle de son camp. Il y a moins d’un an, c’est Pedro Sánchez, pourtant très impopulaire en Espagne, qui avait tenté un coup de poker similaire qui s’était avéré être payant. Les Tories devraient perdre les élections générales, mais il s’agit pour le Premier ministre de préparer l’après en affirmant son autorité sur ses concurrents internes. En effet, le maintien d’une majorité aussi fragmentée laisse planer régulièrement l’hypothèse d’une fronde susceptible de renverser M. Sunak, tant au niveau de l’aile centriste autour de Liz Truss que de l’aile dure autour de Suella Baverman. Les rumeurs faisant échos d’une possible fronde interne, avant que Charles III ne dissolve le Parlement, sont risibles, et même si cela arrivait, seulement 54 parlementaires étant nécessaires pour initier la procédure, il survivrait à une motion de censure haut la main. Or, si Rishi Sunak parvient par ce coup de poker à limiter la casse, il pourrait incarner le seul conservateur pouvant réunir son camp pour le reconstruire. 

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Ne dites plus « anglo-saxons »

De plus, Rishi Sunak cherche à prendre tous ses concurrents de vitesse. D’un côté, à droite, cela permet de court-circuiter Reform, le parti porté par l’ancien Brexiter, Nigel Farage. Son parti a gagné en influence dans le pays, allant jusqu’à dépasser le parti libéral démocrate (LibDem). Mais M. Sunak, même s’il se sait en danger, surtout car il n’a jamais été un défenseur fervent du Brexit, sait que ce nouveau parti relativement jeune ne pourra pas aligner un candidat dans chacune des 632 circonscriptions. Sur ce coup, Sunak est gagnant étant donné que M. Farage a déjà annoncé ne pas se présenter et mener la bataille des élections générales, voulant se concentrer sur les États-Unis et la campagne de son ami Donald Trump – car il est incapable de battre M. Sunak. De l’autre côté, M. Sunak prend de vitesse la gauche. En effet, Keir Starmer a réussi à pacifier le parti travailliste en se débarrassant de certains éléments perturbateurs, dont Jeremy Corbyn, qui fut pointé du doigt pour ses déclarations antisémites, mais l’équilibre travailliste reste précaire… Le manifeste du parti travailliste, qui devait faire office de programme magistral pour Starmer, reste inachevé, et dans la précipitation générale, les tensions entre les différentes franges du parti pourraient être réveillées sur plusieurs points notamment la question palestinienne ou encore le programme économique entre une aile modérée et une aile radicale.

Par sa décision, Rishi Sunak impose ses thèmes de prédilection. Cela lui évite de subir des adversaires internes et externes mieux préparés à l’automne. D’abord, en interne, cela lui évite une campagne trop marquée sur les thèmes migratoires poussés par une partie de son camp. Son bilan migratoire est difficilement présentable: le solde migratoire net en 2023 (600 000 individus) est deux fois supérieur à ce qu’il était avant le vote du Brexit, et la Loi Rwanda d’externalisation des demandes d’asile vers des pays tiers sûrs, qui constitue le socle de sa doctrine migratoire, nécessitera plusieurs années avant de porter ses fruits. Vis-à-vis des travaillistes qui ne se démarquent pas par leur programme économique, l’ancien banquier d’affaires souhaite aussi se démarquer. En demandant des élections générales en été, il peut se présenter face aux électeurs fort d’une reprise économique palpable, ce qui n’était pas gagné d’avance. L’inflation en avril a été de 2,3%, le taux le plus faible depuis mai 2021, ce qui ne devrait pas être négligeable pour certains électeurs. La croissance du PIB a été de +0,6% au premier trimestre 2024, ce qui confirme qu’après de mois de vache maigres, le Royaume-Uni est de retour, enregistrant la meilleure croissance des pays du G7, devant les États-Unis. Attendre des élections en novembre aurait signifié ne pas se saisir de ce thème économique et ne pas profiter du regain de forme de l’économie, ce qui pourrait handicaper le Labour de Starmer qui aurait préféré une campagne axée sur les thèmes sociétaux.

Ainsi, Rishi Sunak pourrait finalement avoir pris une excellente décision politique à long terme pour les conservateurs, en limitant la casse le 4 juillet, mais… mauvaise pour le Royaume-Uni. Une victoire des travaillistes irait en effet à rebours de la Révolution Johnson qui avait permis au Royaume-Uni de redevenir un acteur stratégique sur le plan international, tant ils rêvent de déconstruire l’héritage de l’ancien pensionnaire du 10 Dowing Street.

Œdipe à l’italienne

Dans Marcello mio, Chiara Mastroianni est Marcello Mastroianni. Troublant.


C’était un temps à aller au cinéma. Mais pas pour voir n’importe quel film, un film qui fait rêver, tient en respect la mauvaise mine de la période, explore la complexité de l’âme humaine. Le nouveau long-métrage de Christophe Honoré, réalisateur qui pense ses films avant de les tourner, pourrait se résumer à ceci : miroir, dis-moi qui je suis ? Car au-delà des apparences, il faut chercher la cause première de ce visage, qui, au fond, n’est qu’une apparence, souvent trompeuse. Christophe Honoré, avec Marcello mio, rend hommage à l’un des plus grands comédiens de tous les temps, Marcello Mastroianni. Il possédait la classe naturelle, pouvait tout jouer, le ténébreux, le séducteur impuissant, le facétieux, le pervers ; il savait transgresser sans jamais être vulgaire, il pouvait se moquer de lui sans tomber dans la caricature. Il possédait cette fêlure des gens qui savent que la vie est un jeu, une drôle de farce qui finit mal. Christophe Honoré décide que la belle Chiara Mastroianni va devenir son père jusqu’à lui ressembler de manière troublante. Le travestissement doit conduire à, non pas jouer le père en fait, mais à être ce père célèbre qu’elle connaît peu. Le résultat est bluffant. On entre dans un univers nostalgique qui prend au cœur. Catherine Deneuve est de la partie. Elle est la mère de Chiara, dans le film comme dans la vie. Deux ex de Chiara sont également embarqués dans cette aventure improbable, Melvil Poupaud et Benjamin Biolay. Car la quête des origines a toujours quelque chose d’angoissant. Parviendrons-nous à résoudre l’énigme ? Et qu’adviendra-t-il si nous y parvenons ? La fin du film explore cette zone grise incestueuse que le réalisateur avait déjà éclairée dans Ma mère, long-métrage inspiré du roman posthume de Georges Bataille. Et puis, il y a Fabrice Luchini, l’ami qu’on peut réveiller en pleine nuit pour lui confier ses doutes existentiels. Il joue son propre rôle, sobrement. Il n’y a que Chiara qui ne joue pas Chiara. Devant son miroir, elle est Mastroianni. Même regard, même chapeau noir (celui de Huit et demi), même moustache (celle de Mariage à l’italienne), même fume-cigarette, mêmes lunettes noires (celles de L’Assassin). On revisite en passant, tout en légèreté, les grands rôles du comédien mort en 1996. C’est subtil, à l’image du film. Lorsque Chiara arrive à Rome, l’atmosphère change ; il y a le soleil, les terrasses qui chantent, la fontaine de Trevi, la dolce vita quoi.

Benjamin Biolay; Nicole Garcia; Fabrice Luchini; Catherine Deneuve; Melvil Poupaud et Hugh Skinner © Jean-Louis Fernandez

On oublie la morosité de Paris qui meurt d’ennui. Chiara descend de la moto taxi qui la conduit à l’hôtel. Elle garde son casque sur la tête. Elle entre dans le cimetière où repose son père. Honoré ne filme pas la scène davantage, puisque les acteurs sont éternels. Autre scène : Chiara, moustache, peignoir, allongé(e) sur le lit de sa chambre, feuillette Mouvement, roman de Sollers. L’écrivain, récemment décédé, avait mis au point les IRM (Identités Rapprochées Multiples). Ça pourrait résumer le film.

À la fin, Chiara redevient Chiara. Plus de moustache, de cheveux courts, elle nage, se dirige vers le large, ses amis s’inquiètent alors. Elle quitte le père, pour plonger dans le ventre de la mer (mère). Après le clap de fin, les images du film ne vous quittent pas. Elles continuent d’infuser. Elles donnent envie de revoir les chefs-d’œuvre de cet acteur à la voix nicotinée inoubliable.

Christophe Honoré, Marcello mio, actuellement en salle.

Inintelligences Artificielles

« Intelligence artificielle » est un oxymore, gronde notre chroniqueur, qui n’est pas tendre avec les machines. « Encore une confusion entre le quantitatif et le qualitatif », fulmine-t-il. « Déjà que le niveau frise les pâquerettes, avec ChatGPT et ses clones, on va creuser encore. » Manifestement, cet homme n’est pas de son temps.


Dans quelques jours, ce sera la cérémonie de l’épreuve de Philo du Bac. Près de 700 000 candidats devront faire semblant de réfléchir pendant quatre heures — en maudissant le règlement qui les empêche — pour le moment — de consulter une IA quelconque, ChatGPT par exemple, pour avoir en quelques minutes un devoir tout fait — et, ô miracle, sans fautes d’orthographe (vu l’état moyen des adolescents, c’est l’un des critères auxquels on reconnaît un texte produit par une IA).
Ah oui ?
En juin 2023, le Figaro s’est amusé à donner l’un des sujets qui venaient de tomber (précisément, « Le bonheur est-il affaire de raison? ») à ChatGPT d’un côté, et à Raphaël Enthoven de l’autre.
Quoi que vous pensiez d’Enthoven, il est agrégé de philo, et fut élève de l’ENS-Ulm à une époque où les étudiants de cette honorable institution n’appelaient pas à l’extermination des Juifs « du Jourdain à la mer ». S’il n’est ni Kant ni Hegel, il frétille agréablement du concept.
Ajoutons que les deux copies furent réécrites par des mains innocentes, anonymisées et corrigées à l’aveugle par Eliette Abecassis, philosophe et membre du conseil d’orientation stratégique de PST&B, et par Lev Fraenckel, professeur de philosophie, plus connu sous le nom de Serial Thinker sur TikTok, où il cumule plus de 210 000 abonnés grâce à ses conseils pour les élèves de Terminale.
Le résultat est significatif : « ChatGPT ne fait pas de problématique, rédige des longues phrases creuses, avec des citations approximatives ». Selon ces deux philosophes, l’IA a seulement essayé de faire de belles phrases, « au lieu d’argumenter, de donner des raisonnements ». Les correcteurs pointent également une référence aux auteurs « très faible », relevant des erreurs ou des résumés « très approximatifs ». Pour Éliette Abecassis, « ChatGPT a rendu une copie d’histoire de la philo, un catalogue avec ce que pensent les différents philosophes. Raphaël Enthoven, lui, a développé sa pensée de manière superbe ». Le philosophe a en effet « embarqué » son lectorat « dès les premières lignes » avec une « réflexion philosophique tellement bien pensée, bien écrite, surprenante », qu’elle en a fait « un merveilleux chemin ». 11/20 d’un côté, 20/20 de l’autre.

Résultats du baccalauréat 2022 devant un lycée de Douai, 5 juillet 2022 © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

Aucune incertitude pourtant : une IA connaît infiniment plus de choses que vous, dans quelque domaine que ce soit. On a fait digérer aux machines un nombre hallucinant de références, on leur a fourni un vocabulaire total (soit, en Français, 70 000 mots environ, quand un individu cultivé en maîtrise tout au plus 6000), et une syntaxe impeccable. Cela dit, c’est un gros bagage pour un minuscule résultat. Avec une poignée de mots, un être humain peut faire bien mieux, parce qu’il pense — et que l’IA ne pense pas, elle régurgite. Quand on y pense, c’est assez dégueulasse.

Dans un article récent du New York Times, le grand linguiste Noam Chomsky et ses amis Ian Roberts et Jeffrey Watumull expliquent pourquoi l’IA sera toujours moins bonne qu’un individu raisonnablement bien formé. « OpenAI’s ChatGPT, Google’s Bard and Microsoft’s Sydney are marvels of machine learning. Roughly speaking, they take huge amounts of data, search for patterns in it and become increasingly proficient at generating statistically probable outputs — such as seemingly humanlike language and thought. These programs have been hailed as the first glimmers on the horizon of artificial general intelligence — that long-prophesied moment when mechanical minds surpass human brains not only quantitatively in terms of processing speed and memory size but also qualitatively in terms of intellectual insight, artistic creativity and every other distinctively human faculty. That day may come, but its dawn is not yet breaking, contrary to what can be read in hyperbolic headlines and reckoned by injudicious investments.”
Traduisons : « Ces programmes sont de petites merveilles d’apprentissage artificiel. Pour aller vite, elles engloutissent des tonnes de références, cherchent les structures qui s’y cachent et deviennent de plus en plus efficaces pour générer des résultats statistiquement probables — à l’imitation du langage et de la pensée humaines. Ces programmes sont aujourd’hui célébrés comme les premières lueurs, à l’horizon, d’une intelligence artificielle générale — ce moment prophétisé depuis lurette où les cerveaux mécaniques surpasseront les cervelles humaines, non seulement quantitativement, en termes de rapidité et de capacité de mémorisation, mais qualitativement, en aperçus intellectuels, créativité artistique ou n’importe laquelle des facultés spécifiquement humaines. Oui, peut-être ce jour viendra-t-il, mais nous ne sommes même pas à son aurore, contrairement à ce que proclament les gros titres des journaux, et les spéculations d’investisseurs peu judicieux. »

Il a fallu à IBM près de quinze ans pour mettre au point un programme d’échecs susceptible de rivaliser avec un grand maître — et je soupçonne Kasparov de s’être laissé battre par Deep Blue parce que le montant du chèque était conséquent. Et encore, les solutions sur un échiquier, quoique très nombreuses, sont en nombre fini. Mais les trouvailles des champions, elles, sont en nombre infini.

Ce n’est pas sur l’élaboration de la recette des œufs au plat ou la guérison de la grippe que l’IA est définitivement inférieure au cerveau humain. C’est dans ce qui fait spécifiquement l’humanité — pas la capacité à chasser le mammouth, mais celle de le représenter sur les parois de la grotte.
Ou si l’on préfère éviter les métaphores, c’est tout ce qui sépare un énoncé plat d’une trouvaille littéraire. D’une idée.

Les maisons d’édition commencent à utiliser l’IA pour effectuer des traductions. Mais comme le souligne le Figaro, il s’agit d’ouvrages où la traduction laisse peu de place à l’interprétation. Pas la littérature, où les difficultés de traduction imposent le recours à un être humain doté non seulement d’un vocabulaire et d’une base de références, mais d’une imagination capable d’opérer un transfert, d’une langue à l’autre, pour des textes a priori intraduisibles. Mon prof d’anglais d’hypokhâgne avait promis de dispenser de cours ceux qui trouveraient une traduction impeccable de ces vers de Dylan Thomas, le grand poète gallois : 
« Once below a time,
When my pinned-around-the-spirit
Cut-to-measure flesh bit,
Suit for a serial sum
On the first of each hardship… »
Oui, « once below a time », inversion de la forme figée « once upon a time », traduite ordinairement par « Il était une fois ». Come on, guys, try to translate…
Ou du français à l’anglais :
« Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir le bouleversant naufrage de l’Amour… » (Prévert, « Lanterne magique de Picasso », in Paroles).

« Un amant sa maîtresse et ses jambes à son cou » — sublime incertitude, en français, de l’adjectif possessif, « son » cou renvoyant évidemment aux jambes de la maîtresse cernant le cou de l’amant. Traduisez donc — en gardant l’idée de fuite qu’il y a dans l’expression figée « prendre ses jambes à son cou »…
Alors certes, l’IA peut traduire un roman d’Annie Ernaux. Mais Nathan Devers n’a pas tort de suggérer aux écrivains de faire preuve d’une créativité qui en fasse baver aux traducteurs automatiques. L’IA fait d’admirables peintures d’un académisme accompli — ou, sur demande, d’un impressionnisme parfait. Mais en aucun cas elle n’inventera quelque chose. L’IA est capable d’écrire un roman à l’eau de rose — pas Madame Bovary. Elle fait de mauvaises copies de philo pour bachelier médiocre. Cette médiocrité qui est sa marque de fabrique.
L’Éducation creusant toujours vers les abysses, des enseignants rêvent d’une machine qui corrigerait les copies à leur place. Le niveau va encore monter.

Libre à moi de préférer l’exceptionnel, le génie, ou même simplement l’élite. Je n’ai pas besoin que l’on me prouve qu’une machine peut rédiger une bonne copie pour entrer à l’ENA : nous avons besoin de gens qui pensent, pas de clones de petit niveau — ça nous changerait, tiens.

ChatGPT va nous rendre immortels

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L’énigme Salazar

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Photographie officielle du dirigeant portugais António de Oliveira Salazar, vers 1968. DR.

Énigmatique figure que celle d’Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970), professeur à l’Université de Coimbra appelé tout jeune par les militaires à occuper les postes de Ministre des Finances d’un Portugal dans la tourmente depuis la proclamation de la République en 1910, ensuite de Président du Conseil, qu’il resta de 1932 à 1968. « Dictateur modéré » selon Jacques Bainville, Salazar, o Doutor (le Docteur) instaura l’Estado Novo, un régime autoritaire qui ne se confondit jamais avec le fascisme italien ni même avec le franquisme, et aux antipodes du national-socialisme. Le mot d’ordre de ce régime singulier pourrait se trouver chez Juan Donoso Cortès, un auteur contre-révolutionnaire espagnol qu’affectionnait Salazar : « Quand la légalité suffit pour sauver la société, la légalité ; quand elle ne suffit pas, la dictature ». Loin de l’exaltation frénétique de la nation propre aux mouvements fascistes comme des formes extrêmes de pouvoir, l’Estado Novo fut une dictature fondée sur une vision spirituelle et non économique de l’homme. Maurras, qui admirait Salazar, disait qu’il avait rendu à l’autorité « le plus humain des visages ». Frugalité et probité (indéniables chez o Doutor, plus douteuses chez divers caciques du régime), décence (surjouée, mais réelle), prudence, ruse furent les qualités du maître intraitable du Portugal, qu’il entendait protéger du monde moderne de ce qu’il considérait comme le fléau des fléaux : « le mal diabolique de la confusion des concepts ».

A lire aussi, Georgia Ray: Michel Foucault, les maux et les choses

La copieuse biographie qu’Yves Léonard, qui enseigne à Sciences Po, consacre à Salazar retrace assez bien le parcours de ce chef d’État unique, et ce malgré un style parfois scolaire, toutefois compensé par la richesse des sources consultées, dont les archives diplomatiques, celles de la redoutable PIDE, la police secrète de l’Estado Novo, et surtout les précieux Diarios, ces journaux du Doutor tenus scrupuleusement de 1933 à 1968. Curieusement, Léonard ne cite pas les deux intéressants essais de Mircea Eliade, diplomate en poste à Lisbonne pendant la guerre, et de Paul Sérant, bon connaisseur des milieux non-conformistes.

Formé dans sa studieuse jeunesse par la lecture de Gustave Le Bon, de Maurras et de Barrès, des catholiques sociaux René de la Tour du Pin et Frédéric Le Play, Salazar se voyait, tout jeune, comme « le Premier ministre d’un roi absolu ». Refusant le parlementarisme, hostile au libéralisme comme au socialisme, ce moine dictateur (qui n’était nullement bigot et qui abhorrait la démocratie chrétienne) était un technocrate avant la lettre, d’ailleurs admiré à Vichy, qui réussit à maintenir un régime élitaire en réalité peu structuré : des experts, tous professeurs comme lui, une police tenue d’une poigne de fer, des militaires en laisse, un clergé soumis – un exemple parfait de verticalité et de pouvoir personnel, sans bain de sang ni terreur.

A lire aussi, Ricardo Uztarroz: Portugal: des œillets un peu fanés

L’un des chapitres les plus passionnants retrace par le menu les louvoiements de Salazar pendant la Seconde Guerre mondiale, où, fidèle à la vieille alliance avec l’Angleterre (« être aux côtés de qui contrôle l’Atlantique »), il joue au plus fin avec Hitler et Mussolini avec dans sa manche une carte maîtresse, les Açores, à l’importance stratégique pour les Alliés dans le cadre de la guerre sous-marine. Un autre chapitre traite de la question de l’Outre-Mer (Angola, Mozambique, Guinée portugaise, etc.), présentées par la propagande comme des provinces ultramarines du Portugal dans le cadre d’un improbable « lusotropicalisme », idéologie du métissage rédempteur. Comme disait Paul Morand, « c’est le Portugal qui enseigna les océans à l’Europe de la Renaissance ». Salazar crut pouvoir reprendre cette mission de professeur infaillible par le truchement d’une dictature des premiers de classe. Il faisait ainsi du Portugal une sorte de Tibet atlantique dont il aurait été l’ultime Dalaï Lama. Une figure romanesque en somme, et qui fascina les antimodernes Pierre Benoit, Jacques Chardonne et Michel Déon.

Yves Léonard, Salazar. Le dictateur énigmatique, Perrin, 520 pages

Salazar: Le dictateur énigmatique

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Taxi-Girl on the road

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Taxi-Girl, 1982 © Catherine Faux/Sipa

Mirwais est le dernier membre de Taxi-Girl encore de ce monde. Dans un livre de mémoires qui évite tous les écueils du genre, il ressuscite le groupe de rock underground né à la fin des années 1970. Et il se révèle être un écrivain au grand style.


Écrire un livre sur le rock n’roll, c’est entrer en terrain miné. Des pièges partout, des erreurs à ne pas commettre, au risque d’exploser en vol. À chaque instant, les lieux communs mille fois entendus peuvent créer une caricature grotesque. Les talons des boots qui résonnent dans les rues désertes, les baisers couleur de bière, le garage comme salle de répétition prêtée par le grand-oncle, la première guitare achetée avec de l’argent volé dans une boulangerie… j’en passe et des moins bonnes. Que ces anecdotes soient vraies ou non n’est pas l’important : nous les avons trop entendues. Pire, on nous les a le plus souvent contées d’une façon tiède et dans un style qui n’est presque jamais piquant, drôle ou méchant. Un comble pour cette musique créée par et pour les nerveux, ce sel de la terre.

Mirwais, étrange bonhomme longiligne

On ne sait plus bien si Mirwais est plus connu pour ses sombres années Taxi-Girl ou pour sa faste épopée comme producteur de Madonna. Il est aujourd’hui sous les projecteurs (la presse est unanime et parfois même dithyrambique) pour un livre sans doute fabuleux et plus encore unique. Un livre qui fait la lumière sur les ombres. Mirwais, qui nous promet deux autres tomes, raconte ici le récit électrique des premières années de son groupe Taxi-Girl. Voyage dans le temps, bien sûr, mais surtout voyage au milieu d’une bande étrange et un peu macabre de quatre garçons pris dans la tempête de la musique et de l’autodestruction.

A lire aussi : L’intelligence artificielle dans les arts: extension du domaine du kitsch

À la tête de ceux-là, il y a Daniel Darc (qui l’écrivait « Dark » en ses jeunes années) : inoubliable feu follet clignotant entre le néant et la grâce (mort en 2013) ; et puis, à ses côtés, cet étrange bonhomme longiligne au regard perçant et profond, portant le nom afghan de Ahmadzaï : c’est Mirwais. Lisons-le : « Je composais la musique de presque tous les titres mais ne prétendais à rien. Je ne savais même pas que je composais. Eux c’était moi, et moi c’était eux. Les autres ne voyaient pas les choses ainsi. Ce n’est pas un reproche que je leur fais. Je pense que j’étais anormalement anormal. Puisque je me souciais du groupe et non pas de moi-même. De l’extérieur, c’était risible mais bon, je faisais ce que je pouvais. » Il ne faudrait pas non plus oublier Laurent Biehler, dit Sinclair (mort en 2019), part essentielle au son de Taxi-Girl, étant aux claviers ; et enfin, jusqu’à sa mort par overdose de cocaïne en 1981, le batteur Pierre Wolfsohn. Mirwais est aujourd’hui le seul rescapé de cette vie d’aventures vicieuses, donc dangereuse et tragique.

Si le style c’est l’homme, comme disait Buffon (que Louis-Ferdinand Céline aimait à citer – lui qui s’y connaissait en matière de style), Mirwais est indéniablement un homme singulier. Ces mémoires sous dopamine ne ressemblent à aucun autre. Des réminiscences de Burroughs se font entendre ici et là, avec cette façon de couper au cutter les phrases et de montrer par un vocabulaire curieux cet univers interlope que lui seul, avec ces yeux-lasers, est capable de distinguer et de décrire. Nous savions que Mirwais était un as de la pop music ; nous savons désormais qu’il est aussi un écrivain véritable. Ce n’est pas rien ; ni très courant dans ce milieu–loin de là. Quand certains ont recours à de vrais écrivains ratés pour écrire leur vie, d’autres s’entretiennent sous forme de pénibles livres-confessions : Mirwais, lui, saute le pas, se lance dans l’arène, dégaine une plume d’acier et d’acide pour retracer les années de formation d’un groupe inclassable et probablement incompris.

Ballade hallucinée dans les temps perdus

En guise d’introduction, il fait le bilan de cette carrière foudroyante : « Taxi-Girl fut un échec invraisemblable. Nous avons sans doute laissé une trace dans l’histoire de la musique française, ce n’est pas à moi d’en juger. Mais à bien y réfléchir, cela n’aurait jamais marché pour nous. Nous étions “ceux qui dérangeaient” (pour quelle raison ? Que dérangions-nous ? Je l’ignore encore). » En réécoutant les disques de Taxi-Girl, qu’autour des années 2010 nous passions mes amis et moi à l’intérieur de vieilles voitures défoncées comme nous, à l’aube, dans nos provinces sans charme, je me suis souvenu des propos de Fabrice Luchini sur son début de carrière difficile, ses insuccès de jeunesse : « On me disait : “Fabrice, quand tu joues, on ne sait pas si tu es homo ou hétéro.” »Il n’est pas impossible que quelque chose de similaire se soit produit pour Taxi-Girl. Ils étaient l’ambiguïté même. Et celle-ci ne pouvait que mettre mal à l’aise le plus grand nombre. Malgré le succès tout à fait acceptable de Chercher le garçon, on voit ce qu’il y a dans cette mélodie, dans ces paroles, dans cette atmosphère, de terriblement curieux, anxieux et, disons-le, de malsain. Taxi-Girl était un formidable cabinet de curiosités dont la vitrine-pop n’empêchait pas de distinguer les perverses couleurs violacées, les parfums capiteux et les arômes enivrants. Avec un tel marchandage, vous ne pouvez plaire qu’à une étrange élite, une faune bizarre : c’est tout le mal qu’on souhaite à certains.

L’époque elle aussi est montrée, décrite, décryptée. On imagine des lieux oubliés (pour ceux qui ne les ont pas connus) et des lieux qui ne sont plus ainsi qu’ils étaient (ô Gibus adoré !). C’est aussi une promenade dans Paris dont Taxi-Girl disait : « À Paris, rien n’est pareil / Tout a tellement changé que ce n’est même plus une ville / C’est juste une grande poubelle. » Avec cette balade hallucinée dans les temps perdus, c’est une descente, une descente comme la drogue en donne, mais aussi une descente dans des univers aussi sinistres que magnifiques. C’est une descente dans la mémoire de cet étonnant Mirwais. Et, s’il n’est pas interdit de penser que Mirwais a écrit un grand livre sur la musique et les débuts d’un groupe, il est possible qu’il ait écrit un grand bouquin tout court.

À lire

Mirwais, Taxi-Girl, 1978-1981, Séguier, 2024.

Taxi-Girl

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Le bal des martyres

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77e édition du Festival de Cannes : Judith Godrèche et l’équipe de son court-métrage "Moi aussi" posent la main devant la bouche en référence aux victimes de violences sexuelles contraintes au silence, 15 mai 2024 © Anthony Harvey/Shutterstock/Sipa

Roman Polanski a gagné son procès contre une ex-comédienne qui l’accusait de diffamation. Mais la Justice ne fait pas taire la meute MeToo. Au Festival de Cannes, la grande famille du cinéma, terrorisée, se prosterne devant une poignée de fanatiques. Fanny Ardant a le courage de dénoncer, dans un dialogue avec Sabine Prokhoris, ce nouveau maccarthysme qui, comme le premier, réduit au silence et au chômage de grands artistes.


« J’ai l’honneur de défendre Roman Polanski, l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma. » Delphine Meillet m’autorisera certainement à faire mienne cette formule qui a inauguré sa plaidoirie. Cette brillante avocate revient dans nos pages sur le procès qu’elle a gagné pour le cinéaste contre l’ex-comédienne Charlotte Lewis, qui l’attaquait en diffamation après l’avoir accusé de viol sans le moindre début de preuve (voir l’enquête de Jeremy Stubbs). Seulement, la Justice et ses chichis n’intéressent pas la meute des opportunistes et victimes professionnelles qui ont fait de l’auteur du Pianiste la cible prioritaire de leur ressentiment, indifférents à une œuvre magistrale dont Sabine Prokhoris explore les ressorts.

Alors, oui, face à cette coalition de médiocres, défendre Roman Polanski est un honneur pour Causeur. Honneur que les confrères ne nous disputent guère, tant la peur vitrifie l’expression publique, dès que sont proférées des accusations de violences sexistes-et-sexuelles[1]. En privé, d’innombrables bonnes âmes s’indignent contre l’injustice faite à l’artiste. En public, silence radio. Les starlettes des deux sexes le savent, pour s’attirer les bonnes grâces de France Inter, Télérama ou Mediapart, il faut faire génuflexion devant la « libération de la parole » et cracher sur les ennemis du peuple, de Polanski à Depardieu en passant par Woody Allen.

Dans ce climat où la lâcheté le dispute à l’opportunisme, on doit saluer le courage et la liberté de Fanny Ardant qui dit sans ambages à Sabine Prokhoris tout le mal qu’elle pense de ce qu’elle qualifie de nouveau maccarthysme (lire notre grand entretien). En défendant l’honneur de Roman Polanski, ces deux femmes qui en ont, qu’elles me passent l’expression, sauvent un peu celui de l’époque – ou ce qu’il en reste. Pas grand-chose.

Mensonges, menaces et paillettes. Le Festival de Cannes nous a en effet offert cette année le spectacle éprouvant du totalitarisme en tenue de gala. Quelques jours avant le début des hostilités, l’affaire de la liste noire plombe l’ambiance. Dix augustes têtes du cinéma français vont rouler dans la sciure, annonce-t-on avec gourmandise ou effroi. Les noms circulent sous le manteau. Dans Le Figaro, Léna Lutaud raconte les prémices d’un sauve-qui-peut général. Certains, à titre préventif, coupent les ponts, suspendent des projets (pour la seule raison que le casting comporte un nom figurant dans la liste qui n’existe pas). Les communicants de crise sont aux aguets. La direction du Festival promet que sa conduite sera dictée par la plus stricte lâcheté. Les hommes dénoncés seront invités à aller monter d’autres marches et les films, déprogrammés. Aucun miasme de masculinité toxique ne gâchera la grande communion. Finalement, la chasse est maigre : un grand producteur, plutôt rangé des voitures, dénoncé en une de Télérama, et Édouard Baer, accusé de tentative de vol de baiser (sans effraction semble-t-il).

A lire aussi: Fanny Ardant: «Je n’ai jamais voulu être une victime»

Le clou de cette quinzaine de l’expiation masculine est la cérémonie d’ouverture, hésitant entre le rituel sectaire – avec, en Raëlle, sainte Godrèche et ses yeux qui roulent –, et le congrès du PCUS, quand le premier qui cessait d’applaudir le camarade Staline risquait d’être effacé de la photo et de l’humanité. Une salle pleine d’adultes de luxe se lève, extatique, devant une bande d’illuminées aux gestes bizarres et au regard fou – illuminées, car même si quelques hommes qui ont vu la lumière ont été invités à escorter les reines du bal dans la montée des marches, seule la parole des femmes est sacrée. Les donzelles sont partout, mais se disent bâillonnées (« silenciées »). Sur son plateau cannois, Anne-Élisabeth Lemoine accueille Godrèche comme si c’était la Vierge Marie, d’ailleurs elle est venue avec l’Enfant, sa fille Tess[2]. Mais la divinité, c’est Môman, porte-parole autoproclamée des femmes outragées, et d’abord des comédiennes, tendres agnelles maltraitées par de vilains messieurs. On se demande si l’animatrice ne va pas tomber à genoux et en pleurs. La sainte Trinité – Godrèche, Cottin et Mouglalis – exige une loi « MeToo intégral » (ça ne veut rien dire, mais ça claque), c’est-à-dire une loi des suspects, une justice d’exception qui condamne sans preuve et une définition du viol qui permette de requalifier tout rapport sexuel au nom d’un « ressenti » postérieur.

Ce tableau d’époque devrait nous faire hurler de rire. Sauf que personne n’ose rire, preuve qu’un processus totalitaire est à l’œuvre, relisez Kundera si vous en doutez. Tous ces gens qui se piquent d’art doivent bien avoir partie liée avec l’ambiguïté, le trouble, le désir, la saleté, l’émoi, le vice, le mensonge, le pouvoir et autres ingrédients du cocktail humain. Ils savent que la légende propagée par sainte Judith et ses adoratrices médiatiques n’a rien à voir avec la vraie vie, ses tourments et ses fautes.

Pourquoi font-ils semblant ? Que risquent-ils ? Comment une minorité fanatique et brailleuse qui ne tient même pas les cordons de la bourse peut-elle obliger tant de gens à approuver bruyamment des sornettes ? Ils ont peur. Et leur peur fait peur. « Godrèche menace, intimide, alors tous sont au garde-à-vous », observe un connaisseur désabusé du milieu. Godrèche et les autres n’ont pourtant d’autre pouvoir que celui de balancer, que leur confère la loi de fer du qu’en-dira-t-on numérique. Il suffirait de quelques-uns, cinq ou six producteurs, cinéastes, comédiens, quelques voix illustres déclarant : « Nous refusons ce monde où l’accusation vaut condamnation. Nous refusons de nous laisser dicter nos choix artistiques par des ligues de vertu. » Cela n’arrivera pas, parce que chacun tremble pour sa peau, serre les fesses à chaque alerte et soupire de soulagement quand la foudre tombe à côté.

Certes, il n’est pas si simple de risquer sa réputation – et son confort matériel – pour ses idées. Mais MeToo n’est pas un microclimat concernant seulement quelques beautiful people. L’accusation de viol, agression, emprise, harcèlement, lancée par une ex vexée ou chagrinée, peut détruire aujourd’hui la vie de votre coiffeur ou de votre banquier – donc la vôtre – autant que celle des stars de l’écran. Tout le monde y passera. Ceux qui choisissent de se taire doivent le savoir : quand leur tour viendra, il n’y aura plus personne pour protester.


[1] J’attends toujours qu’on m’explique ce qu’est une violence sexiste.

[2] Ne lui dites pas que c’est le titre d’un chef d’œuvre de Polanski sur le viol d’une jeune Anglaise à l’ère victorienne

Fanny Ardant clouée au pilori médiatique pour avoir défendu Roman Polanski

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© James McCauley/REX/SIPA

Parce qu’elle a accepté de faire la Une de notre magazine, l’actrice doublement césarisée fait l’objet depuis quelques jours de violentes attaques.


Depuis la sortie mardi dernier de notre nouveau numéro, dans lequel Fanny Ardant défend « l’honneur de Roman Polanski », les réactions courroucées se multiplient à travers la presse et les réseaux sociaux. Avec une même critique, totalement injuste et infamante, qui revient sous diverses plumes. Plusieurs journaux estiment en effet que le soutien public apporté par l’actrice à son ami cinéaste ne représenterait rien moins qu’une offense à l’ensemble des femmes violées !

C’est là l’un des arguments préférés des néo-féministes. Enfin, « argument » est un bien grand mot… puisque le procédé, parfaitement déloyal, consiste à rabaisser l’adversaire en donnant à ses paroles un sens ignoble qu’elles n’ont pas. « Fanny Ardant insulte (…) les 160 000 enfants et 217 000 femmes victimes chaque année », s’est ainsi indigné Libération dans un article paru le 5 juin. « Fanny Ardant piétine (…) toutes les victimes de violences sexuelles en général », ont abondé le lendemain Le Nouvel Obs et le Huffington Post, employant d’ailleurs dans leur publication respective exactement la même formule aux accents de prière d’exorcisme.

Godrèche instagramise

Même son de cloche chez la nouvelle égérie du mouvement MeToo, Judith Godrèche, qui a publié le 6 juin un texte sur Instagram, certes plus sensible et nuancé, mais avec la même tentative de discrédit en conclusion : « Il est temps d’arrêter de tirer sur les blessures ouvertes de milliers d’anonymes, y écrit-elle. Elles et ils ont un nom. Tout comme Fanny Ardant. »

À ne pas manquer: Causeur #124: Contre le maccarthysme MeToo. Fanny Ardant: «Pour l’honneur de Roman Polanski»

Quoique ne reposant sur aucun fait, ces allégations restent toutefois davantage civilisées que la sortie autrement outrancière d’Andréa Bescond. Le 6 juin, dans une interview au Huffington Post, l’auteur des Chatouilles a en effet jugé qu’il fallait « invisibiliser » la prise de parole de Fanny Ardant, avant de carrément s’en prendre à l’âge de l’actrice. « Il est presque trop tard pour que ce type de personnes ouvre aujourd’hui les yeux », n’hésite-t-elle pas à déclarer. Bescond s’est-elle rendu compte qu’en faisant preuve d’une telle muflerie, son image de militante moderne et « sororale » serait sérieusement abimée ? Quelques heures après, la jeune femme a semblé en tout cas vouloir baisser d’un ton son désir d’humilier Ardant en publiant sur Instagram une lettre ouverte un peu plus humaniste. « J’espère qu’un jour vous vous pencherez sur la réalité des violences sexuelles », écrit-elle, plus amène.

Les Sleeping Giants en guerre contre Causeur

Autre réaction à signaler : celle des Sleeping Giants. Sur Twitter, ce groupe d’internautes, qui s’autoproclame « collectif citoyen de lutte contre le financement du discours de haine », mais qui est en réalité une puissante (et anonyme) entreprise gauchiste d’appel à la censure de tout ce qui ne pense pas woke, prétend que Causeur fait « sa couv sur la défense de l’honneur d’un pédocriminel condamné et en cavale ». Grossière fake news ! Roman Polanski n’a jamais été condamné pour crime. Les faits qui l’ont mené en prison en 1977, à savoir des « rapports sexuels illégaux avec une mineure » ont la qualification, inférieure, de délit.

Mais revenons à Fanny Ardant. Et réjouissons-nous que, au milieu de ce concert de blâmes, tous aussi infondés les uns que les autres, des personnalités courageuses se soient levées pour applaudir sa prise de position en faveur de Polanski. « Quelle femme ! » s’est notamment exclamé l’avocat Randall Schwerdorffer le 5 juin sur BFM TV, en précisant que le mot  « maccarthysme » (auquel il préfère « inquisition ») est selon lui trop faible pour qualifier MeToo. Sur la même chaîne, la journaliste Anna Cabana saluait quant à elle la « bravoure » de l’actrice. Chapeau bas Madame !

IA: les hommes sont-ils en passe de devenir… obsolètes?

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Katy Perry et Orlando Bloom, Los Angeles, 13 avril 2024 © Sthanlee Mirador/Sipa USA/SIPA

Le dernier roman d’Alexis Legayet, Les Obsolètes, vient de paraître…


De nombreux articles évoquent en ce moment les difficultés auxquelles sont de plus en plus souvent confrontés les artistes et, d’une manière générale, les professionnels du monde dit de la culture. Auteurs, musiciens et traducteurs se voient en effet de plus en plus régulièrement remplacés par des machines informatiques. Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter. L’IA n’en est qu’à ses débuts et se développe exponentiellement. Pour le meilleur et pour le pire, rien ne semble pouvoir échapper à son emprise – face au techno-monde qui prend forme sous nos yeux, réfléchir sur la possible Obsolescence de l’homme (1) est devenue une nécessité.

Dans Le Figaro, le maire de Cannes, David Lisnard, explique avoir été passablement énervé par les réponses technocratiques et démagogiques d’Emmanuel Macron aux questions d’une journaliste du magazine Elle sur ce qu’il appelle le « réarmement démographique » : d’abord, une allégation saugrenue, hors-sujet mais censée complaire au lectorat féministe du magazine féminin, à propos de la ménopause : « Si les hommes y étaient confrontés, ce sujet aurait été traité bien plus rapidement ». Ensuite, à propos de la GPA, un exercice de « ni pour, ni contre » relevant d’un « en-même-tempisme » de la plus belle eau. Enfin, sur la PMA, un délire technico-médical reposant sur le projet d’un « grand plan contre l’infertilité » devant inclure un « check-up fertilité » avec « bilan complet, spermogramme, réserve ovarienne » pour tous les citoyens âgés de 20 ans. Sur des sujets aussi importants que la famille et la venue au monde d’un enfant, Emmanuel Macron nous sert une fois de plus un gloubi-boulga indigeste, fruit d’une conception de la vie ne reposant que sur des processus technocratiques et utilitaristes : « Sur le fond, écrit David Lisnard, l’énarque en arrive donc même à technocratiser ce qui fait la grandeur et le mystère de la vie. » Dans le but de comparer les réponses, David Lisnard a posé les mêmes questions que la journaliste d’Elle à… ChatGPT. Pour relancer la natalité, la machine a proposé cinq points précis englobant des incitations financières aux familles, une amélioration en nombre et en qualité des crèches et des centres de santé maternelle et infantile, ainsi que… la promotion d’une culture favorable à la famille et d’une vision positive de la famille. [Cette dernière proposition ne sera sûrement pas du goût de Sonia Devillers – IA ou pas, ça sent quand même son maréchal Pétain à plein nez cette histoire-là.] Finalement, ChatGPT assure que, « en combinant ces différentes mesures, il est possible de créer un environnement favorable à la natalité et d’encourager les couples à avoir des enfants. » Et David Lisnard de conclure ironiquement son article : « L’IA, plus complète et plus humaine que l’ENA ! »

Katy Perry déjà remplacée

Il y a à peine un mois, deux photos de la chanteuse américaine Katy Perry la montrant dans ses plus beaux atours lors du Met Gala – une robe sublime avec décolleté profond sur l’une, un corset cuivré surplombant une jupe à fleurs sur l’autre – sont parues sur le compte Instagram de ladite chanteuse et ont comblé de joie sa mère qui s’est empressée de lui envoyer un message pour la féliciter. Problème : Katy Perry n’était pas au Met Gala. Ces deux images, crées par une IA et postées sur les réseaux sociaux par Dieu sait qui, ont trompé tout le monde, et il a fallu un démenti officiel de la chanteuse pour que soit rétablie la vérité. Une question demeure : est-ce bien Katy Perry qui a écrit ce démenti ?

A lire aussi, Laurent Alexandre: Vers un grand remplacement cognitif?

Récemment, des chercheurs de l’université de San Diego (Californie) ont posé à ChatGPT des questions postées par des patients sur des forums de discussion en ligne puis ont comparé ses réponses à celles données par des médecins de différentes spécialités (pédiatrie, gériatrie, médecine générale, etc.) Résultat : les réponses fournies par ChatGPT se sont révélées de meilleure qualité et plus empathiques que celles des professionnels de santé et les patients les ont préférées à celles des médecins dans 78 % des cas. Par ailleurs, à la place de spécialistes en chair et en os, des robots conversationnels commencent à être utilisés aux États-Unis dans le cadre de consultations psychiatriques et psychothérapeutiques, à la grande satisfaction, paraît-il, des utilisateurs. Les professions juridiques se voient elles aussi bousculées par l’IA et il est prévu dans les prochaines décennies une baisse conséquente des embauches dans les cabinets d’avocats. Il en va de même pour tous les métiers liés à l’éducation scolaire, au journalisme, aux services publics, etc. En fait, il en va de même pour toutes les activités humaines.

Les hommes sont-ils en passe de devenir… obsolètes ? « Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes. » Günther Anders (2)

Destin tout tracé

Les Obsolètes(3). C’est justement le titre du dernier roman d’Alexis Legayet, auteur de plusieurs autres « fictions romanesques à tendance loufoïde » que j’ai eu le plaisir de louer dans ces colonnes. L’histoire débute ainsi : un éditeur attend avec impatience le dessin de couverture d’un livre prêt à paraître. Malheureusement, Olivier Paskotte, le dessinateur, est un cossard peu inspiré qui trouve toujours une excuse – de ce côté-là il ne manque pas d’imagination – pour expliquer son retard. Après chaque relance, l’éditeur Pascal Dupain reçoit un mail d’Olivier Paskotte : « Dans ta boîte, tout à l’heure ». Puis… plus rien pendant plusieurs jours. Excédé, Pascal Dupain cherche conseil auprès d’un ami qui le met alors sur la piste de… l’IA. L’IA ? L’éditeur ne croit pas qu’une « machine sans cervelle » puisse remplacer un dessinateur, même « moyen de gamme » comme l’est Olivier Paskotte. Pourtant, un énième coup de fil de ce dernier racontant une histoire abracadabrantesque pour justifier un nouveau retard le décide : « Les dents serrées, Dupain tapa alors “générateur d’images” sur son moteur de recherche. » Quelques minutes plus tard, pour quelques euros, la machine pond un dessin qui semble « sorti des mains de Milo Manara » et comble de bonheur Pascal Dupain qui est, ce jour-là, vraiment verni : sa collaboratrice vient de lire le manuscrit envoyé par un écrivain – le « Philip K. Dick du XXIe siècle », selon elle – en quête d’une maison d’édition. Gare aux chats !, le livre de ce nouveau génie, est publié par Dupain et connaît un énorme succès. Mais… qui a réellement écrit ce best-seller ? Nous ne sommes qu’au tout début d’une histoire à rebondissements tout à la fois drôles et inquiétants, histoire au cours de laquelle nous ferons la connaissance du sirupeux critique littéraire Félicien Traquenard, du transécrivain togolais Marguerit.e Dagodo, du philosophe Ralf Beethoven et du petit-fils de Michel Serres, le très progressiste Kevin, ivre de bonheur à l’idée d’expérimenter « cette ère parfaite et merveilleuse où la vie tout entière deviendra un loisir, un loisir connecté, augmenté par les merveilleuses IA, au service de l’humanité ! » Alexis Legayet s’amuse à décrire des situations cocasses, loufoques, extravagantes derrière lesquelles nous entrevoyons les potentiels bouleversements dus à l’inéluctable essor de l’IA, le premier d’entre eux étant la raréfaction, voire la totale disparition des êtres humains dans de nombreuses activités et leur remplacement par des « êtres numériques aux performances époustouflantes ». L’IA fait partie intégrante de ce que l’historien et sociologue Jacques Ellul, cité en exergue du roman, nommait Le Système technicien (4), système dans lequel des processus techniques issus de la « puissance informatique » prennent le pas sur l’activité humaine en s’immisçant dans tous les éléments du corps social ainsi que dans tous les actes de la vie, jusqu’aux plus intimes, de la naissance à la mort, laissant augurer, selon Ellul, une « dictature technicienne abstraite et bienfaitrice beaucoup plus totalitaire que les précédentes ».

A lire aussi, du même auteur: Du pluralisme dans les médias? Oui, mais pas n’importe comment…

Un roman, écrit par un romancier et non par une machine, et décrivant, avec beaucoup d’ironie et d’humour, les changements profonds du monde actuel et leurs conséquences sur l’avenir de l’humanité, c’est la preuve que les hommes n’ont pas encore été totalement « remplacés » partout. Il n’empêche, un sentiment schopenhauerien contraint l’homme intranquille à entrevoir l’avenir avec les lunettes du pessimiste qui ne se demande plus si l’humanité court véritablement les plus grands risquesd’une transformation irréversible, mais quand adviendra le point de non-retour, le passage définitif vers le monde de l’oubli et du néant. Bien entendu, l’homme ne va disparaître du jour au lendemain. Mais, déraciné et dépossédé de son âme et de son esprit créateur, il sera bientôt méconnaissable. Pucé, « augmenté », connecté intégralement à des jeux vidéos, des séries Netflix ou des « programmes » issus de l’IA, relié continuellement à des objets communicationnels ne propageant rien d’autre que les tristes résultats de l’anéantissement de la pensée, soumis à une surenchère technologique le privant de ses facultés intellectuelles et spirituelles tout en le surveillant, son destin semble tout tracé. Il est celui d’une toute nouvelle espèce de créatures « monitorées » du début à la fin de leur existence, asservies à une ingénierie technicienne surpuissante mise au service d’un contrôle social directif, permanent et coercitif, sans autre mémoire que celle du réseau informatique, sans autre désir que celui de durer éternellement au sein du système technicien.

C’est sur ce sujet sombre aux perspectives funestes que l’auteur des Obsolètes parvient à arracher un rire salvateur au lecteur averti. « Le seul enjeu littéraire qui vaille aujourd’hui, écrivait Philippe Muray il y a vingt ans, est celui qui permet de ridiculiser le réel actuel » et de « nous faire détester l’an 3000 ». Au fil de ses romans, Alexis Legayet s’acquitte parfaitement de cette tâche salutaire.

290 pages.

Les obsolètes

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(1) Alexis Legayet, Les Obsolètes, Éditions La mouette de Minerve.

(2) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

(3) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Éditions Fario.

(4) Jacques Ellul, Le Système technicien, Éditions Le cherche midi.

Une défaite historique pour l’ANC, un avenir incertain pour l’Afrique du Sud

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Le 2 juin à Midrand, le président sud-africain Cyril Ramaphosa s'adresse à la nation suite à l'annonce des résultats des élections nationales sud-africaines de 2024, dans le cadre du programme de la Commission électorale sud-africaine. L'ANC, le parti au pouvoir de longue date en Afrique du Sud, a perdu sa majorité absolue dans le pays pour la première fois depuis le début de la démocratie il y a 30 ans, en 1994 © UPI/Newscom/SIPA

C’est un véritable coup de tonnerre qui frappe l’Afrique du Sud. Aux dernières élections générales, l’ANC a perdu sa majorité absolue pour la première fois depuis 1994. La gueule de bois passée, quelles sont désormais les options possibles pour l’avenir de ce pays marqué par une histoire raciale violente ?


Le 29 mai, 27 millions de Sud-Africains ont été appelés à renouveler les 400 sièges du Parlement national et ceux des neuf provinces qui composent le pays.

Cette élection législative, jugée à haut risque, intervient dans un contexte de crises multiples : augmentation du chômage, économie en berne, hausse des violences, résurgence des tensions raciales et tentation sécessionniste. Face à cette situation, les électeurs ont décidé de sanctionner durement l’African National Congress (ANC), qui dirige l’Afrique du Sud depuis 1994, date à laquelle le pays, marqué par des décennies d’apartheid, a connu le premier scrutin multiracial de son histoire. Un parti aujourd’hui miné par des divisions et la corruption.

La Democratic Alliance seconde, Jacob Zuma de retour

Avec 40% des voix, le parti du président Cyril Ramaphosa a donc perdu la majorité qu’il détenait au Parlement fédéral. Talonné par les 22% de la Democratic Alliance (DA) qui conserve entre ses mains le destin de la Province du Cap, la surprise de ce scrutin est plutôt venue du parti populiste uMkhonto weSizwe (MK). En réalisant un score de 15%, l’ancien président Jacob Zuma a signé son grand retour sur la scène politique sud-africaine qu’il avait été contraint de quitter en 2018 à la suite des soupçons de corruption pesant fortement sur lui. En rognant sur l’électorat de l’ANC et celui de l’Economic Freedom Fighters (EFF), dirigé par le populiste d’extrême-gauche anti-blanc Julius Malema, l’ancien patron de l’ANC s’est positionné en véritable faiseur de roi. Il s’est même payé le luxe de remporter les élections dans la province du Kwazulu dont il est originaire, reléguant loin derrière lui l’Inkhata Freedom Party (IFP), un rival local, à un modeste score de 4% des voix.

Cette redistribution des cartes oblige l’ANC à envisager des alliances. Plusieurs scénarios se dessinent, avec des négociations déjà difficiles. John Steenhuisen, leader de la DA, s’est déclaré ouvert aux discussions malgré des divergences en politique étrangère (notamment sur les alliances de l’Afrique du Sud avec la Russie et la Chine, et la reconnaissance de la Palestine que soutient le parti de Cyril Ramaphosa). Une coalition formée avec la DA contraindrait également l’ANC à prendre en compte un accord que ce parti d’opposition a passé avec l’IFP et le Freedom Front +, un parti d’extrême-droite afrikaner qui a dépassé à peine les 1% des voix lors de ce scrutin. Pour les militants de l’ANC, cette alliance contre-nature fait resurgir le spectre du retour des blancs au pouvoir. Une coalition ANC-DA « serait le mariage de deux personnes ivres à Las Vegas. Cela ne marchera jamais », a d’ailleurs ironisé Gayton McKenzie, le chef du petit parti de la Patriotic Alliance qui a fait 2% des voix et qui tente lui-même de tirer son épingle du jeu.

De son côté, Jacob Zuma a posé comme condition préalable à la formation de cette coalition, la démission de son concurrent, Cyril Ramaphosa. Une exigence rejetée par l’ANC qui a vertement critiqué le leader du MK par la voix de Gwede Mantashe, leader national de l’ANC, soulignant l’animosité profonde qui existe entre les deux partis. Autre raison de blocage entre l’ANC et le MK : la suppression de la Constitution souhaitée par le parti de Zuma. Une proposition à laquelle ne souscrit évidemment pas l’ANC. Un mouvement affaibli qui n’oublie pas que tout au long de la campagne pour ces élections, Jacob Zuma a tiré à boulets rouges sur ses anciens amis, tout en captant le vote identitaire et revanchard parmi les Zoulous, seconde ethnie du pays. Une alliance de circonstance qui pourrait être une source rapide de déstabilisation pour le futur de l’Afrique du Sud. 

Désastre national

Une autre option serait d’intégrer l’EFF qui a obtenu 10% des voix. L’ANC devrait alors aussi inclure le MK dans cette coalition de tous les dangers pour l’Afrique du Sud, sortant la DA des négociations. Trublion de la politique sud-africaine, Julius Malema s’est radicalisé ces dernières années et a fait de la carte raciale contre les Afrikaners son fonds de commerce. En exigeant une redistribution équitable des terres, dont les plus arables restent encore majoritairement entre les mains de la minorité blanche, et une nationalisation des entreprises, il fait planer la menace d’une instabilité à court terme du pays pour de nombreux observateurs locaux. Malgré les assurances qu’il avance afin de rassurer l’ANC qui se méfie de lui tout comme le MK, une alliance ANC-MK-EFF est d’ores et déjà jugée « catastrophique » par la DA, rappelant que les deux derniers partis sont des émanations du parti de M. Ramaphosa, et que ceux-ci poursuivraient les mêmes politiques ratées qui ont plongé l’Afrique du Sud dans un état de « désastre national ».

Un échec des négociations en cours n’est cependant pas à exclure. Il provoquerait la mise en place d’un gouvernement minoritaire, préjudiciable pour l’Afrique du Sud. Si le budget annuel n’est pas adopté, les dépenses de l’État seraient bloquées, plongeant le pays dans une crise politique et économique majeure pour les cinq ans à venir. La perspective d’un effondrement similaire à celui du Zimbabwe reste donc à redouter, menaçant de transformer l’Afrique du Sud, jadis puissance riche, en une nation ruinée, prête à sombrer inévitablement dans une guerre civile.

Clarice Lispector – relecture d’une icône

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Statue de Clarice Lispector, Rio de Janeiro © FABIO MOTTA/EFE/SIPA

« Chérie ceux qui font de l’art souffrent comme les autres à ceci près qu’ils ont un moyen de l’exprimer. Si tu en juges à travers moi tu te trompes. Si je souffre en travaillant ce n’est pas du seul fait de mon travail, c’est qu’en outre, je ne suis pas très normale, je suis inadaptée, j’ai une nature difficile et ombrageuse » (à sa sœur Tania, 15 juin 1946).


Clarice Lispector (Ukraine, 1920 – Brésil, 1977) est un climat. Elle est de cette cohorte d’écrivaines, indissociables pour leurs lecteurs (et lectrices, d’accord), femmes inassignables, intenses, ardentes, qui se nomment – citons-les, c’est un cantique, une écharpe, une traîne ou… un carnet de bal : Unica Zürn, Ingeborg Bachmann, Lou Andreas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Jean Rhys, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Virginia Woolf et deux ou trois autres (Tsvetaïeva, Akhmatova…). Pas plus. Elles se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent, par les lecteurs qui les élisent ou qu’elles choisissent (indémêlable).

Avec ou sans Dieu, la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais Il donne une indication assez exacte de l’altitude (et de la région) où ces femmes respirent (vie et œuvre).

La plupart sont cérébrales, douées d’une sensualité inquiète. Sainteté, poésie et littérature déclinent trois modalités de leur présence au monde. L’attente, l’espérance, l’amour, l’angoisse, la solitude définissent, en partie, ce climat. Doux et réfrigérant parfois, exaltant le plus souvent.

Singularité de Lispector : elle est la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne (Machado de Assis, Erico Verissimo, Mario de Andrade, J. Guimaraes Rosa).

A relire, du même auteur: Relire Paul Claudel, et se consoler de l’époque – Tentative

Et pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. Ses Lettres à ses sœurs (deux soeurs, qu’elle vénère), écrites lorsqu’elle était par monts et par vaux (Belém, Naples, Berne, Paris, Torquay, Washington…) avec son diplomate de mari, disent la qualité de sa présence au monde, son intranquillité aussi.

Moraliste sensible, tendre, souvent en retrait ou « à côté », Lispector pourrait avoir inventé la saudade : à défaut, elle l’incarne, entre vague à l’âme, mélancolie et – marqueur de sa naissance européenne – intraduisible sehnsucht.


Dans La découverte du monde, chroniques publiées dans un grand quotidien brésilien, on la trouve aux aguets, qui multiplie les notations incongrues ou banales, dans le sillage, parfois, d’un Tchekhov. La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue.

Chronique ou lettre, tout ce qu’écrit Lispector est creuset, laboratoire pour l’œuvre : rencontres, conversation avec un chauffeur de taxi ou lecture des Chemins de la mer de Mauriac, considérations prosaïques ou échappées métaphysiques.

La littérature est « plus importante que l’amour » (sic) : c’est la mesure de ce qu’elle lui demande, dans une urgence brûlante et un engagement vital. Son premier livre, Près du cœur sauvage (1943), méditation (d’une femme bientôt mariée, Lispector) sur l’impossibilité du mariage, est un chef d’œuvre. Qui date la naissance d’une légende.


A lire

Mes chéries – Lettres à ses sœurs (1940-1957)

Préface de Nadia Battella Gotlib –Traduction du portugais (Brésil) par Claude Poncioni et Didier Lamaison, Des femmes-Antoinette Fouque, 382p.

La découverte du monde (1967-1973) – Chroniques

Traduction par Jacques et Teresa Thiériot, Des femmes-Antoinette Fouque, 622p.

La Découverte du monde, 1967-1973 (chroniques)

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Correspondance: Édition intégrale

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Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi. Éditions de Paris-Max Chaleil, 596p.

Rishi Sunak avance les élections générales: coup de folie ou coup de génie?

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Le Premier ministre britannique Rishi Sunak et la candidate Michelle Donelan, Melksham, 7 juin 2024 © Phil Noble/AP/SIPA

Avec les élections européennes, on ne peut pas vous parler de politique aujourd’hui. Oui, mais les Britanniques ont voté le Brexit…


Les conservateurs n’ont jamais été aussi bas dans les sondages, et Rishi Sunak est le Premier ministre le plus impopulaire de l’après-guerre, derrière Liz Truss. Pourtant, le Premier ministre a demandé la dissolution du Parlement pour convoquer des élections générales dans quelques semaines. Est-ce un coup de folie ou un coup de génie ?

Le bipartisme britannique, c’est fini ?

Rishi Sunak est en grande difficulté sur le plan électoral. Les conservateurs n’ont jamais été aussi bas dans l’opinion publique britannique. Pour les prochaines élections générales, qu’elles aient lieu en fin d’année ou cet été, les sondages accordent aux Tories entre 20% et 25% des intentions de vote, au même niveau que sous le mandat de 44 jours de la catastrophe Liz Truss. Même lors du Partygate ayant conduit au départ de Boris Johnson, le parti n’était pas tombé aussi bas. Il représentait en effet encore entre 30% et 35% des intentions de vote. De surcroît, l’écart avec les travaillistes s’est largement creusé. Lorsque Boris Johnson quitte le 10 Dowing Street, il n’y a que cinq points d’écart entre les travaillistes et les conservateurs contre plus de 20 points d’écart aujourd’hui. Pire, les Tories sont pris en étau entre le parti Reform et les Libéraux qui pourraient rassembler à eux deux autant de voix que les conservateurs – du jamais vu dans le bipartisme britannique.

Rishi Sunak n’a pas séduit les Britanniques. Il jouit d’une des plus faibles cotes de popularité parmi les responsables politiques occidentaux. En effet, selon le dernier baromètre IPSOS, le Premier ministre britannique n’emporte l’adhésion que de 16% des Britanniques sur son action gouvernementale, soit presque moitié moins qu’Emmanuel Macron à titre de comparaison, alors que ce dernier est dans un état de crise politique permanent. De surcroît, M. Sunak doit affronter une hostilité accrue. En effet, 75% des Britanniques et parmi eux 37% des électeurs conservateurs sont insatisfaits de sa politique. Ainsi, le Premier ministre le plus impopulaire d’après-guerre derrière Liz Truss ne dispose pas du capital politique suffisant pour inverser la tendance. D’autant plus que Rishi Sunak ne maîtrise pas sa majorité parlementaire, ce qui l’empêche d’obtenir des résultats pour les Britanniques. Sur ce point, il peut remercier sa prédécesseuse qui a laissé le pays ingouvernable. La majorité des 344 députés Tories est fragmentée et polarisée. D’une part, elle est fragmentée en trois blocs : un bloc centriste d’environ 150 députés, dont une soixantaine proche de Liz Truss ; un bloc de droite dure d’environ 60 députés incarnés par l’ex-ministre de l’Intérieur Suella Braverman ; et un ventre mou d’environ 120 députés qui fluctuent selon les sujets. D’autre part, la majorité est polarisée entre des points de vue irréconciliables. Les premiers sont partisans de l’accélération des réformes économiques et de l’accueil de travailleurs immigrés légaux pour relancer la croissance économique (+0,1% seulement, en 2023), tandis que les seconds estiment que le pays doit accomplir la promesse du Brexit, à savoir la protection économique et migratoire des Britanniques. Rishi Sunak est donc contraint, sur chaque projet de loi, à composer avec une majorité irréconciliable, ce qui ralentit son action gouvernementale, comme sur le projet de Loi Rwanda.

Un coup de génie ?

Alors que tous les indicateurs sont dans le rouge, Rishi Sunak tente un coup de poker politique afin de parvenir à trois objectifs :

Tout d’abord, Rishi Sunak veut reprendre le contrôle de son camp. Il y a moins d’un an, c’est Pedro Sánchez, pourtant très impopulaire en Espagne, qui avait tenté un coup de poker similaire qui s’était avéré être payant. Les Tories devraient perdre les élections générales, mais il s’agit pour le Premier ministre de préparer l’après en affirmant son autorité sur ses concurrents internes. En effet, le maintien d’une majorité aussi fragmentée laisse planer régulièrement l’hypothèse d’une fronde susceptible de renverser M. Sunak, tant au niveau de l’aile centriste autour de Liz Truss que de l’aile dure autour de Suella Baverman. Les rumeurs faisant échos d’une possible fronde interne, avant que Charles III ne dissolve le Parlement, sont risibles, et même si cela arrivait, seulement 54 parlementaires étant nécessaires pour initier la procédure, il survivrait à une motion de censure haut la main. Or, si Rishi Sunak parvient par ce coup de poker à limiter la casse, il pourrait incarner le seul conservateur pouvant réunir son camp pour le reconstruire. 

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Ne dites plus « anglo-saxons »

De plus, Rishi Sunak cherche à prendre tous ses concurrents de vitesse. D’un côté, à droite, cela permet de court-circuiter Reform, le parti porté par l’ancien Brexiter, Nigel Farage. Son parti a gagné en influence dans le pays, allant jusqu’à dépasser le parti libéral démocrate (LibDem). Mais M. Sunak, même s’il se sait en danger, surtout car il n’a jamais été un défenseur fervent du Brexit, sait que ce nouveau parti relativement jeune ne pourra pas aligner un candidat dans chacune des 632 circonscriptions. Sur ce coup, Sunak est gagnant étant donné que M. Farage a déjà annoncé ne pas se présenter et mener la bataille des élections générales, voulant se concentrer sur les États-Unis et la campagne de son ami Donald Trump – car il est incapable de battre M. Sunak. De l’autre côté, M. Sunak prend de vitesse la gauche. En effet, Keir Starmer a réussi à pacifier le parti travailliste en se débarrassant de certains éléments perturbateurs, dont Jeremy Corbyn, qui fut pointé du doigt pour ses déclarations antisémites, mais l’équilibre travailliste reste précaire… Le manifeste du parti travailliste, qui devait faire office de programme magistral pour Starmer, reste inachevé, et dans la précipitation générale, les tensions entre les différentes franges du parti pourraient être réveillées sur plusieurs points notamment la question palestinienne ou encore le programme économique entre une aile modérée et une aile radicale.

Par sa décision, Rishi Sunak impose ses thèmes de prédilection. Cela lui évite de subir des adversaires internes et externes mieux préparés à l’automne. D’abord, en interne, cela lui évite une campagne trop marquée sur les thèmes migratoires poussés par une partie de son camp. Son bilan migratoire est difficilement présentable: le solde migratoire net en 2023 (600 000 individus) est deux fois supérieur à ce qu’il était avant le vote du Brexit, et la Loi Rwanda d’externalisation des demandes d’asile vers des pays tiers sûrs, qui constitue le socle de sa doctrine migratoire, nécessitera plusieurs années avant de porter ses fruits. Vis-à-vis des travaillistes qui ne se démarquent pas par leur programme économique, l’ancien banquier d’affaires souhaite aussi se démarquer. En demandant des élections générales en été, il peut se présenter face aux électeurs fort d’une reprise économique palpable, ce qui n’était pas gagné d’avance. L’inflation en avril a été de 2,3%, le taux le plus faible depuis mai 2021, ce qui ne devrait pas être négligeable pour certains électeurs. La croissance du PIB a été de +0,6% au premier trimestre 2024, ce qui confirme qu’après de mois de vache maigres, le Royaume-Uni est de retour, enregistrant la meilleure croissance des pays du G7, devant les États-Unis. Attendre des élections en novembre aurait signifié ne pas se saisir de ce thème économique et ne pas profiter du regain de forme de l’économie, ce qui pourrait handicaper le Labour de Starmer qui aurait préféré une campagne axée sur les thèmes sociétaux.

Ainsi, Rishi Sunak pourrait finalement avoir pris une excellente décision politique à long terme pour les conservateurs, en limitant la casse le 4 juillet, mais… mauvaise pour le Royaume-Uni. Une victoire des travaillistes irait en effet à rebours de la Révolution Johnson qui avait permis au Royaume-Uni de redevenir un acteur stratégique sur le plan international, tant ils rêvent de déconstruire l’héritage de l’ancien pensionnaire du 10 Dowing Street.

Œdipe à l’italienne

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Marcello Mio © Jean-Louis Fernandez

Dans Marcello mio, Chiara Mastroianni est Marcello Mastroianni. Troublant.


C’était un temps à aller au cinéma. Mais pas pour voir n’importe quel film, un film qui fait rêver, tient en respect la mauvaise mine de la période, explore la complexité de l’âme humaine. Le nouveau long-métrage de Christophe Honoré, réalisateur qui pense ses films avant de les tourner, pourrait se résumer à ceci : miroir, dis-moi qui je suis ? Car au-delà des apparences, il faut chercher la cause première de ce visage, qui, au fond, n’est qu’une apparence, souvent trompeuse. Christophe Honoré, avec Marcello mio, rend hommage à l’un des plus grands comédiens de tous les temps, Marcello Mastroianni. Il possédait la classe naturelle, pouvait tout jouer, le ténébreux, le séducteur impuissant, le facétieux, le pervers ; il savait transgresser sans jamais être vulgaire, il pouvait se moquer de lui sans tomber dans la caricature. Il possédait cette fêlure des gens qui savent que la vie est un jeu, une drôle de farce qui finit mal. Christophe Honoré décide que la belle Chiara Mastroianni va devenir son père jusqu’à lui ressembler de manière troublante. Le travestissement doit conduire à, non pas jouer le père en fait, mais à être ce père célèbre qu’elle connaît peu. Le résultat est bluffant. On entre dans un univers nostalgique qui prend au cœur. Catherine Deneuve est de la partie. Elle est la mère de Chiara, dans le film comme dans la vie. Deux ex de Chiara sont également embarqués dans cette aventure improbable, Melvil Poupaud et Benjamin Biolay. Car la quête des origines a toujours quelque chose d’angoissant. Parviendrons-nous à résoudre l’énigme ? Et qu’adviendra-t-il si nous y parvenons ? La fin du film explore cette zone grise incestueuse que le réalisateur avait déjà éclairée dans Ma mère, long-métrage inspiré du roman posthume de Georges Bataille. Et puis, il y a Fabrice Luchini, l’ami qu’on peut réveiller en pleine nuit pour lui confier ses doutes existentiels. Il joue son propre rôle, sobrement. Il n’y a que Chiara qui ne joue pas Chiara. Devant son miroir, elle est Mastroianni. Même regard, même chapeau noir (celui de Huit et demi), même moustache (celle de Mariage à l’italienne), même fume-cigarette, mêmes lunettes noires (celles de L’Assassin). On revisite en passant, tout en légèreté, les grands rôles du comédien mort en 1996. C’est subtil, à l’image du film. Lorsque Chiara arrive à Rome, l’atmosphère change ; il y a le soleil, les terrasses qui chantent, la fontaine de Trevi, la dolce vita quoi.

Benjamin Biolay; Nicole Garcia; Fabrice Luchini; Catherine Deneuve; Melvil Poupaud et Hugh Skinner © Jean-Louis Fernandez

On oublie la morosité de Paris qui meurt d’ennui. Chiara descend de la moto taxi qui la conduit à l’hôtel. Elle garde son casque sur la tête. Elle entre dans le cimetière où repose son père. Honoré ne filme pas la scène davantage, puisque les acteurs sont éternels. Autre scène : Chiara, moustache, peignoir, allongé(e) sur le lit de sa chambre, feuillette Mouvement, roman de Sollers. L’écrivain, récemment décédé, avait mis au point les IRM (Identités Rapprochées Multiples). Ça pourrait résumer le film.

À la fin, Chiara redevient Chiara. Plus de moustache, de cheveux courts, elle nage, se dirige vers le large, ses amis s’inquiètent alors. Elle quitte le père, pour plonger dans le ventre de la mer (mère). Après le clap de fin, les images du film ne vous quittent pas. Elles continuent d’infuser. Elles donnent envie de revoir les chefs-d’œuvre de cet acteur à la voix nicotinée inoubliable.

Christophe Honoré, Marcello mio, actuellement en salle.

Inintelligences Artificielles

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Image d'illustration Unsplash

« Intelligence artificielle » est un oxymore, gronde notre chroniqueur, qui n’est pas tendre avec les machines. « Encore une confusion entre le quantitatif et le qualitatif », fulmine-t-il. « Déjà que le niveau frise les pâquerettes, avec ChatGPT et ses clones, on va creuser encore. » Manifestement, cet homme n’est pas de son temps.


Dans quelques jours, ce sera la cérémonie de l’épreuve de Philo du Bac. Près de 700 000 candidats devront faire semblant de réfléchir pendant quatre heures — en maudissant le règlement qui les empêche — pour le moment — de consulter une IA quelconque, ChatGPT par exemple, pour avoir en quelques minutes un devoir tout fait — et, ô miracle, sans fautes d’orthographe (vu l’état moyen des adolescents, c’est l’un des critères auxquels on reconnaît un texte produit par une IA).
Ah oui ?
En juin 2023, le Figaro s’est amusé à donner l’un des sujets qui venaient de tomber (précisément, « Le bonheur est-il affaire de raison? ») à ChatGPT d’un côté, et à Raphaël Enthoven de l’autre.
Quoi que vous pensiez d’Enthoven, il est agrégé de philo, et fut élève de l’ENS-Ulm à une époque où les étudiants de cette honorable institution n’appelaient pas à l’extermination des Juifs « du Jourdain à la mer ». S’il n’est ni Kant ni Hegel, il frétille agréablement du concept.
Ajoutons que les deux copies furent réécrites par des mains innocentes, anonymisées et corrigées à l’aveugle par Eliette Abecassis, philosophe et membre du conseil d’orientation stratégique de PST&B, et par Lev Fraenckel, professeur de philosophie, plus connu sous le nom de Serial Thinker sur TikTok, où il cumule plus de 210 000 abonnés grâce à ses conseils pour les élèves de Terminale.
Le résultat est significatif : « ChatGPT ne fait pas de problématique, rédige des longues phrases creuses, avec des citations approximatives ». Selon ces deux philosophes, l’IA a seulement essayé de faire de belles phrases, « au lieu d’argumenter, de donner des raisonnements ». Les correcteurs pointent également une référence aux auteurs « très faible », relevant des erreurs ou des résumés « très approximatifs ». Pour Éliette Abecassis, « ChatGPT a rendu une copie d’histoire de la philo, un catalogue avec ce que pensent les différents philosophes. Raphaël Enthoven, lui, a développé sa pensée de manière superbe ». Le philosophe a en effet « embarqué » son lectorat « dès les premières lignes » avec une « réflexion philosophique tellement bien pensée, bien écrite, surprenante », qu’elle en a fait « un merveilleux chemin ». 11/20 d’un côté, 20/20 de l’autre.

Résultats du baccalauréat 2022 devant un lycée de Douai, 5 juillet 2022 © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

Aucune incertitude pourtant : une IA connaît infiniment plus de choses que vous, dans quelque domaine que ce soit. On a fait digérer aux machines un nombre hallucinant de références, on leur a fourni un vocabulaire total (soit, en Français, 70 000 mots environ, quand un individu cultivé en maîtrise tout au plus 6000), et une syntaxe impeccable. Cela dit, c’est un gros bagage pour un minuscule résultat. Avec une poignée de mots, un être humain peut faire bien mieux, parce qu’il pense — et que l’IA ne pense pas, elle régurgite. Quand on y pense, c’est assez dégueulasse.

Dans un article récent du New York Times, le grand linguiste Noam Chomsky et ses amis Ian Roberts et Jeffrey Watumull expliquent pourquoi l’IA sera toujours moins bonne qu’un individu raisonnablement bien formé. « OpenAI’s ChatGPT, Google’s Bard and Microsoft’s Sydney are marvels of machine learning. Roughly speaking, they take huge amounts of data, search for patterns in it and become increasingly proficient at generating statistically probable outputs — such as seemingly humanlike language and thought. These programs have been hailed as the first glimmers on the horizon of artificial general intelligence — that long-prophesied moment when mechanical minds surpass human brains not only quantitatively in terms of processing speed and memory size but also qualitatively in terms of intellectual insight, artistic creativity and every other distinctively human faculty. That day may come, but its dawn is not yet breaking, contrary to what can be read in hyperbolic headlines and reckoned by injudicious investments.”
Traduisons : « Ces programmes sont de petites merveilles d’apprentissage artificiel. Pour aller vite, elles engloutissent des tonnes de références, cherchent les structures qui s’y cachent et deviennent de plus en plus efficaces pour générer des résultats statistiquement probables — à l’imitation du langage et de la pensée humaines. Ces programmes sont aujourd’hui célébrés comme les premières lueurs, à l’horizon, d’une intelligence artificielle générale — ce moment prophétisé depuis lurette où les cerveaux mécaniques surpasseront les cervelles humaines, non seulement quantitativement, en termes de rapidité et de capacité de mémorisation, mais qualitativement, en aperçus intellectuels, créativité artistique ou n’importe laquelle des facultés spécifiquement humaines. Oui, peut-être ce jour viendra-t-il, mais nous ne sommes même pas à son aurore, contrairement à ce que proclament les gros titres des journaux, et les spéculations d’investisseurs peu judicieux. »

Il a fallu à IBM près de quinze ans pour mettre au point un programme d’échecs susceptible de rivaliser avec un grand maître — et je soupçonne Kasparov de s’être laissé battre par Deep Blue parce que le montant du chèque était conséquent. Et encore, les solutions sur un échiquier, quoique très nombreuses, sont en nombre fini. Mais les trouvailles des champions, elles, sont en nombre infini.

Ce n’est pas sur l’élaboration de la recette des œufs au plat ou la guérison de la grippe que l’IA est définitivement inférieure au cerveau humain. C’est dans ce qui fait spécifiquement l’humanité — pas la capacité à chasser le mammouth, mais celle de le représenter sur les parois de la grotte.
Ou si l’on préfère éviter les métaphores, c’est tout ce qui sépare un énoncé plat d’une trouvaille littéraire. D’une idée.

Les maisons d’édition commencent à utiliser l’IA pour effectuer des traductions. Mais comme le souligne le Figaro, il s’agit d’ouvrages où la traduction laisse peu de place à l’interprétation. Pas la littérature, où les difficultés de traduction imposent le recours à un être humain doté non seulement d’un vocabulaire et d’une base de références, mais d’une imagination capable d’opérer un transfert, d’une langue à l’autre, pour des textes a priori intraduisibles. Mon prof d’anglais d’hypokhâgne avait promis de dispenser de cours ceux qui trouveraient une traduction impeccable de ces vers de Dylan Thomas, le grand poète gallois : 
« Once below a time,
When my pinned-around-the-spirit
Cut-to-measure flesh bit,
Suit for a serial sum
On the first of each hardship… »
Oui, « once below a time », inversion de la forme figée « once upon a time », traduite ordinairement par « Il était une fois ». Come on, guys, try to translate…
Ou du français à l’anglais :
« Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir le bouleversant naufrage de l’Amour… » (Prévert, « Lanterne magique de Picasso », in Paroles).

« Un amant sa maîtresse et ses jambes à son cou » — sublime incertitude, en français, de l’adjectif possessif, « son » cou renvoyant évidemment aux jambes de la maîtresse cernant le cou de l’amant. Traduisez donc — en gardant l’idée de fuite qu’il y a dans l’expression figée « prendre ses jambes à son cou »…
Alors certes, l’IA peut traduire un roman d’Annie Ernaux. Mais Nathan Devers n’a pas tort de suggérer aux écrivains de faire preuve d’une créativité qui en fasse baver aux traducteurs automatiques. L’IA fait d’admirables peintures d’un académisme accompli — ou, sur demande, d’un impressionnisme parfait. Mais en aucun cas elle n’inventera quelque chose. L’IA est capable d’écrire un roman à l’eau de rose — pas Madame Bovary. Elle fait de mauvaises copies de philo pour bachelier médiocre. Cette médiocrité qui est sa marque de fabrique.
L’Éducation creusant toujours vers les abysses, des enseignants rêvent d’une machine qui corrigerait les copies à leur place. Le niveau va encore monter.

Libre à moi de préférer l’exceptionnel, le génie, ou même simplement l’élite. Je n’ai pas besoin que l’on me prouve qu’une machine peut rédiger une bonne copie pour entrer à l’ENA : nous avons besoin de gens qui pensent, pas de clones de petit niveau — ça nous changerait, tiens.

ChatGPT va nous rendre immortels

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