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Pourquoi j’aime Ruquier, Zemmour et Besson

15

On dormira quand on sera morts, écrivait mon amie Anne Vergne, elle-même morte trop tôt dans un monde trop vieux ; une femme comme il y a peu de mecs, sans vouloir être misogyne – et un écrivain comme il n’y a pas d’écrivaines… Bref je repensais à cette phrase, un peu connement d’ailleurs, à propos de Laurent Ruquier : voilà un mec qui, à coup sûr, n’aura guère eu le temps de dormir la saison passée. Pendant que j’assumais laborieusement l’écriture de deux ou trois chroniques par semaine, l’animateur Duracell cumulait deux quotidiennes radio et télé, plus une hebdo de trois heures, toujours sur France 2. Maximum respect !

L’une des motivations de Laurent relève sans doute de « la revanche de Monte Cristo » : longtemps il a tenté sans succès (et je suis poli) d’entrer dans la bulle magique de la télé ; et puis ses quatre-quarts de professionnalisme s’expliquent aussi par un cinquième quart de plaisir non simulé.

C’est ce qu’il fait qui lui plaît, le Ruquier ! Prenons l’exemple de « On n’est pas couché » (samedi 23 h 15 – 2 h 20, sauf pendant l’été). Durant la première demi-heure, il s’amuse comme un petit fou en nous ressortant sa vocation rentrée de chansonnier. Je dis bien chansonnier : l’humoriste a beau se réclamer de la stand up comedy, ses prestations restent plus proches en vérité du théâtre des Deux-Anes ou du Caveau de la République. Sur le fond comme dans la forme, c’est Pierre-Jean Vaillard ou aujourd’hui Jean Amadou beaucoup plus que Dubosc et Bigard – et c’est pas plus mal !

Hormis ce péché mignon, Laurent connaît ses limites et sait s’entourer ; deux qualités rares dans le Paf, et même partout ailleurs maintenant que j’y pense. Alors il a recruté deux porte-flingue, les fameux Zemmour & Naulleau, entre lesquels il ne fait pas bon être pris en tenailles.

Naulleau, c’est le rotweiller à tête de saint-bernard qui vous déchiquète avec l’air navré, pour votre bien ; Zemmour, c’est le bernard-l’ermite qui ne sort de sa coquille que pour vous nucléariser avec un bon sourire. Ce duo de Muppets tueurs constitue à mes yeux, et de loin, l’attraction la plus piquante du cirque Ruquier. Le boss le sait bien d’ailleurs, qui les garde à ses côtés jusqu’au bout de l’émission.

La menace permanente d’une attaque en piqué d’un des deux Eric sur n’importe quel invité est une arme efficace contre le zapping – sauf évidemment dans les cas extrêmes, comme la présence sur le plateau de Machine Truc de la « Nouvelle Star ». Quoi qu’il en soit, Laurent tient ses deux molosses en laisse et, quand ça commence à dégénérer grave, il n’a pas son pareil pour faire retomber la pression avec une bonne blague.

Parce que, figurez-vous, tout le monde n’accueille pas avec la même longanimité les assauts de nos deux réducteurs de têtes. Bien sûr il y a quelques cuirassés, et c’est un bonheur de voir les balles rebondir sur leurs blindages. En fin de saison encore, on a pu admirer la manière dont deux victimes de l’Inquisition naullo-zemmourienne parvenaient à s’en sortir avec le sourire. L’insubmersible Jack Lang bien sûr : en vieil intermittent de la politique-spectacle, il sait qu’il vaut cent fois mieux être agressé qu’ignoré – surtout quand on est candidat à tout, et pas fermé au reste… Du coup on peut le traiter de tous les noms, lui dire en face les pires vérités, jamais il ne se départit de cette mine enjouée qui semble gravée pour l’éternité sur son masque de comédien antique. Allo Jack ? Il y a plein de rôles pour toi dans Aristophane !

Dans un registre légèrement différent, Guy Marchand, qui n’a rien à vendre, est un excellent client. Même interrogé sur son âge, il répond le mieux du monde : « Vieillir, j’adore ça ! C’est le seul moyen que j’aie trouvé pour ne pas crever ! »

Mais la plupart des invités soumis à la double question ont tendance à s’énerver. Récemment Cali (figure de proue de la nouvelle chanson française de « calité ») est monté au plafond parce que Naulleau daubait sur son « œuvre »…

Quant à Jacques Weber, étrangement épaissi avec l’âge – surtout intellectuellement – il n’a pas supporté les piqûres de la Zemmouche ; au terme du troisième rappel, ce Cyrano de bergerie a bêlé sa fatwa : « Je ne parle plus à ce Monsieur-là. » On n’est pas plus borné. Au lieu de s’énerver, il n’avait qu’à répondre avec n’importe quelle citation inventée, comme un Luchini normal.

Fausse alerte sur Europe 1

5

Entendu ce mardi aux infos de 23 h d’Europe 1 (je cite de mémoire, mais vous me connaissez) : « Le séjour de Nicolas Sarkozy au Proche Orient s’est donc déroulé sans problème, hormis un incident de dernière minute à l’aéroport. Alors que le couple présidentiel se dirigeait vers l’avion, des coups de feu ont été entendus (…) Fausse alerte ! Ce n’était pas un attentat, mais le suicide d’un garde frontière israélien. » Ouf ! On a eu chaud.

Les Chinois, des noirs comme les autres

Un tribunal de Pretoria (Afrique du Sud) vient de rendre mercredi 18 juin un arrêt qui fera date : les citoyens d’origine chinoise devront désormais être considérés comme des noirs à part entière par l’administration. S’estimant victimes d’une sorte d’apartheid, les quelques dix mille sino-africains réclamaient les mêmes droits à l’indemnisation et à la « discrimination positive ». On attend maintenant que Pékin prenne à son tour toutes les mesures pour endiguer le racisme maladif dont sont victimes les rares Africains étudiant ou travaillant en Chine…

Livre blanc : le bon choix des armes

21

La France restera une puissance nucléaire : c’est la principale décision suggérée par le comité chargé de suggérer au président de la République une stratégie pour la défense et la sécurité nationales. Et en ces temps de ressources publiques rares, ce choix dicte tous les autres. La priorité accordée à la dissuasion se traduira par une réduction significative des moyens en hommes et en armes. Pas moyen d’y échapper : les capacités conventionnelles de la France feront les frais du maintien de son statut nucléaire.

Le comité du Livre blanc devait répondre à une question qui a tout de la quadrature du cercle : comment une nation de 62 millions d’habitants peut-elle optimiser sa défense et sa sécurité nationales et conserver la plus grande influence possible sur l’échiquier mondial, mais sans y consacrer plus de 2 % de son PIB – soit un peu moins de 40 milliards d’euros par an ?

Trois semaines avant la publication du Livre blanc, le 27 mai, Nicolas Sarkozy avait annoncé la couleur sur RTL en déclarant qu’il ne comptait pas trancher la question du second porte-avions (programme PA2) avant 2011-2012. Autant dire que le Charles de Gaulle restera probablement fils unique jusqu’à la fin de ses jours. Blair et Chirac avaient bien décidé de lui donner un demi-frère franco-britannique mais, l’argent français ne venant pas, les chantiers navals anglais ont commencé à travailler tout seuls.

Michel Rocard ne s’y est pas trompé. Dans le Figaro du 13 juin, il résume ainsi l’alternative ouverte à la politique de défense française : soit elle opte pour un maintien de sa force de frappe avec les efforts financiers que cela suppose (non seulement pour les ogives mais aussi pour les lanceurs, missiles, avions, sous-marins), soit elle adapte ses capacités conventionnelles aux menaces actuelles, option incarnée par le second porte-avions. Père du Charles de Gaulle, l’ancien Premier ministre ne cache nullement sa préférence pour la deuxième option.

Le problème est qu’il n’est pas si simple de définir clairement les intérêts de la France et encore moins les menaces susceptibles de les contrarier.

Depuis une vingtaine d’années, la France connaît une situation sans précédent: ni son intégrité territoriale, ni sa souveraineté ne sont menacées par une puissance étatique. A supposer que la Russie et la Chine constituent un jour un problème militaire, cela n’arrivera pas avant quelques décennies. En revanche, les « entités infra-étatiques », terme qui désigne les groupes terroristes dans le jargon des états-majors et les Etats-voyous, toujours susceptibles de concocter dans leurs arrière-cuisines des armes de destruction massive et les missiles à longue portée qui vont avec, posent un problème autrement plus redoutable. La lutte contre les uns et les autres exige le développement d’une capacité de projection des forces sur des théâtres d’opérations lointains.

Autant dire que l’outil militaire français est largement obsolète : conçu pour faire face à des colonnes de blindés sur un champ de bataille européen, il lui est aujourd’hui demandé d’être en mesure d’agir efficacement (c’est-à-dire à temps et avec la force nécessaire) n’importe où sur la planète – en Afghanistan, au Liban, en Afrique. Il doit également faire face à des conflits d’intensité variés, allant de la guérilla à la guerre conventionnelle de grande intensité et opérer dans des milieux urbains et semi-urbains.

La France est tout à fait en mesure d’adapter ses armées à l’ère du champ de bataille réseau-centré et de la mobilité mondiale. Cependant, même si elle consacrait l’intégralité de son budget défense à la construction d’une telle force conventionnelle, elle serait incapable de mener seule ou en première ligne des opérations telles que la guerre en Afghanistan ou l’occupation de l’Irak – que les Américains eux-mêmes n’ont pas merveilleusement réussie. Autrement dit, même en renonçant à sa dissuasion nucléaire, la France ne pourrait guère prétendre à être plus qu’une puissance conventionnelle importante mais somme toute secondaire. En revanche, elle a tout à gagner à être la seule puissance nucléaire européenne réellement indépendante (la Grande Bretagne achète ses missiles et ogives aux Etats-Unis).

Reste qu’aucun pays ne peut jouer la carte du tout-nucléaire. Il s’agit donc d’optimiser le levier stratégique conventionnel, autrement dit de maximiser la puissance en minimisant les coûts, c’est-à-dire, très concrètement, en réduisant le nombre de régiments et d’avions de chasse. Ce qui suppose sans doute une intégration renforcée aux structures supranationales telles que l’Otan et l’Europe de la Défense. Mieux vaut le savoir, cet aggiornamento a un prix politique, dès lors qu’il passe par le renoncement à une certaine idée de la souveraineté. Après tout, s’il est vrai que, comme on nous le serine, l’unique ambition des Français est d’améliorer leur pouvoir d’achat ou de sauver leurs retraites, on voit mal comment ils consentiraient aux lourds sacrifices qui seraient nécessaires au maintien d’un outil de défense réellement indépendant. Réintégrer l’ensemble des structures militaires de l’Otan, c’est admettre que le roman national tel qu’il existait jusque-là – que d’aucuns qualifient d’illusion gaullienne – n’a plus cours. Quant à l’Europe de la Défense, non seulement elle est loin de la maturité opérationnelle, mais on voit mal comment elle pourrait voir le jour quand les peuples semblent de plus en plus se défier de l’idée même de la puissance. Autant dire que la France, comme ses partenaires, est placée devant des choix douloureux qui touchent à son identité même. Il ne s’agit pas de proclamer que la France n’est plus qu’une voix parmi d’autres dans le concert des nations. Mais, comme le disait le général de Gaulle, « il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut ». On ne peut pas jouir en même temps du frisson de la grandeur et du confort de la torpeur.

A la loyale

9

Voilà qui ne manque pas de classe. Après que Frédéric Martel a décrété que Renaud Camus était infréquentable (ce qui lui a attiré une réplique cinglante et hilarante d’Alain Finkielkraut), David Kessler, le directeur de France Culture (oui, oui, celui-là même qui en 2005…), a décidé de débattre lui-même avec l’écrivain maudit au cours de l’émission de Julie Clarini et Brice Couturier « Du grain à moudre », mercredi 25 juin à 17 heures. En ce qui concerne les autre invités, on imagine aisément que Maryvonne de Saint-Pulgent ne se montrera guère plus enthousiaste que Camus sur les mirifiques avancées de notre riante époque. Christophe Girard, culturocrate en chef et adjoint au Maire de Paris, aura la difficile mission de défendre ses belles inventions festives comme Paris-Plage ou La Nuit blanche (une occasion, avait-il déclaré lors de sa création, de voir des gens danser devant des Rembrandt). Quant à David Kessler, on attend avec curiosité de connaître son opinion. Ne boudons pas notre plaisir : ça, c’est France Culture comme on l’aime.

Vive le sous-développement durable !

Dans sa dernière livraison, National Geographic publie une enquête sur les modes de consommation de différents pays. Conclusion sans appel : « Les pays du Sud polluent moins. » Achetant moins de voitures, moins d’écrans plats, moins de produits surgelés et prenant plus rarement l’avion que ceux du Nord, les consommateurs du Sud nuiraient moins à l’environnement. Ce qui appelle une question : pourquoi les pays en développement sont-ils, de Mexico au Fleuve Jaune, les endroits les plus pollués du monde ? Et une suggestion : quitte à vraiment « respecter » la nature, pourquoi ne pas cesser définitivement de consommer?

Histoire belge

2

Trois hommes ont été découverts ce week-end sur le toit du Palais Royal de Bruxelles. Des admirateurs de Jean Giono, venus, à leur manière célébrer, par-dessus la tête d’Albert II, l’auteur du Hussard sur le toit ? Non : deux Polonais (même pas plombiers) et un Français (même pas rattachiste) travaillant (au noir ?) à la réfection de la royale toiture. Il n’y a pas à dire : l’Europe avance à Bruxelles. On peut même dire qu’elle monte en l’air !

Cuba vire sarkozyste

En leur temps, les situationnistes se demandaient si la dialectique pouvait casser des briques . Le régime cubain veut qu’elle en fasse gagner ! La résolution 9/2008 vient en effet, au prix de contorsions idéologiques assez comiques, d’annoncer aux Cubains qu’ils seront désormais payés au rendement et selon des « critères d’efficacité ». Sur l’île du Dr. Castro, la règle était, selon une blague connue, que l’Etat fasse semblant de payer les travailleurs, qui en retour faisaient semblant de travailler…

Mondialisation mondaine

3

Son Altesse Sérénissime le prince Albert II de Monaco était samedi à Genève pour y lancer la branche suisse de sa Fondation pour l’Environnement. Les banques monégasques et suisses vont-elles désormais laver plus propre ? On l’espère. Pour la Planète.

Jean Daniel, spectateur consterné ?

Jean Daniel a choisi la pire des façons de s’adresser à ses amis : en leur disant la vérité. Leur vérité. Depuis 1956, date de son premier reportage en Israël, et alors que tant d’autres donnaient dans le genre « ambassadeur de l’Unesco » – amis de tous, ennemis des vérités qui fâchent… –, il n’aura jamais cessé de remuer le fer dans la plaie et de mettre chaque camp face à ses responsabilités.

Aux Israéliens, il a conseillé dès les années 1960 d’abandonner « la chimère d’un Grand Israël », puis d’envisager de « partager » Jérusalem et enfin, plus que tout, de se croire assez forts pour accéder aux demandes légitimes des Palestiniens et de prendre en compte leurs souffrances. Jamais il n’aura posé sa plume quand il s’agissait de critiquer le jeune Etat ou son armée, et jamais il n’aura manqué de dénoncer leurs dérives – jusqu’à Sabra et Chatila, qui fut le théâtre du massacre de Palestiniens par des Libanais, avec la bénédiction, estime-t-il, de Tsahal[1. On verra, à ce sujet, le film Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman (actuellement sur les écrans). En attendant, un jour, que les cinémas égyptien ou syrien soient capables de tels exercices…]. Mais celui qui fut insulté et soupçonné pour ses origines juives, n’aura pas non plus échappé à l’accusation de trahison : en s’interrogeant, à un demi-siècle de distance, sur l’hypothèse de la disparition d’Israël, puis sur l’américanisation (à ses yeux néfastes) du sionisme, Jean Daniel a régulièrement froissé ceux qui attendaient de lui un engagement aveugle en faveur d’Israël.

De même n’aura-t-il jamais ménagé ses amis et interlocuteurs arabes ou Palestiniens. Et cet équilibre dans la critique, qui n’a rien de formel, mais répond à la désespérante complexité du drame moyen-oriental, n’est pas le moindre des intérêts de cette somme. La tentation, constante chez certains, de propager la haine des Juifs trouvera toujours, sous sa plume, une réprobation immédiate et argumentée. De même, l’hypocrisie des leaders musulmans sur la « fraternité arabe » : des massacres de Septembre Noir à l’organisation délibérée de la misère des réfugiés, les pays arabes auront très largement contribué à la souffrance et au désespoir palestiniens. On trouvera également, dans cet épais volume, des analyses sur l’évolution de la politique arabe (du nationalisme au religieux), sur les neocons, mais aussi des portraits éclairants de Sadate et d’Arafat, ainsi qu’une longue réflexion sur De Gaulle et les Juifs dont les conclusions, déroutantes, feront les délices du lecteur.

Reste une question : Jean Daniel croit-il à la paix ? Curieusement, oui. Sa consternation ne s’abandonne jamais au fatalisme. De culture arabe, familiers de leurs leaders, il sent proche le moment où les peuples musulmans devront choisir entre l’aventure confessionnelle et la réconciliation avec l’idée du bonheur et de la cohabitation – et alors, tout deviendra possible. Quant aux Israéliens, il les sait exténués par ce conflit qui ronge leurs âmes et prend leurs enfants. La paix de guerre lasse : qui sait ? Ce pourrait être du reste, selon moi, le fin mot de cet ouvrage : « Amis, vous ferez un jour la paix, car vous avez tous également tort. »

Israël, les Arabes, la Palestine. Chroniques 1956-2008

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Pourquoi j’aime Ruquier, Zemmour et Besson

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On dormira quand on sera morts, écrivait mon amie Anne Vergne, elle-même morte trop tôt dans un monde trop vieux ; une femme comme il y a peu de mecs, sans vouloir être misogyne – et un écrivain comme il n’y a pas d’écrivaines… Bref je repensais à cette phrase, un peu connement d’ailleurs, à propos de Laurent Ruquier : voilà un mec qui, à coup sûr, n’aura guère eu le temps de dormir la saison passée. Pendant que j’assumais laborieusement l’écriture de deux ou trois chroniques par semaine, l’animateur Duracell cumulait deux quotidiennes radio et télé, plus une hebdo de trois heures, toujours sur France 2. Maximum respect !

L’une des motivations de Laurent relève sans doute de « la revanche de Monte Cristo » : longtemps il a tenté sans succès (et je suis poli) d’entrer dans la bulle magique de la télé ; et puis ses quatre-quarts de professionnalisme s’expliquent aussi par un cinquième quart de plaisir non simulé.

C’est ce qu’il fait qui lui plaît, le Ruquier ! Prenons l’exemple de « On n’est pas couché » (samedi 23 h 15 – 2 h 20, sauf pendant l’été). Durant la première demi-heure, il s’amuse comme un petit fou en nous ressortant sa vocation rentrée de chansonnier. Je dis bien chansonnier : l’humoriste a beau se réclamer de la stand up comedy, ses prestations restent plus proches en vérité du théâtre des Deux-Anes ou du Caveau de la République. Sur le fond comme dans la forme, c’est Pierre-Jean Vaillard ou aujourd’hui Jean Amadou beaucoup plus que Dubosc et Bigard – et c’est pas plus mal !

Hormis ce péché mignon, Laurent connaît ses limites et sait s’entourer ; deux qualités rares dans le Paf, et même partout ailleurs maintenant que j’y pense. Alors il a recruté deux porte-flingue, les fameux Zemmour & Naulleau, entre lesquels il ne fait pas bon être pris en tenailles.

Naulleau, c’est le rotweiller à tête de saint-bernard qui vous déchiquète avec l’air navré, pour votre bien ; Zemmour, c’est le bernard-l’ermite qui ne sort de sa coquille que pour vous nucléariser avec un bon sourire. Ce duo de Muppets tueurs constitue à mes yeux, et de loin, l’attraction la plus piquante du cirque Ruquier. Le boss le sait bien d’ailleurs, qui les garde à ses côtés jusqu’au bout de l’émission.

La menace permanente d’une attaque en piqué d’un des deux Eric sur n’importe quel invité est une arme efficace contre le zapping – sauf évidemment dans les cas extrêmes, comme la présence sur le plateau de Machine Truc de la « Nouvelle Star ». Quoi qu’il en soit, Laurent tient ses deux molosses en laisse et, quand ça commence à dégénérer grave, il n’a pas son pareil pour faire retomber la pression avec une bonne blague.

Parce que, figurez-vous, tout le monde n’accueille pas avec la même longanimité les assauts de nos deux réducteurs de têtes. Bien sûr il y a quelques cuirassés, et c’est un bonheur de voir les balles rebondir sur leurs blindages. En fin de saison encore, on a pu admirer la manière dont deux victimes de l’Inquisition naullo-zemmourienne parvenaient à s’en sortir avec le sourire. L’insubmersible Jack Lang bien sûr : en vieil intermittent de la politique-spectacle, il sait qu’il vaut cent fois mieux être agressé qu’ignoré – surtout quand on est candidat à tout, et pas fermé au reste… Du coup on peut le traiter de tous les noms, lui dire en face les pires vérités, jamais il ne se départit de cette mine enjouée qui semble gravée pour l’éternité sur son masque de comédien antique. Allo Jack ? Il y a plein de rôles pour toi dans Aristophane !

Dans un registre légèrement différent, Guy Marchand, qui n’a rien à vendre, est un excellent client. Même interrogé sur son âge, il répond le mieux du monde : « Vieillir, j’adore ça ! C’est le seul moyen que j’aie trouvé pour ne pas crever ! »

Mais la plupart des invités soumis à la double question ont tendance à s’énerver. Récemment Cali (figure de proue de la nouvelle chanson française de « calité ») est monté au plafond parce que Naulleau daubait sur son « œuvre »…

Quant à Jacques Weber, étrangement épaissi avec l’âge – surtout intellectuellement – il n’a pas supporté les piqûres de la Zemmouche ; au terme du troisième rappel, ce Cyrano de bergerie a bêlé sa fatwa : « Je ne parle plus à ce Monsieur-là. » On n’est pas plus borné. Au lieu de s’énerver, il n’avait qu’à répondre avec n’importe quelle citation inventée, comme un Luchini normal.

Fausse alerte sur Europe 1

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Entendu ce mardi aux infos de 23 h d’Europe 1 (je cite de mémoire, mais vous me connaissez) : « Le séjour de Nicolas Sarkozy au Proche Orient s’est donc déroulé sans problème, hormis un incident de dernière minute à l’aéroport. Alors que le couple présidentiel se dirigeait vers l’avion, des coups de feu ont été entendus (…) Fausse alerte ! Ce n’était pas un attentat, mais le suicide d’un garde frontière israélien. » Ouf ! On a eu chaud.

Les Chinois, des noirs comme les autres

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Un tribunal de Pretoria (Afrique du Sud) vient de rendre mercredi 18 juin un arrêt qui fera date : les citoyens d’origine chinoise devront désormais être considérés comme des noirs à part entière par l’administration. S’estimant victimes d’une sorte d’apartheid, les quelques dix mille sino-africains réclamaient les mêmes droits à l’indemnisation et à la « discrimination positive ». On attend maintenant que Pékin prenne à son tour toutes les mesures pour endiguer le racisme maladif dont sont victimes les rares Africains étudiant ou travaillant en Chine…

Livre blanc : le bon choix des armes

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La France restera une puissance nucléaire : c’est la principale décision suggérée par le comité chargé de suggérer au président de la République une stratégie pour la défense et la sécurité nationales. Et en ces temps de ressources publiques rares, ce choix dicte tous les autres. La priorité accordée à la dissuasion se traduira par une réduction significative des moyens en hommes et en armes. Pas moyen d’y échapper : les capacités conventionnelles de la France feront les frais du maintien de son statut nucléaire.

Le comité du Livre blanc devait répondre à une question qui a tout de la quadrature du cercle : comment une nation de 62 millions d’habitants peut-elle optimiser sa défense et sa sécurité nationales et conserver la plus grande influence possible sur l’échiquier mondial, mais sans y consacrer plus de 2 % de son PIB – soit un peu moins de 40 milliards d’euros par an ?

Trois semaines avant la publication du Livre blanc, le 27 mai, Nicolas Sarkozy avait annoncé la couleur sur RTL en déclarant qu’il ne comptait pas trancher la question du second porte-avions (programme PA2) avant 2011-2012. Autant dire que le Charles de Gaulle restera probablement fils unique jusqu’à la fin de ses jours. Blair et Chirac avaient bien décidé de lui donner un demi-frère franco-britannique mais, l’argent français ne venant pas, les chantiers navals anglais ont commencé à travailler tout seuls.

Michel Rocard ne s’y est pas trompé. Dans le Figaro du 13 juin, il résume ainsi l’alternative ouverte à la politique de défense française : soit elle opte pour un maintien de sa force de frappe avec les efforts financiers que cela suppose (non seulement pour les ogives mais aussi pour les lanceurs, missiles, avions, sous-marins), soit elle adapte ses capacités conventionnelles aux menaces actuelles, option incarnée par le second porte-avions. Père du Charles de Gaulle, l’ancien Premier ministre ne cache nullement sa préférence pour la deuxième option.

Le problème est qu’il n’est pas si simple de définir clairement les intérêts de la France et encore moins les menaces susceptibles de les contrarier.

Depuis une vingtaine d’années, la France connaît une situation sans précédent: ni son intégrité territoriale, ni sa souveraineté ne sont menacées par une puissance étatique. A supposer que la Russie et la Chine constituent un jour un problème militaire, cela n’arrivera pas avant quelques décennies. En revanche, les « entités infra-étatiques », terme qui désigne les groupes terroristes dans le jargon des états-majors et les Etats-voyous, toujours susceptibles de concocter dans leurs arrière-cuisines des armes de destruction massive et les missiles à longue portée qui vont avec, posent un problème autrement plus redoutable. La lutte contre les uns et les autres exige le développement d’une capacité de projection des forces sur des théâtres d’opérations lointains.

Autant dire que l’outil militaire français est largement obsolète : conçu pour faire face à des colonnes de blindés sur un champ de bataille européen, il lui est aujourd’hui demandé d’être en mesure d’agir efficacement (c’est-à-dire à temps et avec la force nécessaire) n’importe où sur la planète – en Afghanistan, au Liban, en Afrique. Il doit également faire face à des conflits d’intensité variés, allant de la guérilla à la guerre conventionnelle de grande intensité et opérer dans des milieux urbains et semi-urbains.

La France est tout à fait en mesure d’adapter ses armées à l’ère du champ de bataille réseau-centré et de la mobilité mondiale. Cependant, même si elle consacrait l’intégralité de son budget défense à la construction d’une telle force conventionnelle, elle serait incapable de mener seule ou en première ligne des opérations telles que la guerre en Afghanistan ou l’occupation de l’Irak – que les Américains eux-mêmes n’ont pas merveilleusement réussie. Autrement dit, même en renonçant à sa dissuasion nucléaire, la France ne pourrait guère prétendre à être plus qu’une puissance conventionnelle importante mais somme toute secondaire. En revanche, elle a tout à gagner à être la seule puissance nucléaire européenne réellement indépendante (la Grande Bretagne achète ses missiles et ogives aux Etats-Unis).

Reste qu’aucun pays ne peut jouer la carte du tout-nucléaire. Il s’agit donc d’optimiser le levier stratégique conventionnel, autrement dit de maximiser la puissance en minimisant les coûts, c’est-à-dire, très concrètement, en réduisant le nombre de régiments et d’avions de chasse. Ce qui suppose sans doute une intégration renforcée aux structures supranationales telles que l’Otan et l’Europe de la Défense. Mieux vaut le savoir, cet aggiornamento a un prix politique, dès lors qu’il passe par le renoncement à une certaine idée de la souveraineté. Après tout, s’il est vrai que, comme on nous le serine, l’unique ambition des Français est d’améliorer leur pouvoir d’achat ou de sauver leurs retraites, on voit mal comment ils consentiraient aux lourds sacrifices qui seraient nécessaires au maintien d’un outil de défense réellement indépendant. Réintégrer l’ensemble des structures militaires de l’Otan, c’est admettre que le roman national tel qu’il existait jusque-là – que d’aucuns qualifient d’illusion gaullienne – n’a plus cours. Quant à l’Europe de la Défense, non seulement elle est loin de la maturité opérationnelle, mais on voit mal comment elle pourrait voir le jour quand les peuples semblent de plus en plus se défier de l’idée même de la puissance. Autant dire que la France, comme ses partenaires, est placée devant des choix douloureux qui touchent à son identité même. Il ne s’agit pas de proclamer que la France n’est plus qu’une voix parmi d’autres dans le concert des nations. Mais, comme le disait le général de Gaulle, « il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut ». On ne peut pas jouir en même temps du frisson de la grandeur et du confort de la torpeur.

A la loyale

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Voilà qui ne manque pas de classe. Après que Frédéric Martel a décrété que Renaud Camus était infréquentable (ce qui lui a attiré une réplique cinglante et hilarante d’Alain Finkielkraut), David Kessler, le directeur de France Culture (oui, oui, celui-là même qui en 2005…), a décidé de débattre lui-même avec l’écrivain maudit au cours de l’émission de Julie Clarini et Brice Couturier « Du grain à moudre », mercredi 25 juin à 17 heures. En ce qui concerne les autre invités, on imagine aisément que Maryvonne de Saint-Pulgent ne se montrera guère plus enthousiaste que Camus sur les mirifiques avancées de notre riante époque. Christophe Girard, culturocrate en chef et adjoint au Maire de Paris, aura la difficile mission de défendre ses belles inventions festives comme Paris-Plage ou La Nuit blanche (une occasion, avait-il déclaré lors de sa création, de voir des gens danser devant des Rembrandt). Quant à David Kessler, on attend avec curiosité de connaître son opinion. Ne boudons pas notre plaisir : ça, c’est France Culture comme on l’aime.

Vive le sous-développement durable !

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Dans sa dernière livraison, National Geographic publie une enquête sur les modes de consommation de différents pays. Conclusion sans appel : « Les pays du Sud polluent moins. » Achetant moins de voitures, moins d’écrans plats, moins de produits surgelés et prenant plus rarement l’avion que ceux du Nord, les consommateurs du Sud nuiraient moins à l’environnement. Ce qui appelle une question : pourquoi les pays en développement sont-ils, de Mexico au Fleuve Jaune, les endroits les plus pollués du monde ? Et une suggestion : quitte à vraiment « respecter » la nature, pourquoi ne pas cesser définitivement de consommer?

Histoire belge

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Trois hommes ont été découverts ce week-end sur le toit du Palais Royal de Bruxelles. Des admirateurs de Jean Giono, venus, à leur manière célébrer, par-dessus la tête d’Albert II, l’auteur du Hussard sur le toit ? Non : deux Polonais (même pas plombiers) et un Français (même pas rattachiste) travaillant (au noir ?) à la réfection de la royale toiture. Il n’y a pas à dire : l’Europe avance à Bruxelles. On peut même dire qu’elle monte en l’air !

Cuba vire sarkozyste

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En leur temps, les situationnistes se demandaient si la dialectique pouvait casser des briques . Le régime cubain veut qu’elle en fasse gagner ! La résolution 9/2008 vient en effet, au prix de contorsions idéologiques assez comiques, d’annoncer aux Cubains qu’ils seront désormais payés au rendement et selon des « critères d’efficacité ». Sur l’île du Dr. Castro, la règle était, selon une blague connue, que l’Etat fasse semblant de payer les travailleurs, qui en retour faisaient semblant de travailler…

Mondialisation mondaine

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Son Altesse Sérénissime le prince Albert II de Monaco était samedi à Genève pour y lancer la branche suisse de sa Fondation pour l’Environnement. Les banques monégasques et suisses vont-elles désormais laver plus propre ? On l’espère. Pour la Planète.

Jean Daniel, spectateur consterné ?

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Jean Daniel a choisi la pire des façons de s’adresser à ses amis : en leur disant la vérité. Leur vérité. Depuis 1956, date de son premier reportage en Israël, et alors que tant d’autres donnaient dans le genre « ambassadeur de l’Unesco » – amis de tous, ennemis des vérités qui fâchent… –, il n’aura jamais cessé de remuer le fer dans la plaie et de mettre chaque camp face à ses responsabilités.

Aux Israéliens, il a conseillé dès les années 1960 d’abandonner « la chimère d’un Grand Israël », puis d’envisager de « partager » Jérusalem et enfin, plus que tout, de se croire assez forts pour accéder aux demandes légitimes des Palestiniens et de prendre en compte leurs souffrances. Jamais il n’aura posé sa plume quand il s’agissait de critiquer le jeune Etat ou son armée, et jamais il n’aura manqué de dénoncer leurs dérives – jusqu’à Sabra et Chatila, qui fut le théâtre du massacre de Palestiniens par des Libanais, avec la bénédiction, estime-t-il, de Tsahal[1. On verra, à ce sujet, le film Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman (actuellement sur les écrans). En attendant, un jour, que les cinémas égyptien ou syrien soient capables de tels exercices…]. Mais celui qui fut insulté et soupçonné pour ses origines juives, n’aura pas non plus échappé à l’accusation de trahison : en s’interrogeant, à un demi-siècle de distance, sur l’hypothèse de la disparition d’Israël, puis sur l’américanisation (à ses yeux néfastes) du sionisme, Jean Daniel a régulièrement froissé ceux qui attendaient de lui un engagement aveugle en faveur d’Israël.

De même n’aura-t-il jamais ménagé ses amis et interlocuteurs arabes ou Palestiniens. Et cet équilibre dans la critique, qui n’a rien de formel, mais répond à la désespérante complexité du drame moyen-oriental, n’est pas le moindre des intérêts de cette somme. La tentation, constante chez certains, de propager la haine des Juifs trouvera toujours, sous sa plume, une réprobation immédiate et argumentée. De même, l’hypocrisie des leaders musulmans sur la « fraternité arabe » : des massacres de Septembre Noir à l’organisation délibérée de la misère des réfugiés, les pays arabes auront très largement contribué à la souffrance et au désespoir palestiniens. On trouvera également, dans cet épais volume, des analyses sur l’évolution de la politique arabe (du nationalisme au religieux), sur les neocons, mais aussi des portraits éclairants de Sadate et d’Arafat, ainsi qu’une longue réflexion sur De Gaulle et les Juifs dont les conclusions, déroutantes, feront les délices du lecteur.

Reste une question : Jean Daniel croit-il à la paix ? Curieusement, oui. Sa consternation ne s’abandonne jamais au fatalisme. De culture arabe, familiers de leurs leaders, il sent proche le moment où les peuples musulmans devront choisir entre l’aventure confessionnelle et la réconciliation avec l’idée du bonheur et de la cohabitation – et alors, tout deviendra possible. Quant aux Israéliens, il les sait exténués par ce conflit qui ronge leurs âmes et prend leurs enfants. La paix de guerre lasse : qui sait ? Ce pourrait être du reste, selon moi, le fin mot de cet ouvrage : « Amis, vous ferez un jour la paix, car vous avez tous également tort. »

Israël, les Arabes, la Palestine. Chroniques 1956-2008

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