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Jusqu’ici tout va bien

Ville « orléaniste » par excellence, conjuguant avec un certain bonheur la foi dans l’économie, le respect de l’autorité et le sens de l’action sociale, Orléans voit monter le vote RN inexorablement. Malgré la politique du maire, aux effets positifs incontestables, le sentiment de dépossession gagne de plus en plus la population. Reportage.


Avec ses bars et ses terrasses, la rue de Bourgogne est, le soir venu, l’artère la plus animée d’Orléans. Il est 23 heures, la mairie nous a autorisés à suivre une patrouille de la police municipale dans sa ronde de nuit à travers la vieille ville. Membres de la brigade cynophile, les deux agents avec lesquels nous déambulons sont accompagnés de Laïka, un berger malinois dûment muselé et tenu en laisse. Soudain, un scooter surgit à un croisement. Aussitôt, comme si elle connaissait le Code de la route sur les doigts, Laïka aboie. Son maître fait signe au conducteur, à peine majeur, d’arrêter son véhicule. « C’est une zone piétonne, la circulation est interdite aux engins motorisés », indique-t-il. Manifestement intimidé par les jappements de la chienne, le contrevenant coupe le contact, descend du deux-roues, plaide l’ignorance et promet de ne pas recommencer. Décidément très intelligente, Laïka cesse sur-le-champ d’être menaçante. « C’est bon pour cette fois », lance l’agent.

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Bienvenue dans la capitale de la région Centre-Val de Loire. Longtemps la ville a eu mauvaise réputation. C’est ici que la fameuse affaire « Papy Voise » a eu lieu en 2002, du nom de Paul Voise, un retraité de 61 ans sauvagement agressé chez lui par des voyous qui ont ensuite brûlé sa maison. Le crime, survenu trois jours avant le premier tour de la présidentielle, a ému la France entière et sans doute pesé dans l’élection qui a vu Jean-Marie Le Pen se qualifier face à Jacques Chirac. Vingt-deux ans après, on mesure le chemin parcouru. Le maire, Serge Grouard, un ancien proche de François Fillon qui a quitté LR l’an dernier, peut s’enorgueillir de sa politique sécuritaire. Et pas seulement en centre-ville. À Orléans, même les secteurs HLM sont devenus tranquilles. Ainsi l’été dernier, lors des émeutes qui ont frappé tout le pays suite à la mort du jeune Nahel Merzouk à Nanterre, aucun bâtiment n’a été attaqué et deux voitures seulement ont fini en cendres. « Quand j’étais enfant, c’était une autre ambiance, raconte le maître de Laïka. J’habitais un quartier difficile et chaque Premier de l’an, les gars de la cité rivalisaient avec Strasbourg pour cramer le plus de bagnoles possible. »

Politique du verre d’eau

C’est à bord d’un véhicule de la police municipale que nous continuons notre reportage « embarqué ». L’occasion d’admirer la splendide promenade du bord de Loire, enfin débarrassée du gigantesque parking mal famé qui l’encombrait encore au début du siècle, et devenue désormais le lieu incontournable des pique-niques et des footings. Direction les faubourgs. Dans le quartier populaire de l’Argonne, un riverain a signalé un rodéo urbain. En moins de deux minutes, notre estafette est sur place. Sans gyrophare ni sirène. L’équipe préfère cueillir par surprise les deux jeunes motards qui, au volant de leur Yamaha, font des acrobaties, et surtout beaucoup de bruit, devant la poste. Leurs vrombissements ont dû réveiller tous les habitants. Dès qu’ils nous voient arriver, les chauffards prennent la fuite. Le chef de patrouille a toutefois eu le temps de les filmer et d’envoyer en direct les images de leur forfait au centre de commandement. « On n’engage pas de course-poursuite pour ne pas les mettre en péril, explique-t-il. Mais nos services sont déjà en train de les identifier. Tôt ou tard, ces petits malins rendront des comptes. » Illustration parfaite de ce que le maire appelle « la politique du verre d’eau ». Comprenez : s’inspirer de la doctrine des pompiers qui, au moindre départ d’incendie, arrivent tout de suite et étouffent le feu sans attendre. Une politique également appliquée par les équipes de propreté de la Ville, dont l’inlassable travail permet aux touristes de profiter d’une ville sans tags, sans mégots, sans papiers par terre. Quel contraste avec Paris !

A Orléans, un arrêt de tram dans le quartier de La Source, 27 juin 2024. © Hannah Assouline

À force de déverser des verres d’eau, une vague de tranquillité a fini par s’imposer à Orléans. Depuis vingt ans, l’insécurité a baissé de 80 %. Bien sûr, bleuir les rues avec des agents de police municipale n’a pas suffi. Il a fallu aussi régler en profondeur les problèmes des zones « sensibles ». À commencer par le quartier de La Source, de l’autre côté de la Loire, près de l’université et de l’hôpital. Bâtie à l’origine pour loger les fonctionnaires du Centre national des chèques postaux, la cité était devenue, au cours des années 1990, et à mesure qu’elle accueillait toujours davantage d’habitants d’origine africaine (qui selon l’Insee représentent aujourd’hui plus de 80 % de la population), un territoire perdu de la République. C’est d’ailleurs non loin de là, au parc des expositions de la ville, que Jacques Chirac prononça, le 19 juin 1991, son discours sur « le bruit et l’odeur ». Ce jour-là, dans un rare accès de vérité, il déclarait : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. […] Comment voulez-vous que le travailleur français […] qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler, si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. »

Situation pour le moins exotique

À la même époque, le maire socialiste d’Orléans, le socialiste Jean-Pierre Sueur, essayait de lutter contre la relégation de La Source en lançant un chantier de ligne de tramway – alors la plus longue du pays – reliant le quartier au centre-ville. Pas suffisant pour casser la spirale de la ghettoïsation. « C’est le plan Borloo, de rénovation urbaine qui a changé la donne », estime aujourd’hui Grouard. À partir de 2004, grâce à 80 millions d’euros apportés par l’État, un complexe sportif et une médiathèque sont construits, les tours d’habitation les plus hautes sont dynamitées pour être remplacées par des immeubles à taille humaine avec des parkings clôturés et des portails automatiques, comme dans les résidences privées. Depuis, dans cet habitat aux codes presque bourgeois, la population a, elle aussi, développé des réflexes bourgeois, et fini par se montrer davantage respectueuse de l’espace commun. De fait, en arpentant le quartier, nous n’avons vu aucune vitre brisée, aucun hall d’entrée occupé, aucun ascenseur vandalisé.

Seulement, si La Source est à présent propre et calme, le dépaysement n’est pas moins garanti ! Près de la moitié des femmes que nous avons croisées dans les rues sont voilées. Beaucoup d’hommes portent la djellaba. La vie s’organise entre la succursale de la banque marocaine Chaabi, la mosquée Annour, inaugurée il y a tout juste dix ans et pouvant accueillir plus de 1 000 fidèles, et les cafés, qui ne servent pas d’alcool et où seuls les hommes viennent s’asseoir. On se surprend toutefois à apprécier cette situation pour le moins exotique : au moins les habitants de la cité vivent-ils côte à côte avec les autres Orléanais, pas face à face… En 2020, le président de la mosquée, Abdelaziz Ziti, fit d’ailleurs une sortie remarquée dans ce sens, sur France Bleu Orléans, alors qu’on l’interrogeait au sujet de l’assassin islamiste de Samuel Paty et de ceux qui l’ont aidé : « On ne veut pas d’eux dans notre religion. Un terroriste, c’est quelqu’un qui n’a pas de religion, c’est un assassin. »

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Un événement récent pourrait pourtant remettre en cause cette singulière quiétude. En mars dernier, un curieux trafic routier a débuté entre Paris et Orléans. Affrétés par les autorités de la capitale, des cars ont commencé à arriver, au rythme d’un par semaine. Leur point de destination : un ancien hôtel Formule 1, sur la zone d’activité de Saint-Jean-de-Braye, à l’est de la ville. À leur bord des migrants SDF venus de la Ville lumière, où ils dormaient encore il y a peu sur les trottoirs – un spectacle dommageable quand on s’apprête à accueillir les Jeux olympiques… Faute de solutions d’hébergement en Île-de-France, il leur a été proposé de loger dans ce lieu baptisé par l’administration « dispositif “sas” d’accueil », aux frais de l’État. Spectacle étrange que ces dizaines de sans-papiers échoués au sud de la Beauce, en bord de départementale.

Sisyphe orléanais

Comment Paris a-t-il pu imposer de façon autoritaire ces pauvres hères à une métropole régionale ? Nous faisons part de notre incrédulité au maire. « Dès que j’ai appris l’existence des cars, j’ai appelé Gérald Darmanin pour avoir des explications, confie-t-il. Il m’a pris pour un con en me renvoyant vers son collègue ministre du Logement ! » Quelques jours après, le 26 mars dernier, même mépris à l’Assemblée nationale quand la députée RN Mathilde Paris, dont la circonscription borde le sud d’Orléans, interpelle le gouvernement sur le sujet. Dans l’Hémicycle, Guillaume Kasbarian, ministre délégué chargé du Logement lui répond : « Ces sans-abri ne sont pas accueillis chez Serge Grouard, maire d’Orléans, ni dans votre permanence, ni non plus au château de Montretout : ils sont pris en charge par des associations mandatées par l’État, avant d’être rapidement orientés vers des solutions plus durables d’hébergement en région. »

Problème : les « solutions durables en région » ne sont, pour la plupart, qu’une fiction. À Orléans, le parc HLM n’est pas dimensionné pour accueillir dignement de nouveaux flux. « Nous avons déjà 700 familles sur les listes d’attente », déplore Grouard. Avec 28 % de logements sociaux, la ville est pourtant un bon élève du « vivre-ensemble ». Elle respecte nettement la loi SRU et continue même de construire. Ce qui explique d’ailleurs que l’immobilier soit si bon marché (2 500 euros le mètre carré). « Dire “sas d’accueil”, ça ne veut rien dire ! Ce dispositif ne mène à rien, ne décolère pas le maire. Passé leur séjour en centre d’hébergement temporaire, ces malheureux finissent par bivouaquer en ville. » Un discours inaudible pour les bonnes âmes. Devant les protestations énergiques de Serge Grouard, qui n’a pas hésité à alerter les médias nationaux, la Licra a émis un communiqué pour s’inquiéter des « dangereuses dérives extrémistes qui menacent et risquent de faire vaciller la République ».

À Orléans-Sud, un militant du RN distribue des tracts pour la candidate Tiffanie Rabault avant le premier tour des législatives, 27 juin 2024. Présente sur le même marché ce jour-là, la candidate du Nouveau Front populaire, Ghislaine Kounowski, a refusé d’être photographiée par Causeur. © Hannah Assouline

À ce stade du récit, certains lecteurs trouveront peut-être que le maire d’Orléans rue dans brancards un peu vite, qu’il pourrait avoir la décence d’attendre que les pages faits divers de la presse locale se remplissent de drames impliquant des migrants avant d’oser se plaindre. D’autres au contraire le trouveront bien avisé d’appliquer, tel Sisyphe, sa doctrine du verre d’eau pour faire face à un nouveau problème. Soyons honnêtes, au regard des résultats qu’il a obtenus jusqu’à présent dans sa ville, nous appartenons plutôt à la seconde catégorie. Et nous demandons presque comment, avec une municipalité si vigilante, le RN a pu se hisser en tête lors des dernières élections européennes à Orléans, la liste de Jordan Bardella ayant recueilli 18 % des voix, juste devant celle de Raphaël Glucksmann (17 %), à 79 voix près. Un score certes très loin des résultats nationaux du RN. Mais un score inédit quand même.

Orléans est une ville universitaire. Pas étonnant que la gauche y ait du succès – c’est d’ailleurs la radio du campus qui sert de bastion au wokisme local. C’est aussi un territoire dont l’économie profite à fond de la mondialisation (même si tout n’est pas rose : le site historique de fabrication des verres Duralex, dans la banlieue ouest, est menacé de fermeture). La philosophie macroniste y a de nombreux adeptes, appartenant aux classes moyennes et supérieures, jaloux et fiers – à juste titre – du tissu industriel local, avec ses belles usines du secteur cosmétique : Guerlain, Christian Dior, Shiseido…  Le groupe LVMH a même installé il y a dix ans à Saint-Jean-de-Braye un centre mondial de recherche et développement – 250 collaborateurs – spécialisé dans les crèmes de beauté et le maquillage. Avec moins de 7 % de chômage, la make up nation orléanaise produit en somme plus d’effets que l’illusoire start up nation française. « Orléans est une uchronie filloniste, s’amuse un notable. C’est la France telle qu’elle serait si la droite avait remporté la présidentielle en 2017. Peut-être pas idéal, mais quand même nettement mieux que sous Emmanuel Macron. »

La porte fermée d’Olivet

Pour comprendre, malgré ce beau tableau, la percée du RN, rendez-vous avec Tiffanie Rabault, candidate du parti à la flamme aux législatives dans l’une des trois circonscriptions de la ville, celle d’Orléans-Sud, qui comprend justement La Source sur son territoire. Fille d’une auxiliaire de vie qui l’a élevée seule, elle est conseillère de vente dans une grande surface de bricolage et a posé un congé sans solde pour mener sa campagne. « Orléans est plutôt bien gérée, reconnaît-elle. Mais moi, je brigue un mandat national. Car même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout régler à l’échelle locale. C’est au sommet du système, à Strasbourg, à Bruxelles et à Paris, qu’il faut maintenant changer les lois. »

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Tiffanie Rabault a 33 ans. Sa naissance remonte précisément au discours de Chirac, en 1991, sur les travailleurs français rendus fous par le « bruit » et l’« odeur ». On devine que sa mère était l’un de ces travailleurs français…

Et la jeune femme de lister les problèmes : « Vous allez penser que je me prends pour Cosette, mais en réalité mon cas est courant. Moi qui suis une simple employée, j’ai vu mon pouvoir d’achat s’effondrer depuis 2022, en particulier le plein d’essence et la facture de chauffage. Et puis c’est le parcours du combattant quand je veux obtenir un rendez-vous de santé pour ma mère, qui a dû arrêter de travailler après avoir été agressée dans son immeuble. Ça peut sembler incroyable, mais Orléans est devenu un désert médical. » On lui fait remarquer les progrès obtenus en matière de sécurité par Serge Grouard « Orléans n’est plus le coupe-gorge que c’était sous Jean-Pierre Sueur, admet-elle. Mais dans certains quartiers, dont celui où je vis, si vous êtes une femme, on vous regarde de travers quand vous ne portez pas le voile. Pareil sur le lieu de travail : si par exemple vous vous étonnez que la nourriture soit halal dans les fêtes du personnel, on vous traite de raciste ! »

Nous voilà dans le vif du sujet : le sentiment de dépossession. Un terme que nous empruntons à l’excellent géographe Christophe Guilluy. Il décrit une double dépossession en fait. Aussi bien matérielle que culturelle. Une scène parmi d’autres pour l’illustrer. Elle s’est déroulée quelques heures avant notre rencontre avec Tiffanie Rabault, alors que nous prenions notre petit-déjeuner dans un bar-tabac d’Olivet, ville plutôt cossue de l’agglomération, sise elle aussi au sud de la Loire, limitrophe de La Source. La maison est bien tenue, avec un patron souriant et affable. Tous types de clients viennent s’y fournir en cigarettes et jeux d’argent, y compris des habitants de La Source, dont quelques femmes voilées, accueillies avec le plus grand respect. Un écriteau cependant indique que tout ne tourne pas rond ici : « La terrasse est définitivement fermée. »

La terrasse en question se trouve dans la cour arrière de l’établissement, à l’abri des regards de la rue. « Des jeunes de La Source ont commencé à venir y fumer du cannabis, raconte le propriétaire. C’était pratique pour eux, car la police ne pouvait pas les voir. Dès que j’ai compris la magouille, j’ai préféré couper le mal à la racine et condamner l’accès… quitte à perdre du chiffre d’affaires. » La dépossession est là, sous nos yeux, presque imperceptible, symbolisée par cette porte désormais fermée à clef au fond d’un bistrot de la France périphérique. Elle ne fait pas la une de l’actualité, n’endeuille pas les familles, ne surcharge pas les urgences des hôpitaux. Pourtant elle s’impose, lancinante, dans la vie de nombre de citoyens, obscurcit les horizons, décourage les générosités, appauvrit les honnêtes travailleurs. Elle n’a pas fini de hanter le débat public. Même à Orléans.

Jeux de Paris : quand on veut, on peut

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Paris 2024 : une fête mondiale, portée par un patriotisme bienveillant et une ville sublimée.


Les jeux olympiques de Paris 2024 auront pris à revers de nombreux commentateurs français habituellement grincheux. On nous promettait le chaos, l’apocalypse, des émeutes et du terrorisme, des vols et des viols partout, des rats : nous avons eu le contraire. Une extraordinaire fête populaire et mondiale comme on en voit une fois par siècle en France. Les Français se sont laissés prendre au jeu de ces jeux, trop heureux de pouvoir montrer au monde la beauté de leur pays et leur sens de l’accueil. Certes, il ne s’agira sûrement là que d’une trêve, comme c’était déjà le cas dans l’Antiquité, mais ces jeux olympiques rendront fiers les Français pendant encore longtemps tant ils ont su mettre à l’honneur la plus belle ville du monde : Paris.

Les supporters français séduisent

Mieux encore, les Français ont su se muer en hôtes aimables et aimés, au superbe esprit sportif. Eduqués, les spectateurs français ne sifflent pas les adversaires de leurs champions mais s’époumonent en hurlant la Marseillaise et des chansons tout au long des épreuves. Ils se sont aussi trouvés des héros dignes d’Héraclès, avec notamment Léon Marchand qui est entré à tout juste vingt-deux ans au Panthéon du sport français en devenant le premier athlète à gagner quatre médailles d’or individuelles. Héritier de Michael Phelps, le natif de Toulouse sera pour longtemps l’emblème des premiers jeux olympiques d’été français depuis 1924.

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Mais la véritable héroïne de cette olympiade, c’est notre capitale. Paris a sorti ses habits de lumière pour littéralement illuminer le monde. Les avis sont unanimes, et ce n’est pas faire preuve de chauvinisme de considérer que sur le plan esthétique ces jeux sont les plus beaux que le monde ait jamais vus. Tir à l’arc aux Invalides, escrime au Grand Palais, BMX devant l’obélisque, beach-volley au pied de la tour Eiffel, équitation à Versailles, cyclisme dans les rues de Montmartre : tous les points de vue sont sublimes, magnifiant une ville que nous avons été nombreux à redécouvrir. Les partenaires premiums Carrefour et LVMH ont eu le nez creux en choisissant de s’associer à pareil succès…

Une trêve, et puis s’en va…

Un succès qui fait d’ailleurs l’unanimité chez les Français qui plébiscitent ces jeux comme ils avaient plébiscité la coupe du monde 1998. Il a fallu pourtant contourner bien des oppositions. Une partie de la gauche voulait ainsi perturber les jeux, les empêcher de se dérouler normalement en provoquant des manifestations, ne pas respecter la « trêve ». Las, il n’en fut rien. Ceux-là mêmes qui annonçaient « Paris 2024 n’aura pas lieu », dénonçant les « jeux de la honte », sont aujourd’hui les premiers à tenter de les instrumentaliser pour avancer leur agenda sociétal…

Pourtant, en dehors de certains passages de la cérémonie d’ouverture, nous avons surtout assisté à un patriotisme bon enfant teinté d’une légère mais amusante pointe de chauvinisme. Les Français avaient envie de s’oublier un peu pendant quinze jours, de faire la preuve qu’ils sont toujours capables du meilleur quand ils le veulent. Car, quel pays peut se targuer d’associer un si riche patrimoine historique à la modernité ?

Les esprits chagrins habituels, à l’image de Mathieu Slama qui a lui-même admis qu’il allait être un peu rabat-joie en expliquant sur Radio J que le « nationalisme dans le sport » le dérangeait et en se demandant pourquoi fallait-il soutenir « un sportif juste parce qu’il est de notre pays », n’auront pas raison de cette courte période de bonheur partagé. Même Charles Consigny dénonçant le panem et circenses de nos contemporains jeux du cirque n’y parviendra pas. Nous savons très bien que tout ça ne durera pas et que la réalité fera son retour dès septembre. Cruelle, difficile et souvent sinistre. Nous savons aussi que le monde a rarement été aussi chaotique. Du Venezuela au Mali en passant par l’Ukraine et le Moyen-Orient, la guerre est partout. En Grande-Bretagne, des émeutes anti-immigration rendent le pays incontrôlable après la mort de trois petites filles tuées par un migrant rwandais. Mais pour une fois, Paris et la France auront vibré à l’unisson pour donner au monde un peu de beauté et de paix. Nous devrions nous en enorgueillir.

Louis XVIII et les femmes

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Ultime épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode; le 6e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. A Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

De ces figures de femmes gravitant autour de Louis XVIII à l’entour d’une monarchie sans avenir, la postérité n’aura jamais retenu que leur demi-obscurité : la personnalité de Marie-Antoinette, les décors dont elle s’est entourée, le romanesque de ses liaisons et la tragédie de son destin vouent, par comparaison, ces femmes à un oubli relatif, de surcroît «  victimes d’être associées à une période longtemps méconnue, la Restauration » et à un Louis XVIII essentiellement « pur produit de Versailles, soucieux de la mise en scène de sa propre majesté ».

Les femmes de Louis XVIII Broché – Grand livre, 6 juin 2024.

Mais justement, au-delà de ces portraits hauts en couleur si bien peints par Matthieu Mensch, le prix de cet ouvrage tient, pour une large part, à ce qu’il explore dans son détail les rouages d’une société fondamentalement inégalitaire dont, au XXIᵉ siècle, les stratifications, les codes, les usages, les charges symboliques nous sont devenus parfaitement étrangers. Le poids de l’étiquette, par exemple, dans l’économie curiale, la force des affrontements claniques et de ses intrigues (perçues comme dérisoires par le seul regard contemporain), et par-dessus tout la prépondérance des stratégies d’alliances matrimoniales sur toute autre considération dans les enjeux de la politique extérieure, voilà, souterrainement, l’autre sujet de l’ouvrage Les femmes de Louis XVIII : certes instrument du pouvoir masculin, l’autre sexe en est aussi le contre-pouvoir occulte, à travers les coteries qui s’y agrègent. Influenceuse avant la lettre, la Femme n’est pas de toute éternité la victime du mâle dominant.

Les femmes de Louis XVIII

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Les bobos n’aiment pas la France, et moi j’aime le Gers

Notre chroniqueur, qui vient de passer quinze jours enchantés dans le Gers, s’étonnait d’y rencontrer si peu de touristes. Mais réflexion faite, il s’en félicite. Si les Parisiens ne sont pas au rendez-vous, c’est peut-être triste pour l’économie locale, mais ça se comprend, vu ce que sont devenus les bobos qui vivent dans notre ville-monde…


Quinze jours dans un moulin à vent réaménagé, à Larroque-sur-l’Osse (dans les environs de Condom), cela vous rafraîchit les méninges. Quinze jours à visiter des villages sublimes, des sites étourdissants, tout un XIIIe siècle lumineux conservé pour notre émerveillement — essayez donc La Romieu ou Terraube, poussez jusqu’à Auch (ah, sa cathédrale, ses escaliers chapeautés d’un D’Artagnan équestre, et les sandwichs au foie gras que nous mitonna la tenancière d’une boutique spécialisée dans les produits dérivés de l’oie et du canard.

Pour ainsi dire personne dans un département entier, sauf les tracteurs qui allaient d’un champ de tournesols (qui avaient la politesse de s’incliner vers nous, à quelque heure que nous passions) à une vigne taillée comme à Cognac, de façon à ce que les grappes maturent au soleil. Et une gorgée d’armagnac en dessert.

Il n’y a guère qu’à Lectoure (jolie petite ville, dont la densité de brocanteurs prouve la touristification) que nous avons trouvé des restaurants en « bistronomie », des produits pour végans militants et la pédale douce sur le cochon de Gascogne, ce réprouvé des pseudo-gastronomes à la Sandrine Rousseau, la femme qui, comme ses copains du Nouveau Front populaire, hait les barbecues bien davantage que les terroristes palestiniens.

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Les seuls touristes implantés, qui souvent possèdent des résidences secondaires ou permanentes dans ce sud-ouest magnifique, ce sont les Anglais, qui depuis la Guerre de Cent ans considèrent que l’Aquitaine leur appartient. Heureusement que les Vikings, qui dévastèrent les monastères et les bourgades de cette opulente région, ne remontent plus la Garonne sur leurs drakkars.

Heureusement aussi que les huguenots, qui se sont plu à marteler les saints des églises et à massacrer les populations, ont fini par se ranger, grâce à Henri IV, sous l’autorité de Sa Majesté Très Chrétienne — et catholique. Nombre de villages du Gers furent dévastés par le sinistre Gabriel de Montgommery (oui, avec deux « m », et oui, celui qui avait tué Henri II en tournoi en 1559) — qui grâce à Dieu et à la reine Catherine fut décapité le 26 juin 1574.

Charles de Batz-Castelmore, comte D’Artagnan. © J-P Brighelli.

Et gloire à Blaise de Monluc qui récupéra Mont-de-Marsan, et dont le fils, Peyrot de Monluc, dégagea Terraube de l’étreinte protestante : les parpaillots avaient tué les moines, ils furent eux-mêmes massacrés par les troupes catholiques qui entassèrent les cadavres dans un puits. Ainsi doivent finir les destructeurs de cathédrales…

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On mange admirablement dans le Gers — et pas seulement du canard : essayez donc l’Auberge de Larressingle, où vous dînerez avec une formidable enceinte féodale en arrière-plan. On y boit aussi bien — ah, le doux souvenir de l’armagnac du Péto, où nous séjournions, ou des rouges du Château Bouscassé, achetés dans le sud du département à Maumusson-Laguian, et qui valent bien les Saint-Emilions voisins. Voilà qui nous éloigne des salades de quinoa et du jus de carottes bio.

J’ai quelques amis parisiens de mon âge qui, heureusement, ont appris tôt le goût des bonnes choses. Mais combien de jeunes imbéciles, dans cette génération de trentenaires qui se croient intelligents parce qu’ils promènent leur physique d’endives cuites en trottinettes électriques, votent écolo et méprisent cette France profonde, à la périphérie de la périphérie, dirait Christophe Guilluy, qui a du caractère et une identité forte et ne croit pas — pas un instant — au mélange des cultures.

Le Figaro a tout récemment établi son palmarès des villes et villages les plus tentants pour acheter un pied-à-terre dans le sud-ouest. Ils privilégient évidemment les sites proches des autoroutes qui relient cette région à la capitale. Étonnamment, le premier village du Gers cité ­— en 20ème position — est Lectoure, le seul site faisandé du département. Croyez-moi, baguenaudez par là-bas, vous trouverez des centaines de maisons superbes à vendre pour le prix d’un studio parisien. Ou, si vous ne voulez pas vous fixer, des dizaines de gîtes confortables où vous vous dépayserez des porteuses de voiles islamiques et de l’agitation des grandes métropoles. Au pays du cochon noir de Gascogne, la charia aura du mal à s’infiltrer.

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Macron/JO: et après la “parenthèse enchantée”?

Une moisson de médailles, une cérémonie d’ouverture inclusive remarquée (en réalité, surtout très commentée), une organisation réussie… Les Jeux olympiques remplissent toutes les pages de nos journaux, et notre désastreuse situation politique passe au second plan. On ne sait pas vraiment ce que nous prépare le président Macron pour l’après JO… Mais le sait-il lui-même ? 


Le président de la République n’en revient pas du succès de « ses » Jeux olympiques, à tel point qu’il a quitté Brégançon pour venir les voir de plus près. Sans doute pour ne pas laisser au seul Gabriel Attal le bonheur d’être omniprésent…

Il continue, dans une même effusion, à confondre les formidables victoires françaises avec une cérémonie d’ouverture dont il persiste à défendre les promoteurs, vantant son « audace » qui aurait beaucoup appris à la France et au monde. On aurait attendu de lui plus de compréhension pour les tenants d’une autre France. À choisir, j’aurais préféré avoir celle d’Alain Finkielkraut plus que celle d’Edwy Plenel ou de Patrick Boucheron – pour qui les crimes odieux de janvier 2015 constituaient « des assassinats politiques » !

La nomination d’un Premier ministre attendue d’ici une dizaine de jours

Il paraît que malgré ses postures « sportives » à Brégançon, Emmanuel Macron réfléchit au futur politique qui devrait prendre forme vers la mi-août. Ce qu’il montre cependant à l’heure actuelle relève plus d’une désinvolture affectée que d’une gravité certaine. Ce ne sont pas nos horloges qui l’intéressent mais les siennes. Une étrange sensation règne dans le pays depuis le double échec du macronisme aux élections européennes et au premier tour des législatives. Puis la déconfiture artificiellement provoquée du RN au second tour et surtout la dissolution. Alors que le président apparaissait comme un bourreau de travail, le jour, la nuit – une légende abondamment exploitée -, on a l’impression que nous sommes actuellement dans une mi-temps qui dure beaucoup trop : Emmanuel Macron paraît lui-même perdu à la suite de sa décision qui a bouleversé pour le pire le climat démocratique. Il nous fait attendre, mais connaît-il lui-même la réponse aux questions qu’on lui pose ? Quand notre pays sera-t-il à nouveau gouverné ?

La France Insoumise indigne encore

Car pendant cet intermède la gauche et l’extrême gauche continuent à faire de la politique pour le pire. La France Insoumise ne se passionne pas du tout pour les JO : euphémisme ! Sophia Chikirou ne désarme pas et se fait « la porte-parole de la haine des Juifs dans le monde ». Plusieurs membres du PS se sont désolidarisés d’elle. Une enquête a été ouverte d’ailleurs à la suite de cette dernière et odieuse provocation.
Lucie Castets, imperturbable, se prend pour la Première ministre qu’elle n’est pas et ne sera pas. Sa haute opinion d’elle-même ne compensera pas sa faible assise politique reconnue même par Mediapart, c’est dire ! Elle « cherche la clé pour gouverner » mais heureusement ne la trouve pas !

Ces éléments démontrent que, le président s’amusant, ses adversaires s’activent et qu’il serait temps d’offrir une perspective au pays autre que sportive. Les JO terminés, Antoine Dupont, Léon Marchand et Teddy Riner resteront dans nos mémoires mais la France sera telle qu’avant : en recherche d’un vrai président, d’un Premier ministre efficace et d’une politique cohérente !

Pourquoi on aime tant détester Nelson Monfort

Le journaliste sportif commente cet été les Olympiades parisiennes, et continue de délicieusement nous exaspérer. Peut-être pour la dernière fois…


Lunettes rondes aux montures dorées, cheveux bouclés aux nuances de gris fluctuantes au gré des années, intonation à mi-chemin entre Philippe de Villiers et Bourvil… Nelson Monfort fait partie des gueules – et des voix – du paysage audio-visuel. « How are you my dear friend ? » Pour quiconque a grandi dans les années 90, Nelson Monfort est mieux qu’un journaliste sportif de la télévision publique : c’est une sorte de traducteur automatique intégré dans chaque nouveau téléviseur acheté. Avec sa crinière grise, on le remarque au loin se lever dans les gradins, s’en aller attraper un joueur de tennis, et capturer une ou deux sensations de champion. 

Au fil des ans, les voix emblématiques du sport français ont disparu, mises sur la touche et remplacées par des enragés de données statistiques qui commentent les exploits sportifs comme ils pourraient commenter la bourse. Nelson Monfort, avec sa touche américaine et ouest-parisienne, est le dernier de ces Mohicans, moins dans l’analyse chiffrée que dans l’exclamation de superlatifs dithyrambiques. 

Tournures archaïques et envolées lyriques

Dans la presse écrite, Tennis magazine notamment, il s’était fait remarquer par ses tournures archaïques et ses articles émaillés de « Que nenni ! ». À la télévision non plus, il n’est pas avare d’envolées lyriques. Devant le spectacle d’une équipe de France de patinage qui se rétame, il se laisse aller à la comparaison historique : c’est Azincourt, c’est Trafalgar, c’est Roland à Roncevaux. Ses questions à rallonge, avec traduction immédiate de l’américain au français, ont fait fuir certains athlètes en plein milieu d’interview. Pourtant, le passage au micro de Nelson Monfort fait partie des incontournables de la vie d’un sportif de haut niveau – presque le quatrième temps fort d’un triathlon télévisé. 

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Lost in translation

Alors bien sûr, on peut trouver dans les archives une ou deux jolies bourdes. La plus fameuse remonte à 1995, quand à l’issue de la finale de Roland Garros, l’Américain Michael Chang remercie son coach, sa maman, son papa et son ami Luigi. Petite faille de l’oreille de Nelson, qui n’a pas entendu que l’hommage s’adressait en fait… à Jésus. Une séquence qui a fait le bonheur des bêtisiers pendant des lustres. En 2021, il s’émerveillait qu’une athlète ougandaise ait fait l’effort de lui répondre en anglais, pourtant la langue officielle de… l’Ouganda.

Nelson Monfort, c’est aussi des jeux de mots à faire pâlir l’almanach Vermot. Aux Jeux d’hiver de Vancouver de 2010, il file la métaphore légumineuse lorsque la Sud-Coréenne Cho Ha-ri se fait doubler par Stéphanie Bouvier sur le fil, laquelle « ne s’est pas laissée déstabiliser par ce Ha-ri Cho cuit plus ou moins à la vapeur ». Toujours dans la même quinzaine canadienne : « C’est terrible, c’est terrible, l’équipe d’Ha-ri Cho est cuite ». Un enchainement que n’aurait pas renié Thierry Roland. En 2010, face à la nageuse française Aurore Mongel, évoquant Roxana Maracineanu, pas encore ministre des Sports, il ose : « Roxana est votre première supportrice et la trésorière de votre fan-club. Attention, parce qu’avec les Roumains, il faut faire attention sur ce plan-là ». Quelques années plus tard, le duo priapique qu’il forme avec Philippe Candeloro, pour commenter le patinage artistique, est épinglé, au temps béni où Najat Vallaud-Belkacem était ministre du Droit des femmes. Peu à peu, les acolytes ont dû lever le pied sur les postérieurs des patineuses et sur les anacondas qui aimeraient embêter telle « jeune Cléopâtre canadienne ».

De temps en temps, Nelson Monfort agace. Pendant le Covid, alors que les travées de Roland Garros sont désertes, sa voix en interview résonne un peu partout, et les joueurs lui envoient des « Ta gueule, Nelson ! ». Mais il y a autant de tendresse que d’impatience à l’égard de la mascotte de la porte d’Auteuil. 

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Est-il un collègue sympathique ? Il y a quelques années, Patrick Montel s’en était plaint, l’accusant d’avoir jeté à la poubelle sa collection de cassettes VHS « soigneusement rangées et étiquetées ». « Coup de poignard intellectuel », « acte de délinquance ordinaire », « cambriolage misérable ». Heureusement, de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et l’on sait grâce à Jordan de Luxe que les deux hommes se sont rabibochés.

Chant du cygne de Monfort ?

Nelson Monfort, c’est enfin l’âge d’or du sport « gratuit » à la télévision (à condition de payer la redevance). Avant qu’Amazon Prime ne récupère une partie de Roland Garros, Canal + la Formule 1 et BeinSports les Coupes d’Europe de football… Ce sont ces après-midi de juin, durant lesquels il fait trop beau pour travailler… 

Sur les réseaux sociaux, pourtant, le ton du Franco-américain ne passe plus, et certains téléspectateurs réclament sa tête ces jours-ci. Ça tombe bien, son contrat s’arrête fin 2024. Déjà, Delphine Ernotte avait fait l’effort de le prolonger de dix-huit mois, pour lui permettre de couvrir les JO… Mais s’il n’était pas une nouvelle fois renouvelé, il en serait fini de cette école désuète de journalistes sportifs, pas plus connaisseuse que ça des épreuves qu’ils commentent, mais sympathiquement chauvine.

Louis XVIII et les femmes

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Episode 6 : la dernière compagne…


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. À Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

Les femmes de Louis XVIII

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Dévoré de pathologies, le premier monarque de la Restauration, barbon impotent peu porté sur le sexe se choisit comme amie de cœur et dernière compagne une femme de bonne naissance, Zoé Victoire Talon. La demoiselle a été éduquée par Mme Campan, l’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, fondatrice de l’Institution nationale de Saint-Germain : un collège fort prisé des nouvelles élites. Orpheline de sa mère à 15 ans, fille d’exilé, Zoé se voit pourvue d’une dot considérable : son père la marie en 1802 avec Achille du Cayla – noblesse désargentée, mais nimbée du prestige de l’ancienneté. Tôt séparée de corps d’un mari avide et colérique (il s’ensuivra un interminable procès), Zoé, fêtarde et spirituelle, est appréciée de la vieille aristocratie. En 1811, mise en cloque par son amant le duc de Rovigo dont elle aura un fils, Ugolin, elle hérite de l’immense fortune de son géniteur. Viscéralement attachée aux usages de l’ancienne aristocratie, elle s’intègre, sitôt la Restauration, à la noblesse légitimiste. À 32 ans, elle se lie au roi qui en a 60, faveur qui durera plus de sept années. C’est un Louis XVIII par ailleurs entiché de son ministre, le « jeune et bel Elie Decazes », qui la couvre de cadeaux. « La légende du vieux monarque lubrique et à moitié sénile, manipulé par une intrigante » se perpétue, « la caricature se chargeant ensuite de la fixer pour la postérité ». Au zénith de sa faveur, en 1821, Zoé Talon reçoit en cadeau le château de Saint-Ouen, construit pour elle par l’architecte Huvé dans un style néo-palladien, et somptueusement décoré sur la cassette personnelle du roi. Acquise aux ultras, la Cayla, désormais très sollicitée par les courtisans, tient salon et devient « une figure incontournable de la capitale ». Quoiqu’affectée par la mort de Louis XVIII en 1824, elle aura veillé jusqu’au bout sur ses propres intérêts, au reste confortés par Charles X qui la pensionne généreusement ensuite. Ugolin, le fils, meurt en 1828. Indéfectiblement fidèle aux Bourbons au-delà de la révolution de Juillet, elle se voit privée de ses émoluments par Louis-Philippe. Brouillée avec sa fille, elle s’arrange pour léguer les biens qui lui restent directement à son petit-fils. La comtesse du Cayla s’éteint en 1852, à l’âge de 67 ans, dans son appartement parisien de la rue Saint-Dominique.  

La semaine prochaine: Dernier épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir

Caroline 1 – Martine 0

Notre chroniqueur ouvre ses boîtes à souvenirs durant tout l’été. Livre, film, pièce de théâtre, BD, disque, objet, il nous fait partager ses coups de cœur « dissidents ». Pour ce dimanche, il a choisi de nous parler de Caroline, l’héroïne des Trente Glorieuses (44 albums), la salopette rouge la plus célèbre de la littérature jeunesse à laquelle Christophe Meunier, docteur en géographie, consacre un très bel essai illustré aux Presses Universitaires François-Rabelais.


Dans un pays à la dérive institutionnelle, il est bon de savoir que l’Université travaille sur des sujets essentiels. Je l’attendais depuis longtemps cet ouvrage précis, documenté et érudit sur « Caroline », la blondinette et ses huit amis (animaux domestiques et sauvages), dont les albums ont enchanté mon enfance. 

Insipide Martine

Chez les bouquinistes, je ne résiste pas à l’achat des « albums blancs » de la décennie 1970 et il m’est arrivé d’offrir un exemplaire de la toute première série, notamment L’Automobile de Caroline datant de 1957 à mon épouse avant que les prix ne s’envolent. Inconsciemment, je pressentais le génie, la modernité et la tendresse de ce personnage créé par Pierre Probst.

Christophe Meunier vient m’apporter sur un plateau d’argent l’argumentaire qui me manquait pour déclarer une victoire sans appel de Caroline sur sa concurrente, l’insipide, la besogneuse, la conventionnelle Martine. Le match est plié. Les deux rivales à socquettes sont pourtant nées à la même époque, Caroline en 1953 est l’égérie d’Hachette et Martine en 1954, la tête de gondole de Casterman. Ce sont deux baby-boomeuses qui, à leur manière distincte, adopteront les codes de l’émancipation consumériste et de l’expansion économique, véhiculant deux France en transition. Elles débarquent dans un paysage éditorial « jeunesse » polarisé par Babar et Mickey. Elles sont le fruit de la loi de juillet 1949 qui encadre « les publications réservées à la jeunesse ». Entre la trompe de l’éléphant et les grandes oreilles de la souris, les petits Français plébisciteront vite les aventures de ces deux fillettes qui appartiennent à deux classes sociales différentes mais répondent au même code moral. Elles partagent des valeurs estimables que sont le travail, l’entraide, la politesse, le sérieux, la non-violence et aussi tous les clichés sur l’altérité, ce ne sont pas des hippies, ni des décolonisatrices, encore moins des suffragettes, elles ne sortent pas du cadre, elles n’ont pas vocation à modifier notre regard sur la marche du monde et nous alerter sur sa violence sociale inhérente. Martine est cependant plus bourgeoise, elle voyage en Première, elle a tout d’une « femme » d’intérieur et propage un imaginaire plus stéréotypé et régressif. 

Martine, trop attachée aux prix de l’immobilier

« Contrairement à Martine, Caroline ne semble pas très attachée à l’électroménager de la cuisine » analyse le géographe, même si les deux sont attirées par la télévision, l’objet de toutes les convoitises au tournant des années 1960/1970.  L’auteur pousse son étude plus loin affirmant que Martine est à « l’image de cette démocratie des petits propriétaires » et Caroline « est résolument celle de la démocratie des salariés ». Martine aurait des velléités patrimoniales tandis que Caroline, petite fille de Français moyens, moins attachée à la stabilité d’un foyer, jouirait sans entraves de sa liberté de circuler. Caroline n’a pourtant rien d’une effrontée ou d’une frondeuse, elle veille sur la sécurité de ses petits compagnons qui se révèlent souvent indisciplinés. Christophe Meunier aborde toute une série de questions sur le genre (les garçons et les filles lisent indifféremment Caroline, ce n’est pas le cas chez Martine), les attributs de la modernité, les moyens de locomotion, tout le foisonnement et le catalogue des envies propagés par les Trente Glorieuses. Globe-trotteuse, Caroline conduit une Citroën C6 de 1929, barre un voilier, pilote un hydravion et se rend aux sports d’hiver. C’est elle qui a fait germer dans notre esprit, ce besoin de prendre le train, de télétravailler et d’acquérir une résidence secondaire. Très en avance sur son temps, Caroline ne se rend jamais à l’école, elle annonce la société des loisirs, les fins de semaine dans le Perche ou en Normandie, le rêve des cadres du privé, le « en même temps », le « guide du routard » et la gentilhommière à la campagne. Ce qui reste en mémoire, au-delà des histoires, c’est la puissance de l’image, les double-pages de Probst éclatantes sont des merveilles de lumière et de profondeur. Elles ouvrent les fenêtres, on y plonge avec délectation, elles sont nostalgiques, joyeuses, dynamiques, douces et inoubliables. Tous les ans, je relis l’album Caroline visite Paris et suis touché par cette vision d’un bonheur lointain, enfoui sous le fracas des années, et vivace. Il n’est pas éteint. 

On y voit Caroline, de dos, écarter les bras, et admirer d’une chambre d’hôtel, les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel pendant que ses compagnons se réveillent laborieusement. Un ourson dort à poings fermés, un cocker téléphone, un lionceau se brosse les dents, une panthère prend une douche et l’on a de nouveau huit ans.

Caroline – Héroïne des Trente Glorieuses – Christophe Meunier – Presses Universitaires François-Rabelais (2004), 230 pages.

Mal de mer

La culpabilisation a débarqué sur nos côtes. La mer est désormais considérée comme une victime et l’homme lui doit réparation. Condamnés à l’éco-rédemption, nous sommes « tous éboueurs » et « tous migrants ». Opposons à cette propagande les profondeurs de l’art et les finesses de la littérature.


On aura tout eu. Les innombrables alertes « vagues-submersion » envoyées sur nos téléphones portables pendant les épisodes de tempête et le « pas de vagues » d’une météo scolaire décrétée anticyclonique par l’Éducation nationale, malgré les lames de fond qui ruinent l’École. Les cent cinquante ans des plages normandes impressionnistes (chapeaux de gaze, bains de mer et pêcheurs) et les quatre-vingts ans des plages normandes impressionnantes (casquettes du D-Day pour vétérans américains, reconstitution du Débarquement et bottes de pêcheurs pour journalistes parisiens). Les quotas de visiteurs dans les Calanques marseillaises (le surtourisme est une plaie) et l’absence de quotas de migrants en Méditerranée (l’immigration massive est une chance). La mer aura été, cette année, de toutes les aventures et de toutes les métaphores. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme » : Charles Baudelaire écrivait déjà pour l’homme libre d’aujourd’hui, celui qui chérit la mer et contemple son âme en participant en famille à des chasses aux microdéchets organisées sur les plages.

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Car il faut chérir la mer. Non pas pour sa puissance évocatrice des lointains, ses joies saisonnières ou son odeur d’horizon, ni pour ce qu’elle représente d’explorations, de découvertes ou de lutte périlleuse contre les éléments, mais parce qu’elle est fragile, qualité ultime de ce qui menace de disparaître. Fini « l’infatigable éternité » des mers de Jules Michelet et de Victor Hugo, « le tas de montagnes en fuite » la « poussée de l’ombre contre l’ombre, [le] cloaque de baves ». La mer est aujourd’hui une victime : surexploitation, surfréquentation, surpêche, surchauffe. Nous lui devons réparation. Fini aussi la mer de Roland, Manu et Lætitia, les aventuriers de Robert Enrico (1967) : l’aventure n’a plus l’étrange légèreté du scaphandre de Joanna Shimkus descendant lentement vers les profondeurs de l’océan sur un air de François de Roubaix ; elle est désormais coincée entre la décharge sauvage de l’hotel resort, l’hélicoptère de secours prévu pour les baignades de l’extrême et les instructions baudelairiennes délivrées par les offices du tourisme de nos stations balnéaires qui suggèrent, lorsqu’il fait gris et que la rando palmée, la marche aquatique ou le plogging (jogging-ramassage de déchets) sont compromis, d’aller à la piscine, de participer à un atelier responsable et de… contempler la mer.

Les brochures de ces offices du tourisme engagés – du Finistère ou de la Côte de Nacre, par exemple – dressent la liste des bons gestes à adopter à la plage, sur le double ton de l’animisme bêtifiant (« Il ne faut pas hésiter à s’intéresser aux algues et à les admirer, en se rappelant tout ce qu’elles nous apportent ») et celui, convivial, du Petit Livre rouge devenu sympatoche à force de faire alterner le « je » infantilisant, le « on » gentiment inclusif, et un « vous » franchement accusateur : « On oublie la crème solaire et on se protège du soleil sous un parasol !» ; « Je ramasse les déchets mais pas les coquillages », car « s’il paraît anodin de ramasser trois coquillages et deux galets, multipliez votre geste par le nombre de vacanciers et imaginez le résultat : un littoral fragilisé. CQFD. » On se croirait dans Docteur Jivago, lorsque Yevgraf surprend son demi-frère Yuri en train de ramasser un peu de bois au cœur de l’hiver moscovite : « Le Parti a raison : un homme qui cherche désespérément un peu de bois de chauffage est émouvant, mais cinq millions d’hommes qui feraient comme lui détruiraient une ville. »

Sermonné sur les déchets (il faut les ramasser, surtout ceux des autres), les coquillages (il ne faut pas les ramasser), les algues (il faut les admirer), les phoques (il ne faut pas les approcher), les dunes (il ne faut pas y écraser les œufs de gravelots), la pêche à pied (il ne faut pêcher que ce que l’on prévoit de manger), les petits rochers (il faut les remettre en place), vous aurez du mal à jouer les Françoise Sagan à la plage, à vous allonger sur le sable, « à en prendre une poignée dans la main, à le laisser s’enfuir de vos doigts en vous disant qu’il s’enfuit comme le temps, que c’est une idée facile et qu’il est agréable, l’été, d’avoir des idées faciles » (Bonjour tristesse). Surtout si vous emmenez avec vous vos enfants ou petits-enfants. Car si ces derniers n’ont certainement pas lu Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo à l’école, ils auront en revanche beaucoup « travaillé sur la mer » avec leurs enseignants et pourront vous raconter leur premier chapitre d’histoire en classe de quatrième : 30 pages consacrées à la traite négrière au XVIIIe siècle et aux vilaines bourgeoisies marchandes de la côte atlantique. Ils pourront également vous dire – s’ils ont bien suivi le cours de géographie – que l’on vit tous dans « un monde de migrants » et qu’il n’y a pas franchement de différence entre le programme Erasmus (alias cette internationale de la glandouille universitaire), défini par la fine casuistique scolaire comme une « migration transnationale choisie » (sic), et le migrant clandestin qui traverse la Méditerranée. S’ils ont été bons élèves, ils vous citeront de mémoire le témoignage d’Asad, qui ouvre les chapitres « Comprendre comment les migrations participent au développement » et « Le migrant dans l’art contemporain », témoignage qui se termine sur une note positive de nature à réjouir la papauté et le compagnonnage de la théologie de la libération : « Mais comme en Italie, ils ne voulaient pas de moi, j’ai décidé de tenter ma chance en France. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par réussir à passer la frontière et suis arrivé à Paris » (Hachette éducation,2021). Il est agréable, pour les plus jeunes aussi, d’avoir des idées faciles : l’école est là pour cela.

Heureusement, il y aura, cet été encore, les petites plages du coin, ces parcelles de sable, de mer et de ciel qui échappent à la double injonction du « tous éboueurs » et du « tous migrants ». Des coins d’été restés propres sans le soutien pédagogique de l’office du tourisme et qui figurent peut-être sur l’une des Cartes marines (2023) de Marine Le Breton. À la confluence de la cartographie, de l’art et de la littérature, cette poésie du littoral faite de traits de côte, de hachures et de points de broderie graphique nous emmène de la baie de la Canche (Côte d’Opale) à la baie de Roquebrune (Côte d’Azur). Nos petits coins de paradis doivent s’y trouver, entre deux hachures et une phrase de Pierre Loti.

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Il y aura aussi les expositions, à deux pas de la mer. Certaines, légères comme les tenues balnéaires exposées au musée de la Mode de Marseille (Château Borély) : une histoire du maillot de bain depuis les années 1940, ou comment la presque nudité hésite, à la plage, entre démocratisation et sophistication. À Avranches (Manche), petite ville promontoire sur la vallée de la Sée et la baie du Mont-Saint-Michel, la rétrospective du peintre néoréaliste et sensualiste Albert Bergevin (1887-1974) donne à voir la plage de Saint-Jean-le-Thomas sous toutes ses coutures : parasols, cabines de plage, bains de mer, petites barques et ciels bleu-gris sous une lumière de la baie qui baigne les complicités familiales. Quant à l’exposition « Icônes » consacrée à Robert Capaaux Franciscaines de Deauville, elle est l’occasion de voir et revoir les célèbres images du Débarquement prises par le photographe de Life – 11 photos sauvées sur 106. L’occasion aussi de repenser, face à ces clichés qui ont saisi la peur, le courage et la mort de si près, au sens de cette « émotion » continuellement brandie comme un blanc-seing collectif et un passeport du vivre-ensemble. Pays du « on doit se souvenir » et du « on ne peut pas oublier » ; pays schizophrène qui enseigne dans ses écoles que notre histoire est notre croix mais qui, le jour des festivités mémorielles, fait du passé notre salut ! Pays où l’on apprend La Marseillaise en langage des signes dans des classes où aucun enfant n’est sourd-muet, mais qui fait résonner Le Chant des partisans à Omaha Beach, le temps d’une cérémonie. Pays des discours-fleuves de nos dirigeants, discours qui ne veulent rien dire (que veut dire « regarder [une] ville détruite avec tristesse et lucidité » ?) et se sont substitués, par la force de la chronologie, à l’expérience. Pays, enfin, des Jeux-olympiques-et-paralympiques, du care disert et de l’hystérie compassionnelle, fier d’afficher dans Paris la photo d’un fauteuil roulant design (exposition « Match : design et sport » au musée du Luxembourg), mais qui se tait lorsque les vétérans du D-Day, du haut de leur siècle d’existence, face à la Manche dans laquelle ils ont jeté leur jeunesse il y a quatre-vingts ans, tiennent tous à se lever pour recevoir la Légion d’honneur.

Oui, Baudelaire voyait juste. La mer est notre miroir et à défaut d’y contempler notre âme, nous y voyons les mois écoulés. C’est là sans doute la moins facile des idées, la plus douloureuse aussi, car c’est tout de même l’été.


À lire

Marine Le Breton, Cartes marines : poésie du littoral français en 130 cartes, EPA, 2023.

Cartes Marines: Poésie du littoral français en 130 cartes

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À voir 

« Robert Capa : icônes », Deauville, Les Franciscaines. Jusqu’au 13 octobre 2024.

« Le Grand Bain, ou comment bien se (dé)vêtir au soleil », Marseille, Château Borély, musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode. Jusqu’au 5 janvier 2025.

« Albert Bergevin : regards sensibles », Avranches. Jusqu’au 8 mars 2025.

Ou pas…

« Match : design et sport, une histoire tournée vers le futur », musée du Luxembourg. Jusqu’au 11 août 2024.

On va dans le mur, tu viens?

Les trois blocs qui se partagent la vie politique partagent aussi une vision folle de l’économie : l’argent public ne coûte rien ! Au-delà de leurs nuances, tous veulent continuer de biberonner les Français à la dépense publique. La cure d’austérité qui vient s’annonce douloureuse. Qui devra s’y coller?


Nous vivions déjà partiellement dans un asile psychiatrique – comment qualifier autrement une société où un barbu invité à la télé peut s’étonner qu’on le prenne d’emblée pour un homme ? S’il avait fait (discrètement) ricaner une majorité de téléspectateurs, une écrasante proportion d’électeurs paraît, en revanche, croire dur comme fer à la magie en matière d’économie. Les trois blocs qui viennent de se disputer les faveurs de l’électorat ont des visions certes différentes, mais néanmoins cousines des finances publiques. Le courant macroniste central se veut l’héritier de quarante ans de gabegie policée. Fanatiques de l’Europe, de ses « valeurs », de l’État de droit, surtout quand il s’agit d’immigration, mais pourtant jamais dans les clous européens dès qu’on aborde le budget de notre État : plus de trois mille milliards de dettes accumulées, six fois plus qu’en 1980, pour des services publics deux fois moins performants – un ratio d’endettement deux fois supérieur aux limites des traités européens qu’en d’autres domaines, on respecte à la lettre –, chapeau bas les artistes. Deux courants sont toutefois perceptibles au sein du bloc central – les crameurs de caisse épanouis canal Martine Aubry ; mais aussi les gabegistes honteux, type Bruno Le Maire, réputé gérer « à l’euro près » le budget mensonger qu’il a fait voter par l’Assemblée. Ce bloc mise en réalité sur la ruine à petit feu du pays et concentre son énergie sur le mistigri de la faillite, à discrètement refiler à la législature suivante. L’ami Bruno, probablement viré de Bercy après sept années de mauvais et déloyaux services, doit secrètement pousser un ouf de soulagement. Il devait trouver 24 milliards d’euros d’économies peu consensuelles. Remettre les clés du ministère des Finances sera pour l’inventeur du chèque rapiéçage d’inspiration cubaine autant un choc qu’un veule soulagement. Il glissera dans la poche de son successeur, avec un sourire, une serviette dans laquelle sera enroulée la patate chaude de l’austérité à venir.

À gauche, un inquiétant nouveau programme commun

Du côté du Nouveau Front populaire, les manœuvres dilatoires du bloc central paraissent depuis longtemps insupportables. Ils n’ont pas la patience des sociaux-démocrates procrastinateurs : pour le NFP, la Ruine, c’est maintenant. Une théorie exposée par le camarade Mélenchon dans Le Figaro – le ruissellement marxiste expliqué aux tout-petits : « La dépense sociale crée du bien-être, lequel permet la consommation qui, elle, produit de l’emploi et des recettes fiscales. » Si la gauche séduit autant, c’est qu’elle surfe sur une religion étatique française durablement établie – l’argent public c’est bien, ça ne coûte rien, sa source est éternelle, loué soit son très Saint Nom – et un toupourmagueulisme de bon aloi, indifférent à l’intérêt général. Plus d’allocations, moins de taxes, plus de vacances, moins de boulot, la retraite juste après le bac (voire au brevet en cas de scolarité pénible). Ses électeurs ont l’air de croire que c’est possible – c’est assez fascinant. Tenter d’expliquer qu’en Europe, nos semblables partent à la retraite à plus de 64 ans en moyenne relève a minima de l’ultralibéralisme, sinon du fascisme. Impossible non plus d’établir une corrélation entre pouvoir d’achat et temps de travail cumulé sur une vie. On constaterait que les Français travaillant moins que les autres, l’appauvrissement ressenti trouverait sans doute là un début d’explication. Pour mieux comprendre cette disette, mais uniquement si on souhaite finir au goulag mélenchoniste, on y ajoutera le poids des dépenses publiques improductives, dans le pays recordman du monde des ronds-points et qui a dû y consacrer entre 8 et 10 milliards. Des sommes folles qu’il aurait pu investir dans l’intelligence artificielle, mais non. Dommage, car l’IA figure le seul véritable espoir pour les tenants de la connerie naturelle made in France. Cette frange gauchiste de l’échiquier politique n’a pas été saisie de la moindre hésitation, alors que la perspective d’une victoire possible se dessinait. Leur programme commun, torché en une nuit, n’a plus les pudeurs d’une gauche productiviste, jadis soucieuse de vaguement réfléchir à la création de richesses, corollaire pourtant indispensable à sa redistribution. Pas une ligne n’y fut consacrée. On rasera donc gratis en se dispensant de produire tout rasoir, avec l’assentiment de millions de blaireaux. Des dingues authentiquement persuadés de vivre dans un enfer « ultralibéral » qui consacre étonnamment 58 % de son PIB à la sphère publique, record à battre.

Bardella-Le Pen : molle démagogie

Beaucoup d’entre eux votent néanmoins, et depuis longtemps, Rassemblement national. D’abord bien sûr en réaction à la démission régalienne du bloc central, mais également par adhésion à la molle démagogie dépensière du tandem Bardella-Le Pen. La retraite à 60 ans, de généreuses baisses de TVA ou des tarifs de l’énergie, tout cela financé sur le dos des immigrés et par la chasse aux allocations abusives de la fraude sociale… Il faut avoir la foi chevillée au corps pour y croire. Quelqu’un au RN a fini également par s’apercevoir que l’horrible euro de l’ignoble Europe avait permis à la France de continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux dans le domaine des dépenses publiques – « Citius, Altius, Fortius ». Esprit olympique, Pierre de Coubertin, médaille d’or – la France éternelle en somme. D’où la décision de ne plus renoncer à la monnaie unique. On portera toutefois au crédit de la droite nationale l’espèce de vertige qui l’a étreinte aux marches du pouvoir. Un puissant rétropédalage digne d’un sprinter désireux de franchir la ligne en marche arrière, en l’espèce, un renvoi aux calendes grecques de ses plus dispendieuses promesses. Ce qui a permis aux médias comme il faut de leur reprocher et le coût de leur programme et son abandon en rase campagne électorale – du pain bénit.

La cure d’austérité qui vient figure l’éléphant au milieu du couloir. La question est moins « quand » – là maintenant – que « qui » pour mener à bien la saignée qui s’annonce et qu’aucune hausse constitutionnellement acceptable de la fiscalité ne pourra jamais équilibrer.

Le nouveau Premier ministre a donc de quoi se faire du mouron, sauf s’il mise cyniquement sur la mise sous tutelle par le FMI du cancre français, méprisé et décrédibilisé par ses pairs. Les pays dits frugaux en ont ras la casquette de cette nation qui prétend être un acteur majeur de l’Europe tout en comptant sur le travail de ses petits camarades pour financer le train de vie d’un État-providence devenu fou. Sa seule excuse, c’est la folie de ses électeurs et la lâcheté de ses élites.

Jusqu’ici tout va bien

Serge Grouard, maire d'Orléans et président d'Orléans Métropole (divers droite) © Ville d'Orléans

Ville « orléaniste » par excellence, conjuguant avec un certain bonheur la foi dans l’économie, le respect de l’autorité et le sens de l’action sociale, Orléans voit monter le vote RN inexorablement. Malgré la politique du maire, aux effets positifs incontestables, le sentiment de dépossession gagne de plus en plus la population. Reportage.


Avec ses bars et ses terrasses, la rue de Bourgogne est, le soir venu, l’artère la plus animée d’Orléans. Il est 23 heures, la mairie nous a autorisés à suivre une patrouille de la police municipale dans sa ronde de nuit à travers la vieille ville. Membres de la brigade cynophile, les deux agents avec lesquels nous déambulons sont accompagnés de Laïka, un berger malinois dûment muselé et tenu en laisse. Soudain, un scooter surgit à un croisement. Aussitôt, comme si elle connaissait le Code de la route sur les doigts, Laïka aboie. Son maître fait signe au conducteur, à peine majeur, d’arrêter son véhicule. « C’est une zone piétonne, la circulation est interdite aux engins motorisés », indique-t-il. Manifestement intimidé par les jappements de la chienne, le contrevenant coupe le contact, descend du deux-roues, plaide l’ignorance et promet de ne pas recommencer. Décidément très intelligente, Laïka cesse sur-le-champ d’être menaçante. « C’est bon pour cette fois », lance l’agent.

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Bienvenue dans la capitale de la région Centre-Val de Loire. Longtemps la ville a eu mauvaise réputation. C’est ici que la fameuse affaire « Papy Voise » a eu lieu en 2002, du nom de Paul Voise, un retraité de 61 ans sauvagement agressé chez lui par des voyous qui ont ensuite brûlé sa maison. Le crime, survenu trois jours avant le premier tour de la présidentielle, a ému la France entière et sans doute pesé dans l’élection qui a vu Jean-Marie Le Pen se qualifier face à Jacques Chirac. Vingt-deux ans après, on mesure le chemin parcouru. Le maire, Serge Grouard, un ancien proche de François Fillon qui a quitté LR l’an dernier, peut s’enorgueillir de sa politique sécuritaire. Et pas seulement en centre-ville. À Orléans, même les secteurs HLM sont devenus tranquilles. Ainsi l’été dernier, lors des émeutes qui ont frappé tout le pays suite à la mort du jeune Nahel Merzouk à Nanterre, aucun bâtiment n’a été attaqué et deux voitures seulement ont fini en cendres. « Quand j’étais enfant, c’était une autre ambiance, raconte le maître de Laïka. J’habitais un quartier difficile et chaque Premier de l’an, les gars de la cité rivalisaient avec Strasbourg pour cramer le plus de bagnoles possible. »

Politique du verre d’eau

C’est à bord d’un véhicule de la police municipale que nous continuons notre reportage « embarqué ». L’occasion d’admirer la splendide promenade du bord de Loire, enfin débarrassée du gigantesque parking mal famé qui l’encombrait encore au début du siècle, et devenue désormais le lieu incontournable des pique-niques et des footings. Direction les faubourgs. Dans le quartier populaire de l’Argonne, un riverain a signalé un rodéo urbain. En moins de deux minutes, notre estafette est sur place. Sans gyrophare ni sirène. L’équipe préfère cueillir par surprise les deux jeunes motards qui, au volant de leur Yamaha, font des acrobaties, et surtout beaucoup de bruit, devant la poste. Leurs vrombissements ont dû réveiller tous les habitants. Dès qu’ils nous voient arriver, les chauffards prennent la fuite. Le chef de patrouille a toutefois eu le temps de les filmer et d’envoyer en direct les images de leur forfait au centre de commandement. « On n’engage pas de course-poursuite pour ne pas les mettre en péril, explique-t-il. Mais nos services sont déjà en train de les identifier. Tôt ou tard, ces petits malins rendront des comptes. » Illustration parfaite de ce que le maire appelle « la politique du verre d’eau ». Comprenez : s’inspirer de la doctrine des pompiers qui, au moindre départ d’incendie, arrivent tout de suite et étouffent le feu sans attendre. Une politique également appliquée par les équipes de propreté de la Ville, dont l’inlassable travail permet aux touristes de profiter d’une ville sans tags, sans mégots, sans papiers par terre. Quel contraste avec Paris !

A Orléans, un arrêt de tram dans le quartier de La Source, 27 juin 2024. © Hannah Assouline

À force de déverser des verres d’eau, une vague de tranquillité a fini par s’imposer à Orléans. Depuis vingt ans, l’insécurité a baissé de 80 %. Bien sûr, bleuir les rues avec des agents de police municipale n’a pas suffi. Il a fallu aussi régler en profondeur les problèmes des zones « sensibles ». À commencer par le quartier de La Source, de l’autre côté de la Loire, près de l’université et de l’hôpital. Bâtie à l’origine pour loger les fonctionnaires du Centre national des chèques postaux, la cité était devenue, au cours des années 1990, et à mesure qu’elle accueillait toujours davantage d’habitants d’origine africaine (qui selon l’Insee représentent aujourd’hui plus de 80 % de la population), un territoire perdu de la République. C’est d’ailleurs non loin de là, au parc des expositions de la ville, que Jacques Chirac prononça, le 19 juin 1991, son discours sur « le bruit et l’odeur ». Ce jour-là, dans un rare accès de vérité, il déclarait : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. […] Comment voulez-vous que le travailleur français […] qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler, si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. »

Situation pour le moins exotique

À la même époque, le maire socialiste d’Orléans, le socialiste Jean-Pierre Sueur, essayait de lutter contre la relégation de La Source en lançant un chantier de ligne de tramway – alors la plus longue du pays – reliant le quartier au centre-ville. Pas suffisant pour casser la spirale de la ghettoïsation. « C’est le plan Borloo, de rénovation urbaine qui a changé la donne », estime aujourd’hui Grouard. À partir de 2004, grâce à 80 millions d’euros apportés par l’État, un complexe sportif et une médiathèque sont construits, les tours d’habitation les plus hautes sont dynamitées pour être remplacées par des immeubles à taille humaine avec des parkings clôturés et des portails automatiques, comme dans les résidences privées. Depuis, dans cet habitat aux codes presque bourgeois, la population a, elle aussi, développé des réflexes bourgeois, et fini par se montrer davantage respectueuse de l’espace commun. De fait, en arpentant le quartier, nous n’avons vu aucune vitre brisée, aucun hall d’entrée occupé, aucun ascenseur vandalisé.

Seulement, si La Source est à présent propre et calme, le dépaysement n’est pas moins garanti ! Près de la moitié des femmes que nous avons croisées dans les rues sont voilées. Beaucoup d’hommes portent la djellaba. La vie s’organise entre la succursale de la banque marocaine Chaabi, la mosquée Annour, inaugurée il y a tout juste dix ans et pouvant accueillir plus de 1 000 fidèles, et les cafés, qui ne servent pas d’alcool et où seuls les hommes viennent s’asseoir. On se surprend toutefois à apprécier cette situation pour le moins exotique : au moins les habitants de la cité vivent-ils côte à côte avec les autres Orléanais, pas face à face… En 2020, le président de la mosquée, Abdelaziz Ziti, fit d’ailleurs une sortie remarquée dans ce sens, sur France Bleu Orléans, alors qu’on l’interrogeait au sujet de l’assassin islamiste de Samuel Paty et de ceux qui l’ont aidé : « On ne veut pas d’eux dans notre religion. Un terroriste, c’est quelqu’un qui n’a pas de religion, c’est un assassin. »

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Un événement récent pourrait pourtant remettre en cause cette singulière quiétude. En mars dernier, un curieux trafic routier a débuté entre Paris et Orléans. Affrétés par les autorités de la capitale, des cars ont commencé à arriver, au rythme d’un par semaine. Leur point de destination : un ancien hôtel Formule 1, sur la zone d’activité de Saint-Jean-de-Braye, à l’est de la ville. À leur bord des migrants SDF venus de la Ville lumière, où ils dormaient encore il y a peu sur les trottoirs – un spectacle dommageable quand on s’apprête à accueillir les Jeux olympiques… Faute de solutions d’hébergement en Île-de-France, il leur a été proposé de loger dans ce lieu baptisé par l’administration « dispositif “sas” d’accueil », aux frais de l’État. Spectacle étrange que ces dizaines de sans-papiers échoués au sud de la Beauce, en bord de départementale.

Sisyphe orléanais

Comment Paris a-t-il pu imposer de façon autoritaire ces pauvres hères à une métropole régionale ? Nous faisons part de notre incrédulité au maire. « Dès que j’ai appris l’existence des cars, j’ai appelé Gérald Darmanin pour avoir des explications, confie-t-il. Il m’a pris pour un con en me renvoyant vers son collègue ministre du Logement ! » Quelques jours après, le 26 mars dernier, même mépris à l’Assemblée nationale quand la députée RN Mathilde Paris, dont la circonscription borde le sud d’Orléans, interpelle le gouvernement sur le sujet. Dans l’Hémicycle, Guillaume Kasbarian, ministre délégué chargé du Logement lui répond : « Ces sans-abri ne sont pas accueillis chez Serge Grouard, maire d’Orléans, ni dans votre permanence, ni non plus au château de Montretout : ils sont pris en charge par des associations mandatées par l’État, avant d’être rapidement orientés vers des solutions plus durables d’hébergement en région. »

Problème : les « solutions durables en région » ne sont, pour la plupart, qu’une fiction. À Orléans, le parc HLM n’est pas dimensionné pour accueillir dignement de nouveaux flux. « Nous avons déjà 700 familles sur les listes d’attente », déplore Grouard. Avec 28 % de logements sociaux, la ville est pourtant un bon élève du « vivre-ensemble ». Elle respecte nettement la loi SRU et continue même de construire. Ce qui explique d’ailleurs que l’immobilier soit si bon marché (2 500 euros le mètre carré). « Dire “sas d’accueil”, ça ne veut rien dire ! Ce dispositif ne mène à rien, ne décolère pas le maire. Passé leur séjour en centre d’hébergement temporaire, ces malheureux finissent par bivouaquer en ville. » Un discours inaudible pour les bonnes âmes. Devant les protestations énergiques de Serge Grouard, qui n’a pas hésité à alerter les médias nationaux, la Licra a émis un communiqué pour s’inquiéter des « dangereuses dérives extrémistes qui menacent et risquent de faire vaciller la République ».

À Orléans-Sud, un militant du RN distribue des tracts pour la candidate Tiffanie Rabault avant le premier tour des législatives, 27 juin 2024. Présente sur le même marché ce jour-là, la candidate du Nouveau Front populaire, Ghislaine Kounowski, a refusé d’être photographiée par Causeur. © Hannah Assouline

À ce stade du récit, certains lecteurs trouveront peut-être que le maire d’Orléans rue dans brancards un peu vite, qu’il pourrait avoir la décence d’attendre que les pages faits divers de la presse locale se remplissent de drames impliquant des migrants avant d’oser se plaindre. D’autres au contraire le trouveront bien avisé d’appliquer, tel Sisyphe, sa doctrine du verre d’eau pour faire face à un nouveau problème. Soyons honnêtes, au regard des résultats qu’il a obtenus jusqu’à présent dans sa ville, nous appartenons plutôt à la seconde catégorie. Et nous demandons presque comment, avec une municipalité si vigilante, le RN a pu se hisser en tête lors des dernières élections européennes à Orléans, la liste de Jordan Bardella ayant recueilli 18 % des voix, juste devant celle de Raphaël Glucksmann (17 %), à 79 voix près. Un score certes très loin des résultats nationaux du RN. Mais un score inédit quand même.

Orléans est une ville universitaire. Pas étonnant que la gauche y ait du succès – c’est d’ailleurs la radio du campus qui sert de bastion au wokisme local. C’est aussi un territoire dont l’économie profite à fond de la mondialisation (même si tout n’est pas rose : le site historique de fabrication des verres Duralex, dans la banlieue ouest, est menacé de fermeture). La philosophie macroniste y a de nombreux adeptes, appartenant aux classes moyennes et supérieures, jaloux et fiers – à juste titre – du tissu industriel local, avec ses belles usines du secteur cosmétique : Guerlain, Christian Dior, Shiseido…  Le groupe LVMH a même installé il y a dix ans à Saint-Jean-de-Braye un centre mondial de recherche et développement – 250 collaborateurs – spécialisé dans les crèmes de beauté et le maquillage. Avec moins de 7 % de chômage, la make up nation orléanaise produit en somme plus d’effets que l’illusoire start up nation française. « Orléans est une uchronie filloniste, s’amuse un notable. C’est la France telle qu’elle serait si la droite avait remporté la présidentielle en 2017. Peut-être pas idéal, mais quand même nettement mieux que sous Emmanuel Macron. »

La porte fermée d’Olivet

Pour comprendre, malgré ce beau tableau, la percée du RN, rendez-vous avec Tiffanie Rabault, candidate du parti à la flamme aux législatives dans l’une des trois circonscriptions de la ville, celle d’Orléans-Sud, qui comprend justement La Source sur son territoire. Fille d’une auxiliaire de vie qui l’a élevée seule, elle est conseillère de vente dans une grande surface de bricolage et a posé un congé sans solde pour mener sa campagne. « Orléans est plutôt bien gérée, reconnaît-elle. Mais moi, je brigue un mandat national. Car même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout régler à l’échelle locale. C’est au sommet du système, à Strasbourg, à Bruxelles et à Paris, qu’il faut maintenant changer les lois. »

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Tiffanie Rabault a 33 ans. Sa naissance remonte précisément au discours de Chirac, en 1991, sur les travailleurs français rendus fous par le « bruit » et l’« odeur ». On devine que sa mère était l’un de ces travailleurs français…

Et la jeune femme de lister les problèmes : « Vous allez penser que je me prends pour Cosette, mais en réalité mon cas est courant. Moi qui suis une simple employée, j’ai vu mon pouvoir d’achat s’effondrer depuis 2022, en particulier le plein d’essence et la facture de chauffage. Et puis c’est le parcours du combattant quand je veux obtenir un rendez-vous de santé pour ma mère, qui a dû arrêter de travailler après avoir été agressée dans son immeuble. Ça peut sembler incroyable, mais Orléans est devenu un désert médical. » On lui fait remarquer les progrès obtenus en matière de sécurité par Serge Grouard « Orléans n’est plus le coupe-gorge que c’était sous Jean-Pierre Sueur, admet-elle. Mais dans certains quartiers, dont celui où je vis, si vous êtes une femme, on vous regarde de travers quand vous ne portez pas le voile. Pareil sur le lieu de travail : si par exemple vous vous étonnez que la nourriture soit halal dans les fêtes du personnel, on vous traite de raciste ! »

Nous voilà dans le vif du sujet : le sentiment de dépossession. Un terme que nous empruntons à l’excellent géographe Christophe Guilluy. Il décrit une double dépossession en fait. Aussi bien matérielle que culturelle. Une scène parmi d’autres pour l’illustrer. Elle s’est déroulée quelques heures avant notre rencontre avec Tiffanie Rabault, alors que nous prenions notre petit-déjeuner dans un bar-tabac d’Olivet, ville plutôt cossue de l’agglomération, sise elle aussi au sud de la Loire, limitrophe de La Source. La maison est bien tenue, avec un patron souriant et affable. Tous types de clients viennent s’y fournir en cigarettes et jeux d’argent, y compris des habitants de La Source, dont quelques femmes voilées, accueillies avec le plus grand respect. Un écriteau cependant indique que tout ne tourne pas rond ici : « La terrasse est définitivement fermée. »

La terrasse en question se trouve dans la cour arrière de l’établissement, à l’abri des regards de la rue. « Des jeunes de La Source ont commencé à venir y fumer du cannabis, raconte le propriétaire. C’était pratique pour eux, car la police ne pouvait pas les voir. Dès que j’ai compris la magouille, j’ai préféré couper le mal à la racine et condamner l’accès… quitte à perdre du chiffre d’affaires. » La dépossession est là, sous nos yeux, presque imperceptible, symbolisée par cette porte désormais fermée à clef au fond d’un bistrot de la France périphérique. Elle ne fait pas la une de l’actualité, n’endeuille pas les familles, ne surcharge pas les urgences des hôpitaux. Pourtant elle s’impose, lancinante, dans la vie de nombre de citoyens, obscurcit les horizons, décourage les générosités, appauvrit les honnêtes travailleurs. Elle n’a pas fini de hanter le débat public. Même à Orléans.

Jeux de Paris : quand on veut, on peut

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Supporters français au Stade de France le 29 juillet 2024 © Maya Vidon-White/UPI/Shutterstoc/SIPA

Paris 2024 : une fête mondiale, portée par un patriotisme bienveillant et une ville sublimée.


Les jeux olympiques de Paris 2024 auront pris à revers de nombreux commentateurs français habituellement grincheux. On nous promettait le chaos, l’apocalypse, des émeutes et du terrorisme, des vols et des viols partout, des rats : nous avons eu le contraire. Une extraordinaire fête populaire et mondiale comme on en voit une fois par siècle en France. Les Français se sont laissés prendre au jeu de ces jeux, trop heureux de pouvoir montrer au monde la beauté de leur pays et leur sens de l’accueil. Certes, il ne s’agira sûrement là que d’une trêve, comme c’était déjà le cas dans l’Antiquité, mais ces jeux olympiques rendront fiers les Français pendant encore longtemps tant ils ont su mettre à l’honneur la plus belle ville du monde : Paris.

Les supporters français séduisent

Mieux encore, les Français ont su se muer en hôtes aimables et aimés, au superbe esprit sportif. Eduqués, les spectateurs français ne sifflent pas les adversaires de leurs champions mais s’époumonent en hurlant la Marseillaise et des chansons tout au long des épreuves. Ils se sont aussi trouvés des héros dignes d’Héraclès, avec notamment Léon Marchand qui est entré à tout juste vingt-deux ans au Panthéon du sport français en devenant le premier athlète à gagner quatre médailles d’or individuelles. Héritier de Michael Phelps, le natif de Toulouse sera pour longtemps l’emblème des premiers jeux olympiques d’été français depuis 1924.

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Mais la véritable héroïne de cette olympiade, c’est notre capitale. Paris a sorti ses habits de lumière pour littéralement illuminer le monde. Les avis sont unanimes, et ce n’est pas faire preuve de chauvinisme de considérer que sur le plan esthétique ces jeux sont les plus beaux que le monde ait jamais vus. Tir à l’arc aux Invalides, escrime au Grand Palais, BMX devant l’obélisque, beach-volley au pied de la tour Eiffel, équitation à Versailles, cyclisme dans les rues de Montmartre : tous les points de vue sont sublimes, magnifiant une ville que nous avons été nombreux à redécouvrir. Les partenaires premiums Carrefour et LVMH ont eu le nez creux en choisissant de s’associer à pareil succès…

Une trêve, et puis s’en va…

Un succès qui fait d’ailleurs l’unanimité chez les Français qui plébiscitent ces jeux comme ils avaient plébiscité la coupe du monde 1998. Il a fallu pourtant contourner bien des oppositions. Une partie de la gauche voulait ainsi perturber les jeux, les empêcher de se dérouler normalement en provoquant des manifestations, ne pas respecter la « trêve ». Las, il n’en fut rien. Ceux-là mêmes qui annonçaient « Paris 2024 n’aura pas lieu », dénonçant les « jeux de la honte », sont aujourd’hui les premiers à tenter de les instrumentaliser pour avancer leur agenda sociétal…

Pourtant, en dehors de certains passages de la cérémonie d’ouverture, nous avons surtout assisté à un patriotisme bon enfant teinté d’une légère mais amusante pointe de chauvinisme. Les Français avaient envie de s’oublier un peu pendant quinze jours, de faire la preuve qu’ils sont toujours capables du meilleur quand ils le veulent. Car, quel pays peut se targuer d’associer un si riche patrimoine historique à la modernité ?

Les esprits chagrins habituels, à l’image de Mathieu Slama qui a lui-même admis qu’il allait être un peu rabat-joie en expliquant sur Radio J que le « nationalisme dans le sport » le dérangeait et en se demandant pourquoi fallait-il soutenir « un sportif juste parce qu’il est de notre pays », n’auront pas raison de cette courte période de bonheur partagé. Même Charles Consigny dénonçant le panem et circenses de nos contemporains jeux du cirque n’y parviendra pas. Nous savons très bien que tout ça ne durera pas et que la réalité fera son retour dès septembre. Cruelle, difficile et souvent sinistre. Nous savons aussi que le monde a rarement été aussi chaotique. Du Venezuela au Mali en passant par l’Ukraine et le Moyen-Orient, la guerre est partout. En Grande-Bretagne, des émeutes anti-immigration rendent le pays incontrôlable après la mort de trois petites filles tuées par un migrant rwandais. Mais pour une fois, Paris et la France auront vibré à l’unisson pour donner au monde un peu de beauté et de paix. Nous devrions nous en enorgueillir.

Louis XVIII et les femmes

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Louis XVIII de France en costume de sacre © Wikipédia

Ultime épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode; le 6e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. A Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

De ces figures de femmes gravitant autour de Louis XVIII à l’entour d’une monarchie sans avenir, la postérité n’aura jamais retenu que leur demi-obscurité : la personnalité de Marie-Antoinette, les décors dont elle s’est entourée, le romanesque de ses liaisons et la tragédie de son destin vouent, par comparaison, ces femmes à un oubli relatif, de surcroît «  victimes d’être associées à une période longtemps méconnue, la Restauration » et à un Louis XVIII essentiellement « pur produit de Versailles, soucieux de la mise en scène de sa propre majesté ».

Les femmes de Louis XVIII Broché – Grand livre, 6 juin 2024.

Mais justement, au-delà de ces portraits hauts en couleur si bien peints par Matthieu Mensch, le prix de cet ouvrage tient, pour une large part, à ce qu’il explore dans son détail les rouages d’une société fondamentalement inégalitaire dont, au XXIᵉ siècle, les stratifications, les codes, les usages, les charges symboliques nous sont devenus parfaitement étrangers. Le poids de l’étiquette, par exemple, dans l’économie curiale, la force des affrontements claniques et de ses intrigues (perçues comme dérisoires par le seul regard contemporain), et par-dessus tout la prépondérance des stratégies d’alliances matrimoniales sur toute autre considération dans les enjeux de la politique extérieure, voilà, souterrainement, l’autre sujet de l’ouvrage Les femmes de Louis XVIII : certes instrument du pouvoir masculin, l’autre sexe en est aussi le contre-pouvoir occulte, à travers les coteries qui s’y agrègent. Influenceuse avant la lettre, la Femme n’est pas de toute éternité la victime du mâle dominant.

Les femmes de Louis XVIII

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Les bobos n’aiment pas la France, et moi j’aime le Gers

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Cathédrale d'Auch, le 16 mars 2024. FRED SCHEIBER/SIPA

Notre chroniqueur, qui vient de passer quinze jours enchantés dans le Gers, s’étonnait d’y rencontrer si peu de touristes. Mais réflexion faite, il s’en félicite. Si les Parisiens ne sont pas au rendez-vous, c’est peut-être triste pour l’économie locale, mais ça se comprend, vu ce que sont devenus les bobos qui vivent dans notre ville-monde…


Quinze jours dans un moulin à vent réaménagé, à Larroque-sur-l’Osse (dans les environs de Condom), cela vous rafraîchit les méninges. Quinze jours à visiter des villages sublimes, des sites étourdissants, tout un XIIIe siècle lumineux conservé pour notre émerveillement — essayez donc La Romieu ou Terraube, poussez jusqu’à Auch (ah, sa cathédrale, ses escaliers chapeautés d’un D’Artagnan équestre, et les sandwichs au foie gras que nous mitonna la tenancière d’une boutique spécialisée dans les produits dérivés de l’oie et du canard.

Pour ainsi dire personne dans un département entier, sauf les tracteurs qui allaient d’un champ de tournesols (qui avaient la politesse de s’incliner vers nous, à quelque heure que nous passions) à une vigne taillée comme à Cognac, de façon à ce que les grappes maturent au soleil. Et une gorgée d’armagnac en dessert.

Il n’y a guère qu’à Lectoure (jolie petite ville, dont la densité de brocanteurs prouve la touristification) que nous avons trouvé des restaurants en « bistronomie », des produits pour végans militants et la pédale douce sur le cochon de Gascogne, ce réprouvé des pseudo-gastronomes à la Sandrine Rousseau, la femme qui, comme ses copains du Nouveau Front populaire, hait les barbecues bien davantage que les terroristes palestiniens.

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Les seuls touristes implantés, qui souvent possèdent des résidences secondaires ou permanentes dans ce sud-ouest magnifique, ce sont les Anglais, qui depuis la Guerre de Cent ans considèrent que l’Aquitaine leur appartient. Heureusement que les Vikings, qui dévastèrent les monastères et les bourgades de cette opulente région, ne remontent plus la Garonne sur leurs drakkars.

Heureusement aussi que les huguenots, qui se sont plu à marteler les saints des églises et à massacrer les populations, ont fini par se ranger, grâce à Henri IV, sous l’autorité de Sa Majesté Très Chrétienne — et catholique. Nombre de villages du Gers furent dévastés par le sinistre Gabriel de Montgommery (oui, avec deux « m », et oui, celui qui avait tué Henri II en tournoi en 1559) — qui grâce à Dieu et à la reine Catherine fut décapité le 26 juin 1574.

Charles de Batz-Castelmore, comte D’Artagnan. © J-P Brighelli.

Et gloire à Blaise de Monluc qui récupéra Mont-de-Marsan, et dont le fils, Peyrot de Monluc, dégagea Terraube de l’étreinte protestante : les parpaillots avaient tué les moines, ils furent eux-mêmes massacrés par les troupes catholiques qui entassèrent les cadavres dans un puits. Ainsi doivent finir les destructeurs de cathédrales…

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On mange admirablement dans le Gers — et pas seulement du canard : essayez donc l’Auberge de Larressingle, où vous dînerez avec une formidable enceinte féodale en arrière-plan. On y boit aussi bien — ah, le doux souvenir de l’armagnac du Péto, où nous séjournions, ou des rouges du Château Bouscassé, achetés dans le sud du département à Maumusson-Laguian, et qui valent bien les Saint-Emilions voisins. Voilà qui nous éloigne des salades de quinoa et du jus de carottes bio.

J’ai quelques amis parisiens de mon âge qui, heureusement, ont appris tôt le goût des bonnes choses. Mais combien de jeunes imbéciles, dans cette génération de trentenaires qui se croient intelligents parce qu’ils promènent leur physique d’endives cuites en trottinettes électriques, votent écolo et méprisent cette France profonde, à la périphérie de la périphérie, dirait Christophe Guilluy, qui a du caractère et une identité forte et ne croit pas — pas un instant — au mélange des cultures.

Le Figaro a tout récemment établi son palmarès des villes et villages les plus tentants pour acheter un pied-à-terre dans le sud-ouest. Ils privilégient évidemment les sites proches des autoroutes qui relient cette région à la capitale. Étonnamment, le premier village du Gers cité ­— en 20ème position — est Lectoure, le seul site faisandé du département. Croyez-moi, baguenaudez par là-bas, vous trouverez des centaines de maisons superbes à vendre pour le prix d’un studio parisien. Ou, si vous ne voulez pas vous fixer, des dizaines de gîtes confortables où vous vous dépayserez des porteuses de voiles islamiques et de l’agitation des grandes métropoles. Au pays du cochon noir de Gascogne, la charia aura du mal à s’infiltrer.

Soleil noir

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Macron/JO: et après la “parenthèse enchantée”?

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Le président Macron avec le champion de judo Teddy Riner, Jeux olympiques, Paris, 2 août 2024 © Laurent Vu/SIPA

Une moisson de médailles, une cérémonie d’ouverture inclusive remarquée (en réalité, surtout très commentée), une organisation réussie… Les Jeux olympiques remplissent toutes les pages de nos journaux, et notre désastreuse situation politique passe au second plan. On ne sait pas vraiment ce que nous prépare le président Macron pour l’après JO… Mais le sait-il lui-même ? 


Le président de la République n’en revient pas du succès de « ses » Jeux olympiques, à tel point qu’il a quitté Brégançon pour venir les voir de plus près. Sans doute pour ne pas laisser au seul Gabriel Attal le bonheur d’être omniprésent…

Il continue, dans une même effusion, à confondre les formidables victoires françaises avec une cérémonie d’ouverture dont il persiste à défendre les promoteurs, vantant son « audace » qui aurait beaucoup appris à la France et au monde. On aurait attendu de lui plus de compréhension pour les tenants d’une autre France. À choisir, j’aurais préféré avoir celle d’Alain Finkielkraut plus que celle d’Edwy Plenel ou de Patrick Boucheron – pour qui les crimes odieux de janvier 2015 constituaient « des assassinats politiques » !

La nomination d’un Premier ministre attendue d’ici une dizaine de jours

Il paraît que malgré ses postures « sportives » à Brégançon, Emmanuel Macron réfléchit au futur politique qui devrait prendre forme vers la mi-août. Ce qu’il montre cependant à l’heure actuelle relève plus d’une désinvolture affectée que d’une gravité certaine. Ce ne sont pas nos horloges qui l’intéressent mais les siennes. Une étrange sensation règne dans le pays depuis le double échec du macronisme aux élections européennes et au premier tour des législatives. Puis la déconfiture artificiellement provoquée du RN au second tour et surtout la dissolution. Alors que le président apparaissait comme un bourreau de travail, le jour, la nuit – une légende abondamment exploitée -, on a l’impression que nous sommes actuellement dans une mi-temps qui dure beaucoup trop : Emmanuel Macron paraît lui-même perdu à la suite de sa décision qui a bouleversé pour le pire le climat démocratique. Il nous fait attendre, mais connaît-il lui-même la réponse aux questions qu’on lui pose ? Quand notre pays sera-t-il à nouveau gouverné ?

La France Insoumise indigne encore

Car pendant cet intermède la gauche et l’extrême gauche continuent à faire de la politique pour le pire. La France Insoumise ne se passionne pas du tout pour les JO : euphémisme ! Sophia Chikirou ne désarme pas et se fait « la porte-parole de la haine des Juifs dans le monde ». Plusieurs membres du PS se sont désolidarisés d’elle. Une enquête a été ouverte d’ailleurs à la suite de cette dernière et odieuse provocation.
Lucie Castets, imperturbable, se prend pour la Première ministre qu’elle n’est pas et ne sera pas. Sa haute opinion d’elle-même ne compensera pas sa faible assise politique reconnue même par Mediapart, c’est dire ! Elle « cherche la clé pour gouverner » mais heureusement ne la trouve pas !

Ces éléments démontrent que, le président s’amusant, ses adversaires s’activent et qu’il serait temps d’offrir une perspective au pays autre que sportive. Les JO terminés, Antoine Dupont, Léon Marchand et Teddy Riner resteront dans nos mémoires mais la France sera telle qu’avant : en recherche d’un vrai président, d’un Premier ministre efficace et d’une politique cohérente !

Pourquoi on aime tant détester Nelson Monfort

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Le journaliste franco-américain Nelson Monfort, Paris, 11 juin 2024 © JP PARIENTE/SIPA

Le journaliste sportif commente cet été les Olympiades parisiennes, et continue de délicieusement nous exaspérer. Peut-être pour la dernière fois…


Lunettes rondes aux montures dorées, cheveux bouclés aux nuances de gris fluctuantes au gré des années, intonation à mi-chemin entre Philippe de Villiers et Bourvil… Nelson Monfort fait partie des gueules – et des voix – du paysage audio-visuel. « How are you my dear friend ? » Pour quiconque a grandi dans les années 90, Nelson Monfort est mieux qu’un journaliste sportif de la télévision publique : c’est une sorte de traducteur automatique intégré dans chaque nouveau téléviseur acheté. Avec sa crinière grise, on le remarque au loin se lever dans les gradins, s’en aller attraper un joueur de tennis, et capturer une ou deux sensations de champion. 

Au fil des ans, les voix emblématiques du sport français ont disparu, mises sur la touche et remplacées par des enragés de données statistiques qui commentent les exploits sportifs comme ils pourraient commenter la bourse. Nelson Monfort, avec sa touche américaine et ouest-parisienne, est le dernier de ces Mohicans, moins dans l’analyse chiffrée que dans l’exclamation de superlatifs dithyrambiques. 

Tournures archaïques et envolées lyriques

Dans la presse écrite, Tennis magazine notamment, il s’était fait remarquer par ses tournures archaïques et ses articles émaillés de « Que nenni ! ». À la télévision non plus, il n’est pas avare d’envolées lyriques. Devant le spectacle d’une équipe de France de patinage qui se rétame, il se laisse aller à la comparaison historique : c’est Azincourt, c’est Trafalgar, c’est Roland à Roncevaux. Ses questions à rallonge, avec traduction immédiate de l’américain au français, ont fait fuir certains athlètes en plein milieu d’interview. Pourtant, le passage au micro de Nelson Monfort fait partie des incontournables de la vie d’un sportif de haut niveau – presque le quatrième temps fort d’un triathlon télévisé. 

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Lost in translation

Alors bien sûr, on peut trouver dans les archives une ou deux jolies bourdes. La plus fameuse remonte à 1995, quand à l’issue de la finale de Roland Garros, l’Américain Michael Chang remercie son coach, sa maman, son papa et son ami Luigi. Petite faille de l’oreille de Nelson, qui n’a pas entendu que l’hommage s’adressait en fait… à Jésus. Une séquence qui a fait le bonheur des bêtisiers pendant des lustres. En 2021, il s’émerveillait qu’une athlète ougandaise ait fait l’effort de lui répondre en anglais, pourtant la langue officielle de… l’Ouganda.

Nelson Monfort, c’est aussi des jeux de mots à faire pâlir l’almanach Vermot. Aux Jeux d’hiver de Vancouver de 2010, il file la métaphore légumineuse lorsque la Sud-Coréenne Cho Ha-ri se fait doubler par Stéphanie Bouvier sur le fil, laquelle « ne s’est pas laissée déstabiliser par ce Ha-ri Cho cuit plus ou moins à la vapeur ». Toujours dans la même quinzaine canadienne : « C’est terrible, c’est terrible, l’équipe d’Ha-ri Cho est cuite ». Un enchainement que n’aurait pas renié Thierry Roland. En 2010, face à la nageuse française Aurore Mongel, évoquant Roxana Maracineanu, pas encore ministre des Sports, il ose : « Roxana est votre première supportrice et la trésorière de votre fan-club. Attention, parce qu’avec les Roumains, il faut faire attention sur ce plan-là ». Quelques années plus tard, le duo priapique qu’il forme avec Philippe Candeloro, pour commenter le patinage artistique, est épinglé, au temps béni où Najat Vallaud-Belkacem était ministre du Droit des femmes. Peu à peu, les acolytes ont dû lever le pied sur les postérieurs des patineuses et sur les anacondas qui aimeraient embêter telle « jeune Cléopâtre canadienne ».

De temps en temps, Nelson Monfort agace. Pendant le Covid, alors que les travées de Roland Garros sont désertes, sa voix en interview résonne un peu partout, et les joueurs lui envoient des « Ta gueule, Nelson ! ». Mais il y a autant de tendresse que d’impatience à l’égard de la mascotte de la porte d’Auteuil. 

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Est-il un collègue sympathique ? Il y a quelques années, Patrick Montel s’en était plaint, l’accusant d’avoir jeté à la poubelle sa collection de cassettes VHS « soigneusement rangées et étiquetées ». « Coup de poignard intellectuel », « acte de délinquance ordinaire », « cambriolage misérable ». Heureusement, de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et l’on sait grâce à Jordan de Luxe que les deux hommes se sont rabibochés.

Chant du cygne de Monfort ?

Nelson Monfort, c’est enfin l’âge d’or du sport « gratuit » à la télévision (à condition de payer la redevance). Avant qu’Amazon Prime ne récupère une partie de Roland Garros, Canal + la Formule 1 et BeinSports les Coupes d’Europe de football… Ce sont ces après-midi de juin, durant lesquels il fait trop beau pour travailler… 

Sur les réseaux sociaux, pourtant, le ton du Franco-américain ne passe plus, et certains téléspectateurs réclament sa tête ces jours-ci. Ça tombe bien, son contrat s’arrête fin 2024. Déjà, Delphine Ernotte avait fait l’effort de le prolonger de dix-huit mois, pour lui permettre de couvrir les JO… Mais s’il n’était pas une nouvelle fois renouvelé, il en serait fini de cette école désuète de journalistes sportifs, pas plus connaisseuse que ça des épreuves qu’ils commentent, mais sympathiquement chauvine.

Louis XVIII et les femmes

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Zoé Victoire Talon, avec ses enfants au château de Saint-Ouen, François Gérard, 1825 © Wikipédia

Episode 6 : la dernière compagne…


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. À Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

Les femmes de Louis XVIII

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Dévoré de pathologies, le premier monarque de la Restauration, barbon impotent peu porté sur le sexe se choisit comme amie de cœur et dernière compagne une femme de bonne naissance, Zoé Victoire Talon. La demoiselle a été éduquée par Mme Campan, l’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, fondatrice de l’Institution nationale de Saint-Germain : un collège fort prisé des nouvelles élites. Orpheline de sa mère à 15 ans, fille d’exilé, Zoé se voit pourvue d’une dot considérable : son père la marie en 1802 avec Achille du Cayla – noblesse désargentée, mais nimbée du prestige de l’ancienneté. Tôt séparée de corps d’un mari avide et colérique (il s’ensuivra un interminable procès), Zoé, fêtarde et spirituelle, est appréciée de la vieille aristocratie. En 1811, mise en cloque par son amant le duc de Rovigo dont elle aura un fils, Ugolin, elle hérite de l’immense fortune de son géniteur. Viscéralement attachée aux usages de l’ancienne aristocratie, elle s’intègre, sitôt la Restauration, à la noblesse légitimiste. À 32 ans, elle se lie au roi qui en a 60, faveur qui durera plus de sept années. C’est un Louis XVIII par ailleurs entiché de son ministre, le « jeune et bel Elie Decazes », qui la couvre de cadeaux. « La légende du vieux monarque lubrique et à moitié sénile, manipulé par une intrigante » se perpétue, « la caricature se chargeant ensuite de la fixer pour la postérité ». Au zénith de sa faveur, en 1821, Zoé Talon reçoit en cadeau le château de Saint-Ouen, construit pour elle par l’architecte Huvé dans un style néo-palladien, et somptueusement décoré sur la cassette personnelle du roi. Acquise aux ultras, la Cayla, désormais très sollicitée par les courtisans, tient salon et devient « une figure incontournable de la capitale ». Quoiqu’affectée par la mort de Louis XVIII en 1824, elle aura veillé jusqu’au bout sur ses propres intérêts, au reste confortés par Charles X qui la pensionne généreusement ensuite. Ugolin, le fils, meurt en 1828. Indéfectiblement fidèle aux Bourbons au-delà de la révolution de Juillet, elle se voit privée de ses émoluments par Louis-Philippe. Brouillée avec sa fille, elle s’arrange pour léguer les biens qui lui restent directement à son petit-fils. La comtesse du Cayla s’éteint en 1852, à l’âge de 67 ans, dans son appartement parisien de la rue Saint-Dominique.  

La semaine prochaine: Dernier épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir

Caroline 1 – Martine 0

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Hachette

Notre chroniqueur ouvre ses boîtes à souvenirs durant tout l’été. Livre, film, pièce de théâtre, BD, disque, objet, il nous fait partager ses coups de cœur « dissidents ». Pour ce dimanche, il a choisi de nous parler de Caroline, l’héroïne des Trente Glorieuses (44 albums), la salopette rouge la plus célèbre de la littérature jeunesse à laquelle Christophe Meunier, docteur en géographie, consacre un très bel essai illustré aux Presses Universitaires François-Rabelais.


Dans un pays à la dérive institutionnelle, il est bon de savoir que l’Université travaille sur des sujets essentiels. Je l’attendais depuis longtemps cet ouvrage précis, documenté et érudit sur « Caroline », la blondinette et ses huit amis (animaux domestiques et sauvages), dont les albums ont enchanté mon enfance. 

Insipide Martine

Chez les bouquinistes, je ne résiste pas à l’achat des « albums blancs » de la décennie 1970 et il m’est arrivé d’offrir un exemplaire de la toute première série, notamment L’Automobile de Caroline datant de 1957 à mon épouse avant que les prix ne s’envolent. Inconsciemment, je pressentais le génie, la modernité et la tendresse de ce personnage créé par Pierre Probst.

Christophe Meunier vient m’apporter sur un plateau d’argent l’argumentaire qui me manquait pour déclarer une victoire sans appel de Caroline sur sa concurrente, l’insipide, la besogneuse, la conventionnelle Martine. Le match est plié. Les deux rivales à socquettes sont pourtant nées à la même époque, Caroline en 1953 est l’égérie d’Hachette et Martine en 1954, la tête de gondole de Casterman. Ce sont deux baby-boomeuses qui, à leur manière distincte, adopteront les codes de l’émancipation consumériste et de l’expansion économique, véhiculant deux France en transition. Elles débarquent dans un paysage éditorial « jeunesse » polarisé par Babar et Mickey. Elles sont le fruit de la loi de juillet 1949 qui encadre « les publications réservées à la jeunesse ». Entre la trompe de l’éléphant et les grandes oreilles de la souris, les petits Français plébisciteront vite les aventures de ces deux fillettes qui appartiennent à deux classes sociales différentes mais répondent au même code moral. Elles partagent des valeurs estimables que sont le travail, l’entraide, la politesse, le sérieux, la non-violence et aussi tous les clichés sur l’altérité, ce ne sont pas des hippies, ni des décolonisatrices, encore moins des suffragettes, elles ne sortent pas du cadre, elles n’ont pas vocation à modifier notre regard sur la marche du monde et nous alerter sur sa violence sociale inhérente. Martine est cependant plus bourgeoise, elle voyage en Première, elle a tout d’une « femme » d’intérieur et propage un imaginaire plus stéréotypé et régressif. 

Martine, trop attachée aux prix de l’immobilier

« Contrairement à Martine, Caroline ne semble pas très attachée à l’électroménager de la cuisine » analyse le géographe, même si les deux sont attirées par la télévision, l’objet de toutes les convoitises au tournant des années 1960/1970.  L’auteur pousse son étude plus loin affirmant que Martine est à « l’image de cette démocratie des petits propriétaires » et Caroline « est résolument celle de la démocratie des salariés ». Martine aurait des velléités patrimoniales tandis que Caroline, petite fille de Français moyens, moins attachée à la stabilité d’un foyer, jouirait sans entraves de sa liberté de circuler. Caroline n’a pourtant rien d’une effrontée ou d’une frondeuse, elle veille sur la sécurité de ses petits compagnons qui se révèlent souvent indisciplinés. Christophe Meunier aborde toute une série de questions sur le genre (les garçons et les filles lisent indifféremment Caroline, ce n’est pas le cas chez Martine), les attributs de la modernité, les moyens de locomotion, tout le foisonnement et le catalogue des envies propagés par les Trente Glorieuses. Globe-trotteuse, Caroline conduit une Citroën C6 de 1929, barre un voilier, pilote un hydravion et se rend aux sports d’hiver. C’est elle qui a fait germer dans notre esprit, ce besoin de prendre le train, de télétravailler et d’acquérir une résidence secondaire. Très en avance sur son temps, Caroline ne se rend jamais à l’école, elle annonce la société des loisirs, les fins de semaine dans le Perche ou en Normandie, le rêve des cadres du privé, le « en même temps », le « guide du routard » et la gentilhommière à la campagne. Ce qui reste en mémoire, au-delà des histoires, c’est la puissance de l’image, les double-pages de Probst éclatantes sont des merveilles de lumière et de profondeur. Elles ouvrent les fenêtres, on y plonge avec délectation, elles sont nostalgiques, joyeuses, dynamiques, douces et inoubliables. Tous les ans, je relis l’album Caroline visite Paris et suis touché par cette vision d’un bonheur lointain, enfoui sous le fracas des années, et vivace. Il n’est pas éteint. 

On y voit Caroline, de dos, écarter les bras, et admirer d’une chambre d’hôtel, les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel pendant que ses compagnons se réveillent laborieusement. Un ourson dort à poings fermés, un cocker téléphone, un lionceau se brosse les dents, une panthère prend une douche et l’on a de nouveau huit ans.

Caroline – Héroïne des Trente Glorieuses – Christophe Meunier – Presses Universitaires François-Rabelais (2004), 230 pages.

Mal de mer

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Sur la plage de Saint-Jean-le-Thomas, Albert Bergevin, 1920 © Scriptorial d'Avranches-Editions Ouest-France

La culpabilisation a débarqué sur nos côtes. La mer est désormais considérée comme une victime et l’homme lui doit réparation. Condamnés à l’éco-rédemption, nous sommes « tous éboueurs » et « tous migrants ». Opposons à cette propagande les profondeurs de l’art et les finesses de la littérature.


On aura tout eu. Les innombrables alertes « vagues-submersion » envoyées sur nos téléphones portables pendant les épisodes de tempête et le « pas de vagues » d’une météo scolaire décrétée anticyclonique par l’Éducation nationale, malgré les lames de fond qui ruinent l’École. Les cent cinquante ans des plages normandes impressionnistes (chapeaux de gaze, bains de mer et pêcheurs) et les quatre-vingts ans des plages normandes impressionnantes (casquettes du D-Day pour vétérans américains, reconstitution du Débarquement et bottes de pêcheurs pour journalistes parisiens). Les quotas de visiteurs dans les Calanques marseillaises (le surtourisme est une plaie) et l’absence de quotas de migrants en Méditerranée (l’immigration massive est une chance). La mer aura été, cette année, de toutes les aventures et de toutes les métaphores. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme » : Charles Baudelaire écrivait déjà pour l’homme libre d’aujourd’hui, celui qui chérit la mer et contemple son âme en participant en famille à des chasses aux microdéchets organisées sur les plages.

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Car il faut chérir la mer. Non pas pour sa puissance évocatrice des lointains, ses joies saisonnières ou son odeur d’horizon, ni pour ce qu’elle représente d’explorations, de découvertes ou de lutte périlleuse contre les éléments, mais parce qu’elle est fragile, qualité ultime de ce qui menace de disparaître. Fini « l’infatigable éternité » des mers de Jules Michelet et de Victor Hugo, « le tas de montagnes en fuite » la « poussée de l’ombre contre l’ombre, [le] cloaque de baves ». La mer est aujourd’hui une victime : surexploitation, surfréquentation, surpêche, surchauffe. Nous lui devons réparation. Fini aussi la mer de Roland, Manu et Lætitia, les aventuriers de Robert Enrico (1967) : l’aventure n’a plus l’étrange légèreté du scaphandre de Joanna Shimkus descendant lentement vers les profondeurs de l’océan sur un air de François de Roubaix ; elle est désormais coincée entre la décharge sauvage de l’hotel resort, l’hélicoptère de secours prévu pour les baignades de l’extrême et les instructions baudelairiennes délivrées par les offices du tourisme de nos stations balnéaires qui suggèrent, lorsqu’il fait gris et que la rando palmée, la marche aquatique ou le plogging (jogging-ramassage de déchets) sont compromis, d’aller à la piscine, de participer à un atelier responsable et de… contempler la mer.

Les brochures de ces offices du tourisme engagés – du Finistère ou de la Côte de Nacre, par exemple – dressent la liste des bons gestes à adopter à la plage, sur le double ton de l’animisme bêtifiant (« Il ne faut pas hésiter à s’intéresser aux algues et à les admirer, en se rappelant tout ce qu’elles nous apportent ») et celui, convivial, du Petit Livre rouge devenu sympatoche à force de faire alterner le « je » infantilisant, le « on » gentiment inclusif, et un « vous » franchement accusateur : « On oublie la crème solaire et on se protège du soleil sous un parasol !» ; « Je ramasse les déchets mais pas les coquillages », car « s’il paraît anodin de ramasser trois coquillages et deux galets, multipliez votre geste par le nombre de vacanciers et imaginez le résultat : un littoral fragilisé. CQFD. » On se croirait dans Docteur Jivago, lorsque Yevgraf surprend son demi-frère Yuri en train de ramasser un peu de bois au cœur de l’hiver moscovite : « Le Parti a raison : un homme qui cherche désespérément un peu de bois de chauffage est émouvant, mais cinq millions d’hommes qui feraient comme lui détruiraient une ville. »

Sermonné sur les déchets (il faut les ramasser, surtout ceux des autres), les coquillages (il ne faut pas les ramasser), les algues (il faut les admirer), les phoques (il ne faut pas les approcher), les dunes (il ne faut pas y écraser les œufs de gravelots), la pêche à pied (il ne faut pêcher que ce que l’on prévoit de manger), les petits rochers (il faut les remettre en place), vous aurez du mal à jouer les Françoise Sagan à la plage, à vous allonger sur le sable, « à en prendre une poignée dans la main, à le laisser s’enfuir de vos doigts en vous disant qu’il s’enfuit comme le temps, que c’est une idée facile et qu’il est agréable, l’été, d’avoir des idées faciles » (Bonjour tristesse). Surtout si vous emmenez avec vous vos enfants ou petits-enfants. Car si ces derniers n’ont certainement pas lu Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo à l’école, ils auront en revanche beaucoup « travaillé sur la mer » avec leurs enseignants et pourront vous raconter leur premier chapitre d’histoire en classe de quatrième : 30 pages consacrées à la traite négrière au XVIIIe siècle et aux vilaines bourgeoisies marchandes de la côte atlantique. Ils pourront également vous dire – s’ils ont bien suivi le cours de géographie – que l’on vit tous dans « un monde de migrants » et qu’il n’y a pas franchement de différence entre le programme Erasmus (alias cette internationale de la glandouille universitaire), défini par la fine casuistique scolaire comme une « migration transnationale choisie » (sic), et le migrant clandestin qui traverse la Méditerranée. S’ils ont été bons élèves, ils vous citeront de mémoire le témoignage d’Asad, qui ouvre les chapitres « Comprendre comment les migrations participent au développement » et « Le migrant dans l’art contemporain », témoignage qui se termine sur une note positive de nature à réjouir la papauté et le compagnonnage de la théologie de la libération : « Mais comme en Italie, ils ne voulaient pas de moi, j’ai décidé de tenter ma chance en France. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par réussir à passer la frontière et suis arrivé à Paris » (Hachette éducation,2021). Il est agréable, pour les plus jeunes aussi, d’avoir des idées faciles : l’école est là pour cela.

Heureusement, il y aura, cet été encore, les petites plages du coin, ces parcelles de sable, de mer et de ciel qui échappent à la double injonction du « tous éboueurs » et du « tous migrants ». Des coins d’été restés propres sans le soutien pédagogique de l’office du tourisme et qui figurent peut-être sur l’une des Cartes marines (2023) de Marine Le Breton. À la confluence de la cartographie, de l’art et de la littérature, cette poésie du littoral faite de traits de côte, de hachures et de points de broderie graphique nous emmène de la baie de la Canche (Côte d’Opale) à la baie de Roquebrune (Côte d’Azur). Nos petits coins de paradis doivent s’y trouver, entre deux hachures et une phrase de Pierre Loti.

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Il y aura aussi les expositions, à deux pas de la mer. Certaines, légères comme les tenues balnéaires exposées au musée de la Mode de Marseille (Château Borély) : une histoire du maillot de bain depuis les années 1940, ou comment la presque nudité hésite, à la plage, entre démocratisation et sophistication. À Avranches (Manche), petite ville promontoire sur la vallée de la Sée et la baie du Mont-Saint-Michel, la rétrospective du peintre néoréaliste et sensualiste Albert Bergevin (1887-1974) donne à voir la plage de Saint-Jean-le-Thomas sous toutes ses coutures : parasols, cabines de plage, bains de mer, petites barques et ciels bleu-gris sous une lumière de la baie qui baigne les complicités familiales. Quant à l’exposition « Icônes » consacrée à Robert Capaaux Franciscaines de Deauville, elle est l’occasion de voir et revoir les célèbres images du Débarquement prises par le photographe de Life – 11 photos sauvées sur 106. L’occasion aussi de repenser, face à ces clichés qui ont saisi la peur, le courage et la mort de si près, au sens de cette « émotion » continuellement brandie comme un blanc-seing collectif et un passeport du vivre-ensemble. Pays du « on doit se souvenir » et du « on ne peut pas oublier » ; pays schizophrène qui enseigne dans ses écoles que notre histoire est notre croix mais qui, le jour des festivités mémorielles, fait du passé notre salut ! Pays où l’on apprend La Marseillaise en langage des signes dans des classes où aucun enfant n’est sourd-muet, mais qui fait résonner Le Chant des partisans à Omaha Beach, le temps d’une cérémonie. Pays des discours-fleuves de nos dirigeants, discours qui ne veulent rien dire (que veut dire « regarder [une] ville détruite avec tristesse et lucidité » ?) et se sont substitués, par la force de la chronologie, à l’expérience. Pays, enfin, des Jeux-olympiques-et-paralympiques, du care disert et de l’hystérie compassionnelle, fier d’afficher dans Paris la photo d’un fauteuil roulant design (exposition « Match : design et sport » au musée du Luxembourg), mais qui se tait lorsque les vétérans du D-Day, du haut de leur siècle d’existence, face à la Manche dans laquelle ils ont jeté leur jeunesse il y a quatre-vingts ans, tiennent tous à se lever pour recevoir la Légion d’honneur.

Oui, Baudelaire voyait juste. La mer est notre miroir et à défaut d’y contempler notre âme, nous y voyons les mois écoulés. C’est là sans doute la moins facile des idées, la plus douloureuse aussi, car c’est tout de même l’été.


À lire

Marine Le Breton, Cartes marines : poésie du littoral français en 130 cartes, EPA, 2023.

Cartes Marines: Poésie du littoral français en 130 cartes

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À voir 

« Robert Capa : icônes », Deauville, Les Franciscaines. Jusqu’au 13 octobre 2024.

« Le Grand Bain, ou comment bien se (dé)vêtir au soleil », Marseille, Château Borély, musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode. Jusqu’au 5 janvier 2025.

« Albert Bergevin : regards sensibles », Avranches. Jusqu’au 8 mars 2025.

Ou pas…

« Match : design et sport, une histoire tournée vers le futur », musée du Luxembourg. Jusqu’au 11 août 2024.

On va dans le mur, tu viens?

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Débat télévisé entre Jordan Bardella, Olivier Faure et Gabriel Attal, à trois jours du premier tour des élections législatives, 27 juin 2024 © MOURAD ALLILI/SIPA

Les trois blocs qui se partagent la vie politique partagent aussi une vision folle de l’économie : l’argent public ne coûte rien ! Au-delà de leurs nuances, tous veulent continuer de biberonner les Français à la dépense publique. La cure d’austérité qui vient s’annonce douloureuse. Qui devra s’y coller?


Nous vivions déjà partiellement dans un asile psychiatrique – comment qualifier autrement une société où un barbu invité à la télé peut s’étonner qu’on le prenne d’emblée pour un homme ? S’il avait fait (discrètement) ricaner une majorité de téléspectateurs, une écrasante proportion d’électeurs paraît, en revanche, croire dur comme fer à la magie en matière d’économie. Les trois blocs qui viennent de se disputer les faveurs de l’électorat ont des visions certes différentes, mais néanmoins cousines des finances publiques. Le courant macroniste central se veut l’héritier de quarante ans de gabegie policée. Fanatiques de l’Europe, de ses « valeurs », de l’État de droit, surtout quand il s’agit d’immigration, mais pourtant jamais dans les clous européens dès qu’on aborde le budget de notre État : plus de trois mille milliards de dettes accumulées, six fois plus qu’en 1980, pour des services publics deux fois moins performants – un ratio d’endettement deux fois supérieur aux limites des traités européens qu’en d’autres domaines, on respecte à la lettre –, chapeau bas les artistes. Deux courants sont toutefois perceptibles au sein du bloc central – les crameurs de caisse épanouis canal Martine Aubry ; mais aussi les gabegistes honteux, type Bruno Le Maire, réputé gérer « à l’euro près » le budget mensonger qu’il a fait voter par l’Assemblée. Ce bloc mise en réalité sur la ruine à petit feu du pays et concentre son énergie sur le mistigri de la faillite, à discrètement refiler à la législature suivante. L’ami Bruno, probablement viré de Bercy après sept années de mauvais et déloyaux services, doit secrètement pousser un ouf de soulagement. Il devait trouver 24 milliards d’euros d’économies peu consensuelles. Remettre les clés du ministère des Finances sera pour l’inventeur du chèque rapiéçage d’inspiration cubaine autant un choc qu’un veule soulagement. Il glissera dans la poche de son successeur, avec un sourire, une serviette dans laquelle sera enroulée la patate chaude de l’austérité à venir.

À gauche, un inquiétant nouveau programme commun

Du côté du Nouveau Front populaire, les manœuvres dilatoires du bloc central paraissent depuis longtemps insupportables. Ils n’ont pas la patience des sociaux-démocrates procrastinateurs : pour le NFP, la Ruine, c’est maintenant. Une théorie exposée par le camarade Mélenchon dans Le Figaro – le ruissellement marxiste expliqué aux tout-petits : « La dépense sociale crée du bien-être, lequel permet la consommation qui, elle, produit de l’emploi et des recettes fiscales. » Si la gauche séduit autant, c’est qu’elle surfe sur une religion étatique française durablement établie – l’argent public c’est bien, ça ne coûte rien, sa source est éternelle, loué soit son très Saint Nom – et un toupourmagueulisme de bon aloi, indifférent à l’intérêt général. Plus d’allocations, moins de taxes, plus de vacances, moins de boulot, la retraite juste après le bac (voire au brevet en cas de scolarité pénible). Ses électeurs ont l’air de croire que c’est possible – c’est assez fascinant. Tenter d’expliquer qu’en Europe, nos semblables partent à la retraite à plus de 64 ans en moyenne relève a minima de l’ultralibéralisme, sinon du fascisme. Impossible non plus d’établir une corrélation entre pouvoir d’achat et temps de travail cumulé sur une vie. On constaterait que les Français travaillant moins que les autres, l’appauvrissement ressenti trouverait sans doute là un début d’explication. Pour mieux comprendre cette disette, mais uniquement si on souhaite finir au goulag mélenchoniste, on y ajoutera le poids des dépenses publiques improductives, dans le pays recordman du monde des ronds-points et qui a dû y consacrer entre 8 et 10 milliards. Des sommes folles qu’il aurait pu investir dans l’intelligence artificielle, mais non. Dommage, car l’IA figure le seul véritable espoir pour les tenants de la connerie naturelle made in France. Cette frange gauchiste de l’échiquier politique n’a pas été saisie de la moindre hésitation, alors que la perspective d’une victoire possible se dessinait. Leur programme commun, torché en une nuit, n’a plus les pudeurs d’une gauche productiviste, jadis soucieuse de vaguement réfléchir à la création de richesses, corollaire pourtant indispensable à sa redistribution. Pas une ligne n’y fut consacrée. On rasera donc gratis en se dispensant de produire tout rasoir, avec l’assentiment de millions de blaireaux. Des dingues authentiquement persuadés de vivre dans un enfer « ultralibéral » qui consacre étonnamment 58 % de son PIB à la sphère publique, record à battre.

Bardella-Le Pen : molle démagogie

Beaucoup d’entre eux votent néanmoins, et depuis longtemps, Rassemblement national. D’abord bien sûr en réaction à la démission régalienne du bloc central, mais également par adhésion à la molle démagogie dépensière du tandem Bardella-Le Pen. La retraite à 60 ans, de généreuses baisses de TVA ou des tarifs de l’énergie, tout cela financé sur le dos des immigrés et par la chasse aux allocations abusives de la fraude sociale… Il faut avoir la foi chevillée au corps pour y croire. Quelqu’un au RN a fini également par s’apercevoir que l’horrible euro de l’ignoble Europe avait permis à la France de continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux dans le domaine des dépenses publiques – « Citius, Altius, Fortius ». Esprit olympique, Pierre de Coubertin, médaille d’or – la France éternelle en somme. D’où la décision de ne plus renoncer à la monnaie unique. On portera toutefois au crédit de la droite nationale l’espèce de vertige qui l’a étreinte aux marches du pouvoir. Un puissant rétropédalage digne d’un sprinter désireux de franchir la ligne en marche arrière, en l’espèce, un renvoi aux calendes grecques de ses plus dispendieuses promesses. Ce qui a permis aux médias comme il faut de leur reprocher et le coût de leur programme et son abandon en rase campagne électorale – du pain bénit.

La cure d’austérité qui vient figure l’éléphant au milieu du couloir. La question est moins « quand » – là maintenant – que « qui » pour mener à bien la saignée qui s’annonce et qu’aucune hausse constitutionnellement acceptable de la fiscalité ne pourra jamais équilibrer.

Le nouveau Premier ministre a donc de quoi se faire du mouron, sauf s’il mise cyniquement sur la mise sous tutelle par le FMI du cancre français, méprisé et décrédibilisé par ses pairs. Les pays dits frugaux en ont ras la casquette de cette nation qui prétend être un acteur majeur de l’Europe tout en comptant sur le travail de ses petits camarades pour financer le train de vie d’un État-providence devenu fou. Sa seule excuse, c’est la folie de ses électeurs et la lâcheté de ses élites.