Accueil Site Page 3165

Y’a de l’eau dans mon yaourt !

41

Comptez ! Comparez ! Vérifiez ! Depuis que notre compte en banque est supposé être notre ultime patrie, la pingrerie est un devoir patriotique et la méfiance une vertu citoyenne. Dans les cours d’instruction civique, on apprendra bientôt aux gamins à acheter malin. Les magazines qui vous faisaient rêver hier avec des fanfreluches coûtant trois ou quatre mois de votre salaire (pour couvrir à peine 10 % de votre anatomie) vous somment aujourd’hui de recycler les chemises de nuit de grand-mère ou de confectionner des meubles en carton. Bienvenue dans la vie low cost. On ne nous demande plus depuis longtemps d’être de « bons Français », il s’agit de faire de nous des consommateurs avertis – comprenez les plus enquiquinants possibles. Du genre de ceux à qui on ne la fait pas.

Non seulement on nous cache tout, mais en plus on nous vole. Les « révélations » de 60 millions de consommateurs sur les combines des industriels de l’agro-alimentaire pour vous faire payer plus sans que ça se voie ont évidemment suscité un tollé. Sus à l’inflation masquée ! Il faut dire que les fins limiers de « 60 », petit nom que le journal aime à se donner, ont déterré un scandale de taille. Pour éviter d’augmenter le prix unitaire de leurs produits, les industriels vous en donnent moins par unité. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Jugez-en plutôt : le paquet de biscuits Prince de Lu ne pèse plus que 300 grammes, contre 330 avant l’été ; le pot de fromage blanc Jockey de Danone est passé de 1 kilo à 850 g, tandis que les petits pots étaient délestés de 10 g, tout comme les Danette (mais, mystère, seulement celles qui sont vendues en paquet de 16). Un autre stratagème dénoncé par les justiciers du pouvoir d’achat consiste à changer le packaging pour pouvoir augmenter le prix : ainsi, le nouveau flacon de vinaigrette à l’ancienne Amora qui contient 450 ml semble bien plus rebondi que l’ancien, qui en contenait 500.

Admettons d’emblée que ce vénérable mensuel (quand j’étais petite, il s’appelait 50 millions de consommateurs) fait œuvre utile, même si son nom me chafouine : le consommateur n’est pas ce que je préfère en moi (ni chez les autres d’ailleurs). Mais passons[1. Dans le genre, Isabelle Giordano a réussi à faire de « Service Public » sa quotidienne « conso » sur France Inter autre chose qu’un carrefour des récriminations, et même un lieu de débat (j’y ai entendu des auditeurs s’énerver de cette obsession collective).].

Toute la journée de mardi, cette bombe eut l’honneur de nos antennes radio et télé – premier, deuxième ou troisième titre selon les heures. Les turpitudes des industriels ont été dénoncées en boucle et le représentant de ceux-ci invité à faire son autocritique une bonne dizaine de fois dans la journée. Du reste, il était plutôt rigolo quand il a essayé de faire gober au téléspectateur que l’amincissement du pot de Jockey était la contribution de Danone à la lutte contre l’obésité. Mon excellent confrère de Marianne Daniel Bernard me fait remarquer qu’il était assez réjouissant d’entendre, pour une fois, les journalistes malmener de gros annonceurs généralement traités avec tapis rouge et impertinence de bac à sable. J’en conviens volontiers. Oserai-je dire que j’ai trouvé beaucoup moins plaisant le spectacle de braves gens transformés en obsédés de l’étiquette ? Au risque d’aggraver mon cas, ma sympathie est allée spontanément aux rares personnes qui ont répondu qu’elles étaient bien incapables de repérer un changement de 30 grammes ou de 20 centimes. C’est que s’il fallait suivre à la lettre les multiples conseils dispensés sur les ondes et les écrans, la vie serait un enfer. Imaginons la journée du consommateur idéal : muni de sa calculette, de sa balance et de sa loupe (pour les étiquettes), il sillonne les rues sur son vélo, allant d’un commerce à l’autre, compare, soupèse, note, établit des palmarès, scrute les clauses écrites en petits caractères, écrit aux services clientèles, alerte la presse. Evidemment, ça lui laisse peu de temps pour travailler. Comment expliquer que personne n’ait encore exigé la création d’un « statut d’intermittent de la consommation » ?

Inutile de monter sur vos petits poneys. Il ne m’échappe pas que nombre de mes concitoyens ont des problèmes de fins et même de début de mois. Je sais à quel point il est désespérant de travailler sans parvenir à vivre de son travail. Et, comme tout le monde, je déteste qu’on me prenne pour un gogo. Mais en l’occurrence, il s’agit d’autre chose – non pas de la réalité mais du récit de la réalité. Depuis que le candidat Sarkozy a commis la sottise de se présenter comme « le président du pouvoir d’achat » (ce qui revenait à dire qu’il était Merlin l’Enchanteur), et que les Français (en tout cas les journalistes, ce qui, en démocratie cathodique est plus important) ont fait la sottise de le croire ou de faire semblant, ce maudit pouvoir d’achat est devenu notre unique horizon, l’aune à laquelle nous jugeons nos gouvernants et, en prime, la mesure d’une existence réussie. Pouvoir d’achat – le terme est à lui seul un programme que devraient récuser avec la dernière énergie ceux qui le brandissent comme s’il contenait la formule magique de la Révolution. Pour ceux qui se sont arrêtés en classe Lénine, on comprend, le slogan doit avoir un vieux relent du « Patron ! Des sous ! » de la cogestion gaullo-communiste des années 1970. Mais il est étrange que Besancenot et les autres, à qui on a bien dû causer de Marcuse, Debord et Lacan, n’entendent pas ce que la formule a d’oxymorique. On ne leur a jamais dit que la consommation est une aliénation ? N’ont-ils pas entendu parler du règne de la Marchandise ?

Il ne s’agit bien sûr pas de nier ou de minimiser la pauvreté et le scandale qu’elle constitue, en termes de justice abstraite et plus encore au regard de la prospérité « moyenne » de la société française. Ce qui est en revanche contestable, et même détestable, c’est le continuum, voire l’amalgame, que le discours médiatique établit entre pauvreté et pouvoir d’achat, deux sujets qui se télescopent en permanence dans l’écriture de l’actualité. En quelques mois, des dizaines, peut-être des centaines de reportages ont fait apparaître sur le devant de la scène un nouveau personnage : le sacrifié du pouvoir d’achat. Entre l’histoire du cadre qui ne peut plus se payer que des vacances au camping, celle des employés qui pratiquent le troc, du jeune prof obligé de loger chez l’habitant, du couple contraint de partager sa pizza au restaurant, chacun peut trouver pauvreté à son pied. À l’arrivée, tout téléspectateur est convaincu que le complot des étiquettes (fomenté soit par les patrons, soit par le gouvernement) a fait de lui un pauvre et qu’il est à 50 centimes d’euros près. Après une journée de matraquage, n’importe qui est prêt à croire que sa vie est dure à cause de la disparition de 150 grammes de fromage blanc par pot ou d’un biscuit par paquet.

Tous pauvres – sauf les riches : telle est donc l’image de la société qui s’imprime dans nos cerveaux. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi certains (à l’exception, donc, des vrais riches) seraient invités à faire acte de solidarité. Invité mercredi de la matinale de France Inter à l’occasion du début du débat parlementaire sur le RSA, Martin Hirsch tente de faire prévaloir la raison sur le fantasme. « J’ai travaillé toute ma vie, j’ai une petite assurance-vie, je ne comprends pas pourquoi c’est encore à moi de payer », lui lance un retraité furibond pendant « Interactiv », la plage réservée aux appels des auditeurs. Sans se départir de sa courtoisie, l’ancien patron d’Emmaüs réussit à lui arracher le montant de son capital, une quarantaine de milliers d’euros. « Vous allez donc payer 20 € pour le RSA cette année et sans doute moins l’année prochaine », répond-il. On pense alors que le retraité, rassuré, acceptera volontiers de faire ce sacrifice indolore. Mais il n’en démord pas. Il est la victime, le cochon de payant. Et pourtant, lui aussi est pauvre.

Répétons-le pour les malentendants : la pauvreté existe en France, et elle frappe des salariés. Pour autant, faut-il en permanence en agiter le spectre comme si chaque citoyen était menacé par la faim ? Les effets pervers de cette nouvelle croyance collective dans notre propre malheur ne se font pas sentir seulement sur la solidarité mais aussi sur l’économie elle-même dès lors qu’elle pèse nécessairement sur la consommation. Il y a quelques années, les journalistes glosaient abondamment sur le fantasme sécuritaire des petits blancs. Il n’y avait pas d’insécurité mais un « sentiment d’insécurité ». On dirait qu’ils cherchent aujourd’hui à implanter en chacun d’entre nous un « sentiment de pauvreté ». Déjà que ce n’est pas marrant d’être fauché, faut-il, de surcroît, y penser tout le temps ?

PS. On sort d’en prendre et c’est reparti. Deux jours après le scandale du fromage blanc sorti par 60 millions de consommateurs, on nous refait le même coup avec une flopée de sujets sur l’enquête commandée par le Secours populaire d’où il ressort que 40 % des Français ne peuvent se soigner comme ils le voudraient, faute de moyens. Non seulement nous sommes au bord de la famine mais notre situation sanitaire est désastreuse. Bonne journée !

Bachar el-Assad règle le problème du bilan

3

Dans un article publié dans le quotidien syrien Tishrin, Mohammed al-Hussein, ministre des Finances de Bachar el-Assad, se félicite que la crise financière mondiale ait épargné son pays. Quelles sont les raisons de cet exploit extraordinaire ? Selon M. al-Hussein, il y en a trois : l’absence de bourse, l’inexistence de banques à capitaux privés et le fait que, faute de prêteur, Damas n’emprunte pas d’argent sur le marché monétaire international. Nous félicitons donc Bachar el-Assad pour cette prouesse économique, en même temps que nous l’applaudissons pour ses performances écologiques : en République arabe syrienne, contrairement à des pays prétendument avancés comme la Norvège ou le Canada, on ne constate aucun rétrécissement de la calotte glaciaire.

Approved by Hezbollah

304

En surfant un peu au hasard dans les archives de Pajamas Media (une sorte de cousin d’Amérique multimillionnaire de Causeur), je suis tombé sur une histoire que je ne connaissais pas. Après quelques coups de fils, j’ai constaté que personne autour de moi n’en avait entendu parler. Et pourtant, elle vaut la peine d’être connue.

En 2006, le photographe libanais indépendant Adnan Hajj travaille déjà depuis plus de dix ans pour l’agence Reuters au Proche-Orient. Dès le début de l’intervention israélienne au Liban, il fait partie du pool déployé par Reuters pour couvrir le conflit.

Au début du mois d’août 2006, plusieurs clichés de ce photographe sont mis en cause par le site néoréac américain Little Green Footballs (qui fait partie du réseau Pajamas) pour cause de trucage informatique (doctored pictures), de mensonges sur l’origine réelle des images ou bien de mises en scène délibérées.

L’attention de Charles Johnson de LGF est d’abord attirée par deux clichés du même immeuble, datés respectivement par Reuters du 24 juillet et du 5 août 2006, qui sont censés représenter chacun, d’après le commentaire de l’agence, « un immeuble de Beyrouth détruit la nuit précédente par un raid israélien ».

Dans le même registre, deux autres photos entament sérieusement la crédibilité du photographe libanais et celle de son agence. Elles représentent, en date du 22 juillet puis du 5 août 2006, la même femme – identiquement vêtue ! – qui pleure devant sa maison que viennent à peine de détruire les bombardements israéliens.

D’autres photos signées Adnan Hajj semblent assez clairement avoir subi des retouches pour accentuer leur caractère dramatique. Sur la première, des missiles censés avoir été lancés par un F-16 israélien ont été astucieusement rajoutés par ordinateur. Sur la seconde photo, de monstrueux panaches de fumée noire ont été rajoutés – là, assez maladroitement – toujours au moyen d’un logiciel de retouche d’images ; cette photo montre un quartier de Beyrouth après une attaque aérienne.

Photos avant et après retouches.

Après la mise en évidence de ces « anomalies » par Little Green Footballs, Reuters a tout d’abord refusé de réagir, puis s’est contenté de retirer les clichés incriminés et a fini par admettre que certaines photos avaient subi des modifications.

Le 6 août, Reuters radiait de ses effectifs Adnan Hajj qui s’était défendu en expliquant avoir voulu seulement retirer quelques traces de poussière sur les originaux et que ses difficiles conditions de travail, dans un lieu mal éclairé, étaient seules responsables de ces regrettables erreurs.

Le 7 août, l’intégralité des clichés d’Adna Hajj (920 photos) est supprimée du catalogue de Reuters.

Cette histoire édifiante pourrait s’arrêter là, mais non. Car Adna Hajj est aussi mêlé à une autre histoire – elle aussi méconnue chez nous, mais qui a provoqué de forts remous au Royaume-Uni, aux USA et en Allemagne. Elle est connue dans ces pays sous le nom de Green Helmet (Casque vert). Elle a pour contexte le même conflit au Liban et plus précisément le bombardement de la ville de Cana par l’armée israélienne. Elle est hélas beaucoup plus tragique que les précédentes supercheries, puisqu’elle met en scène des enfants libanais réellement morts. L’expression « met en scène » n’est pas innocente ici, c’est bien de ça qu’il s’agit. Dès le lendemain du drame, la presse du monde entier diffusait des dizaines de photos comme celles-ci :

Ces images, prises le 30 juillet 2006 par les photographes de Reuters, de l’AFP, de l’AP ou d’autres agences de moindre importance montraient toutes la détresse, l’impuissance et la colère des sauveteurs face au massacre des innocents.

Gomorra

18

On ne prétendra pas que le film Gomorra a été exécuté par la critique : une bonne partie de la profession l’a défendu. Mais tous, laudateurs et contempteurs unanimes, ont formulé le même reproche : ce film sur la mafia manque de propos. Des tranches de vie, des caractères, des situations : c’est bien, mais c’est peu, trop peu. Le film de Matteo Garrone, lui-même tiré de l’ouvrage éponyme de Roberto Saviano, se noie dans l’anecdote et ne nous apprendrait en définitive rien du mystère des profondeurs – des secrets de l’Organisation.

Soutenons l’inverse : Gomorra dit l’essentiel. Et met un terme à une illusion. Car jusqu’à présent, la mafia se rangeait dans l’imaginaire collectif quelque part entre Star Wars et le IIIe Reich. Détestable ? Soit, mais tellement fascinant. Le Mal étincelant. Pour le paumé de banlieue comme pour le mytho des beaux quartiers, la mafia c’était tout à la fois la virilité d’Al Pacino – qu’il campe Michaël Corleone ou Tony Montana – la classe absolue du padrino Brando (dont la voix renvoyait celle de Barry White à l’école de fans) et le glam’ du fric, de la puissance et d’un destin qui pour être tragique n’en était pas moins épique. Gomorra déchire le voile : non seulement la mafia est peuplée de salauds mais aussi, mais surtout, de ploucs, d’abrutis et de loosers. Elle est le royaume du malheur, de la misère et de la déréliction.

Il y a un an, pour un reportage, j’étais allé m’installer dans le berceau des parrains les plus sanguinaires de Cosa Nostra : Corleone. Durant tout le trajet – deux heures de route depuis Palerme, sous un soleil libyen, deux heures de lacets et de rocailles à vous retourner l’estomac –, je n’avais cessé de penser à mon inquiétante destination. L’épicentre d’une guerre criminelle sans précédent dans les années 1970 : trois mille morts, femmes et enfants compris, parmi lesquels policiers, prêtres et juges figuraient en bonne place, massacrés à l’arme blanche, désintégrés dans l’acide ou lors d’attentats dignes d’Al-Qaida. Corleone, ce n’était pas seulement un nom de légende, mais aussi un décor à couper le souffle : pitons, canyons et terres brûlées à perte de vue. Death Valley en haute Sicile. Sur la petite place principale, le comité d’accueil était conforme aux attentes : seniors silencieux assis en terrasse, dos au mur. Gavé de films, je m’étais vêtu pour la circonstance – lin blanc et gomina. J’ai bien vite compris le malentendu. Le dress code à Corleone ? Claquettes et bermuda. Celui des Bidochons.

La question qui explosait était la même qu’à Palerme ou à Naples : un siècle de crimes, de bains de sang, une jeunesse sacrifiée, pour arriver à cela ? A cette bourgade où règnent le PVC et les maisons Leroy Merlin inachevées ; où l’on pomponne sa petite Punto quand il ne fait pas trop chaud ; à ce centre ville ceinturé de petits HLM, sans âme ni style, qui évoquent le soir, quand le soleil est retourné en Afrique, n’importe quelle banlieue de Montpellier et ses chômeurs déprimés ? Gomorra ne montre rien d’autre. Des gamins déscolarisés, intoxiqués de légendes hollywoodiennes, des adultes beaufs, pataugeant dans le meurtre et la médiocrité. Immeubles crades, gains dérisoires pour 99 % des affranchis, espérance de vie réduite – et encore quelle vie ! Minable, gorgée de trouille, de mensonges et de trahisons – dans un univers où le « code de l’honneur » est une sinistre plaisanterie.

Plus important, Gomorra donne la clef du triomphe de la mafia : l’effacement de l’Etat. En Sicile, structurée de façon verticale, Cosa Nostra était devenue un Etat parallèle. A Naples, la Camorra, organisation horizontale, agglomérat de tribus et de gangs, le remplace un peu à la manière dont les islamistes font leur trou : « assistance » aux démunis, embrigadement des marmots, « emplois » mieux rémunérés que ceux offerts par un marché du travail déglingué. Mais, au total, un contrat social morbide, qui n’offre que la mort ou la prison comme horizon aux populations qu’il régit. Alors oui, Gomorra est ennuyeux comme un documentaire d’entomologiste. Il n’offre ni le final hystérique de Scarface, ni la lente dérive shakespearienne des Parrain. Mais il dévoile enfin la vérité de la mafia, la réalité crue de ce monde de haine et de peur, de ce monde de défaite complète. En ce sens, Gomorra est l’œuvre la plus aboutie sur la mafia. Celle qui, sans doute, fera le plus de mal à sa présomptueuse réputation.

Mesures en gestation

2

La présidence française de l’Union, ça a du bon ! Réunissant à Paris les vingt-sept ministres européens de la famille, le commissaire Vladimir Spidla entend porter la durée minimale du congé de maternité de quatorze à dix-huit semaines dans l’Union. Pour l’heure, le commissaire européen n’entend pas modifier la durée légale de la grossesse, qui resterait fixée à neuf mois dans tous les pays de l’Union.

L’entrain des sénateurs

0

Tous comptes faits, on devrait dans la vie se contenter de joies simples et ne pas chercher son plaisir dans la complication. Un petit rien égaie l’existence : le rire d’un enfant, le soleil d’automne réchauffant un convoi funèbre qui s’ébranle lentement sur une route bordée de peupliers au feuillage mordoré, un combat de vieux. Comme il faut se lever de bonne heure pour apprécier à leur juste valeur les chiards et les intersaisons, le commun affiche le plus clair du temps sa préférence pour les senile battle.

A l’heure qu’il est, les Français sont servis. Friands d’assister à des crêpages de chignons peroxydés, ils guettent avec ravissement le spectacle qui s’offre à eux derrière les hauts murs du Palais du Luxembourg. Depuis quelques jours, à la nuit tombée, le passant qui emprunte la rue de Vaugirard distingue, sortant du Sénat, des râles étouffés, le bruit sourd de bandes molletières qu’on arrache, de déambulateurs qui s’entrechoquent et de charentaises projetées avec une violence telle qu’elles provoquent un fracas feutré en retombant.

Dans un combat de vieux, il n’y a pas, à proprement parler, de mise à mort – à cet âge-là, on n’est plus à un ou deux mois près. Il y a juste des dommages collatéraux qui peuvent se révéler funestes : bris de sonotone, jet de dentier, claquage de prostate, rupture de pacemaker ou, plus grave encore car elle ne pardonne pas, fracture du coccyx. On ne peut pas dire que les combattants ne retiennent pas leurs coups fatals, mais, Parkinson aidant, personne n’est à l’abri d’un mouvement brusque.

Les choses se sont envenimées ces temps-ci et le combat de vieux a gagné en dureté ce qu’il a perdu en élégance. En d’autres temps pas si reculés qu’on pourrait le croire, il avait suffi à Christian Poncelet d’attendre les bras croisés dans le noir[1. Si Henri Guaino me lit, qu’il sache que ce ne sont pas là des indications pour son prochain discours de Dakar.] pendant vingt-cinq ans pour accéder à la présidence du Sénat. Les sénateurs s’aperçurent alors qu’ils venaient d’élire l’homme qui parlait plus vite que son ombre. Puis, ayant pris bonne note que leur nouveau président prononçait la fin d’une phrase avant de l’avoir commencée, ils se rendormirent.

Les temps ont changé : désormais, le Sénat est une assemblée de gauchistes. Le couteau qu’ils serrent entre les dents laisse présager qu’ils mangent des enfants[2. Certes, il faut relativiser : un sénateur de gauche n’est jamais qu’un sénateur qui se contente de demander la diminution de l’impôt sur la fortune quand il pourrait en réclamer la suppression.]. Ou plutôt qu’ils les mâchonnent. Pire encore, la Haute Assemblée compte dans ses rangs Jean-Pierre Chevènement. L’homme est craint dans tout le palais du Luxembourg. C’est qu’il a une longueur d’avance sur les sénateurs les plus aguerris, lui qui a déjà vu la mort quand ses collègues l’attendent encore.

Ragaillardis par l’arrivée du miraculé de Belfort, les sénateurs gauchistes font montre d’une cruauté inégalée. Alors que la tradition veut que, quand il y a combat de vieux, chacun, à droite comme à gauche, distribue son content de gnons, les séniles de progrès ont décidé de regarder la baston sans y participer. La perspective de voir les varices éclater leur suffit.

Et quelle baston ! Battling Larcher, Fighting Raffarin et Beating Marini. Les deux premiers sont des candidats de poids – près de trois cents kilos d’intelligence à eux deux –, tandis que le troisième demeure de loin le plus crédible : il porte quasiment le nom d’un apéro. On a beau se dire que c’est du catch et que le match est joué d’avance, on reste ébaubi par l’ardeur déployée par les trois candidats. L’un a fait une émission sur France 3 Charente-Poitou, le deuxième a interrompu une sieste pour déjeuner avec Jean-Pierre Elkabbach afin de négocier la diffusion de l’intégrale de Derrick sur Public Sénat, le troisième a suivi un média training éprouvant avec Gérard Carreyrou pour préparer un entretien exclusif à Notre Temps.

Pourquoi tant de hargne à conquérir cette présidence ? Certes, c’est mieux chauffé que l’hospice, il y a de la lumière et les infirmières évitent de frapper le président du Sénat à coups de ceinturon. Mais ce ne sont là que des raisons accessoires. Le vrai mobile est connu : chacun des candidats souhaite accéder au plateau[3. Le plateau est au Sénat ce que le perchoir est à l’Assemblée nationale.] pour exercer un jour l’intérim à l’Elysée. Foi de sénateur, un type de 53 ans qui ne boit pas et fait du sport, ça n’a jamais fait de vieux os.

Vive l’Etat providentiel…

Les parents racontent vraiment n’importe quoi à leurs enfants : ce n’est pas fonctionnaire qu’il faut faire, mais banquier. Banquier international. En matière de rentabilité et de sécurité, croyez-moi, il n’y a rien de mieux : les profits, vous les gardez ; les pertes, vous les partagez. Et en cas de grosse, grosse boulette, la sauvegarde de votre affaire deviendra cause nationale. Et même internationale.

On vient ainsi d’annoncer à l’opinion américaine qu’elle contribuera, via l’impôt, au sauvetage d’un secteur bancaire au bord de l’effondrement pour avoir pris des risques inconsidérés. C’est cela, nous dit l’inénarrable George W. Bush, ou bien alors l’extension de la crise. Comme en 1929.

Difficile à avaler. Pour le démocrate, bien sûr, qui se souvient que des deux côtés de l’Atlantique, on fit des révolutions pour contrôler l’impôt – son calcul, sa levée, son affectation. Or voici qu’un Président sur le départ décrète que de l’argent public – pour la somme de 700 milliards de dollars ! – viendra réparer l’imprudence et l’incompétence de ses amis banquiers… Le libéral a lui aussi du mal à déglutir : voilà une profession de zozos à Black Berry, qui brame son nietzschéisme à longueur d’année (« La mondialisation, c’est chacun pour sa gueule ! T’as vu mon gros bonus !? ») et vient, toute honte bue, couiner dans les jupes de l’Etat et implorer l’impôt salvateur ! Impardonnable faiblesse des pouvoirs publics, hier dans l’encadrement, aujourd’hui dans le châtiment : dans la banque, bien davantage que dans la fonction publique, on saura désormais que l’on peut faire à peu près n’importe quoi.

Car non seulement l’Etat va contribuer à sauver de la faillite une corporation tragiquement nulle, mais il semble même décidé à empêcher que d’autres agents économiques la « massacrent », comme on dit dans le jargon des traders. Depuis ce lundi, en effet, la vente à découvert des valeurs financières a été interdite partout en Occident pour « au moins trois mois ».

La vente à découvert ? Le principe est simple : gagner de l’argent sur une action qui s’effondre. Vous estimez qu’une entreprise est mal gérée, corrompue, rudement concurrencée, bref que son cours va baisser et vous décidez de vendre un paquet de ses actions pour profiter de sa dégringolade en bourse. Vous cédez mille actions (que vous n’avez pas) à 100 euros, en vous engageant à les livrer à la fin du mois (ou « liquidation », en franco-boursier). Le moment venu de la livraison de ces actions à leur acheteur, vous vous empressez de les acquérir : comme vous aviez vu juste, leur cours a plongé et vous les ramassez à 33 euros… Les sociétés en difficulté redoutent évidemment plus que tout la vente à découvert, qui est souvent pour elles le signal d’un cycle infernal : la défiance pousse à la vente, la vente à la baisse des cours, la baisse des cours à la vente, etc. Mais voilà, désormais, la vente à découvert étant interdite pour les valeurs « financières » américaines et européennes, elles seront protégées contre tous ceux qui anticipent leur baisse. Un système bancaire non plus seulement à l’abri de la banqueroute mais aussi de la spéculation : amusant, non ?

Stimulant, tout compte fait. Car il nous faut exiger que ce système rassurant et confortable soit étendu à toutes les professions, à tous les états, à toutes les situations. Pour ma part, et pour lancer le concours, je propose donc la mesure suivante : à compter de ce jour, il sera légalement interdit de spéculer à la baisse sur la valeur de mon appartement ; le jour venu, son prix de vente ne pourra être qu’égal ou supérieur à son prix d’achat (en euros constants) ; et comme il en va de la pérennité de mon système financier personnel, le défaut d’acheteur sera pallié par l’intervention de l’Etat.

La bonne affaire des fiches

1

Ficher des gens, ça rapporte. Avec une fortune estimée à 1,5 milliard de dollars, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, vient de faire son entrée dans le classement Forbes des 400 Américains les plus riches. Créateur d’Edvige, Brice Hortefeux aura eu moins de fortune…

Dialogue de sourds à la française

Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.

La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.

Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est « la république des bons élèves » fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.

Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos « forts en thème » ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.

Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces « technos » perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.

Mauvaise pioche

1

Soucieux d’échapper aux enlèvements politiques ou crapuleux, de nombreux Colombiens choisissent l’expatriation. C’est ainsi que deux ingénieurs de Bogota avaient décidé d’aller superviser les travaux sur un gazoduc au Yémen, en plein désert, à 800 km de la capitale Sanaa. Un désert pas si désert, puisqu’il s’est quand même trouvé une tribu locale pour les kidnapper.

Y’a de l’eau dans mon yaourt !

41

Comptez ! Comparez ! Vérifiez ! Depuis que notre compte en banque est supposé être notre ultime patrie, la pingrerie est un devoir patriotique et la méfiance une vertu citoyenne. Dans les cours d’instruction civique, on apprendra bientôt aux gamins à acheter malin. Les magazines qui vous faisaient rêver hier avec des fanfreluches coûtant trois ou quatre mois de votre salaire (pour couvrir à peine 10 % de votre anatomie) vous somment aujourd’hui de recycler les chemises de nuit de grand-mère ou de confectionner des meubles en carton. Bienvenue dans la vie low cost. On ne nous demande plus depuis longtemps d’être de « bons Français », il s’agit de faire de nous des consommateurs avertis – comprenez les plus enquiquinants possibles. Du genre de ceux à qui on ne la fait pas.

Non seulement on nous cache tout, mais en plus on nous vole. Les « révélations » de 60 millions de consommateurs sur les combines des industriels de l’agro-alimentaire pour vous faire payer plus sans que ça se voie ont évidemment suscité un tollé. Sus à l’inflation masquée ! Il faut dire que les fins limiers de « 60 », petit nom que le journal aime à se donner, ont déterré un scandale de taille. Pour éviter d’augmenter le prix unitaire de leurs produits, les industriels vous en donnent moins par unité. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Jugez-en plutôt : le paquet de biscuits Prince de Lu ne pèse plus que 300 grammes, contre 330 avant l’été ; le pot de fromage blanc Jockey de Danone est passé de 1 kilo à 850 g, tandis que les petits pots étaient délestés de 10 g, tout comme les Danette (mais, mystère, seulement celles qui sont vendues en paquet de 16). Un autre stratagème dénoncé par les justiciers du pouvoir d’achat consiste à changer le packaging pour pouvoir augmenter le prix : ainsi, le nouveau flacon de vinaigrette à l’ancienne Amora qui contient 450 ml semble bien plus rebondi que l’ancien, qui en contenait 500.

Admettons d’emblée que ce vénérable mensuel (quand j’étais petite, il s’appelait 50 millions de consommateurs) fait œuvre utile, même si son nom me chafouine : le consommateur n’est pas ce que je préfère en moi (ni chez les autres d’ailleurs). Mais passons[1. Dans le genre, Isabelle Giordano a réussi à faire de « Service Public » sa quotidienne « conso » sur France Inter autre chose qu’un carrefour des récriminations, et même un lieu de débat (j’y ai entendu des auditeurs s’énerver de cette obsession collective).].

Toute la journée de mardi, cette bombe eut l’honneur de nos antennes radio et télé – premier, deuxième ou troisième titre selon les heures. Les turpitudes des industriels ont été dénoncées en boucle et le représentant de ceux-ci invité à faire son autocritique une bonne dizaine de fois dans la journée. Du reste, il était plutôt rigolo quand il a essayé de faire gober au téléspectateur que l’amincissement du pot de Jockey était la contribution de Danone à la lutte contre l’obésité. Mon excellent confrère de Marianne Daniel Bernard me fait remarquer qu’il était assez réjouissant d’entendre, pour une fois, les journalistes malmener de gros annonceurs généralement traités avec tapis rouge et impertinence de bac à sable. J’en conviens volontiers. Oserai-je dire que j’ai trouvé beaucoup moins plaisant le spectacle de braves gens transformés en obsédés de l’étiquette ? Au risque d’aggraver mon cas, ma sympathie est allée spontanément aux rares personnes qui ont répondu qu’elles étaient bien incapables de repérer un changement de 30 grammes ou de 20 centimes. C’est que s’il fallait suivre à la lettre les multiples conseils dispensés sur les ondes et les écrans, la vie serait un enfer. Imaginons la journée du consommateur idéal : muni de sa calculette, de sa balance et de sa loupe (pour les étiquettes), il sillonne les rues sur son vélo, allant d’un commerce à l’autre, compare, soupèse, note, établit des palmarès, scrute les clauses écrites en petits caractères, écrit aux services clientèles, alerte la presse. Evidemment, ça lui laisse peu de temps pour travailler. Comment expliquer que personne n’ait encore exigé la création d’un « statut d’intermittent de la consommation » ?

Inutile de monter sur vos petits poneys. Il ne m’échappe pas que nombre de mes concitoyens ont des problèmes de fins et même de début de mois. Je sais à quel point il est désespérant de travailler sans parvenir à vivre de son travail. Et, comme tout le monde, je déteste qu’on me prenne pour un gogo. Mais en l’occurrence, il s’agit d’autre chose – non pas de la réalité mais du récit de la réalité. Depuis que le candidat Sarkozy a commis la sottise de se présenter comme « le président du pouvoir d’achat » (ce qui revenait à dire qu’il était Merlin l’Enchanteur), et que les Français (en tout cas les journalistes, ce qui, en démocratie cathodique est plus important) ont fait la sottise de le croire ou de faire semblant, ce maudit pouvoir d’achat est devenu notre unique horizon, l’aune à laquelle nous jugeons nos gouvernants et, en prime, la mesure d’une existence réussie. Pouvoir d’achat – le terme est à lui seul un programme que devraient récuser avec la dernière énergie ceux qui le brandissent comme s’il contenait la formule magique de la Révolution. Pour ceux qui se sont arrêtés en classe Lénine, on comprend, le slogan doit avoir un vieux relent du « Patron ! Des sous ! » de la cogestion gaullo-communiste des années 1970. Mais il est étrange que Besancenot et les autres, à qui on a bien dû causer de Marcuse, Debord et Lacan, n’entendent pas ce que la formule a d’oxymorique. On ne leur a jamais dit que la consommation est une aliénation ? N’ont-ils pas entendu parler du règne de la Marchandise ?

Il ne s’agit bien sûr pas de nier ou de minimiser la pauvreté et le scandale qu’elle constitue, en termes de justice abstraite et plus encore au regard de la prospérité « moyenne » de la société française. Ce qui est en revanche contestable, et même détestable, c’est le continuum, voire l’amalgame, que le discours médiatique établit entre pauvreté et pouvoir d’achat, deux sujets qui se télescopent en permanence dans l’écriture de l’actualité. En quelques mois, des dizaines, peut-être des centaines de reportages ont fait apparaître sur le devant de la scène un nouveau personnage : le sacrifié du pouvoir d’achat. Entre l’histoire du cadre qui ne peut plus se payer que des vacances au camping, celle des employés qui pratiquent le troc, du jeune prof obligé de loger chez l’habitant, du couple contraint de partager sa pizza au restaurant, chacun peut trouver pauvreté à son pied. À l’arrivée, tout téléspectateur est convaincu que le complot des étiquettes (fomenté soit par les patrons, soit par le gouvernement) a fait de lui un pauvre et qu’il est à 50 centimes d’euros près. Après une journée de matraquage, n’importe qui est prêt à croire que sa vie est dure à cause de la disparition de 150 grammes de fromage blanc par pot ou d’un biscuit par paquet.

Tous pauvres – sauf les riches : telle est donc l’image de la société qui s’imprime dans nos cerveaux. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi certains (à l’exception, donc, des vrais riches) seraient invités à faire acte de solidarité. Invité mercredi de la matinale de France Inter à l’occasion du début du débat parlementaire sur le RSA, Martin Hirsch tente de faire prévaloir la raison sur le fantasme. « J’ai travaillé toute ma vie, j’ai une petite assurance-vie, je ne comprends pas pourquoi c’est encore à moi de payer », lui lance un retraité furibond pendant « Interactiv », la plage réservée aux appels des auditeurs. Sans se départir de sa courtoisie, l’ancien patron d’Emmaüs réussit à lui arracher le montant de son capital, une quarantaine de milliers d’euros. « Vous allez donc payer 20 € pour le RSA cette année et sans doute moins l’année prochaine », répond-il. On pense alors que le retraité, rassuré, acceptera volontiers de faire ce sacrifice indolore. Mais il n’en démord pas. Il est la victime, le cochon de payant. Et pourtant, lui aussi est pauvre.

Répétons-le pour les malentendants : la pauvreté existe en France, et elle frappe des salariés. Pour autant, faut-il en permanence en agiter le spectre comme si chaque citoyen était menacé par la faim ? Les effets pervers de cette nouvelle croyance collective dans notre propre malheur ne se font pas sentir seulement sur la solidarité mais aussi sur l’économie elle-même dès lors qu’elle pèse nécessairement sur la consommation. Il y a quelques années, les journalistes glosaient abondamment sur le fantasme sécuritaire des petits blancs. Il n’y avait pas d’insécurité mais un « sentiment d’insécurité ». On dirait qu’ils cherchent aujourd’hui à implanter en chacun d’entre nous un « sentiment de pauvreté ». Déjà que ce n’est pas marrant d’être fauché, faut-il, de surcroît, y penser tout le temps ?

PS. On sort d’en prendre et c’est reparti. Deux jours après le scandale du fromage blanc sorti par 60 millions de consommateurs, on nous refait le même coup avec une flopée de sujets sur l’enquête commandée par le Secours populaire d’où il ressort que 40 % des Français ne peuvent se soigner comme ils le voudraient, faute de moyens. Non seulement nous sommes au bord de la famine mais notre situation sanitaire est désastreuse. Bonne journée !

Bachar el-Assad règle le problème du bilan

3

Dans un article publié dans le quotidien syrien Tishrin, Mohammed al-Hussein, ministre des Finances de Bachar el-Assad, se félicite que la crise financière mondiale ait épargné son pays. Quelles sont les raisons de cet exploit extraordinaire ? Selon M. al-Hussein, il y en a trois : l’absence de bourse, l’inexistence de banques à capitaux privés et le fait que, faute de prêteur, Damas n’emprunte pas d’argent sur le marché monétaire international. Nous félicitons donc Bachar el-Assad pour cette prouesse économique, en même temps que nous l’applaudissons pour ses performances écologiques : en République arabe syrienne, contrairement à des pays prétendument avancés comme la Norvège ou le Canada, on ne constate aucun rétrécissement de la calotte glaciaire.

Approved by Hezbollah

304

En surfant un peu au hasard dans les archives de Pajamas Media (une sorte de cousin d’Amérique multimillionnaire de Causeur), je suis tombé sur une histoire que je ne connaissais pas. Après quelques coups de fils, j’ai constaté que personne autour de moi n’en avait entendu parler. Et pourtant, elle vaut la peine d’être connue.

En 2006, le photographe libanais indépendant Adnan Hajj travaille déjà depuis plus de dix ans pour l’agence Reuters au Proche-Orient. Dès le début de l’intervention israélienne au Liban, il fait partie du pool déployé par Reuters pour couvrir le conflit.

Au début du mois d’août 2006, plusieurs clichés de ce photographe sont mis en cause par le site néoréac américain Little Green Footballs (qui fait partie du réseau Pajamas) pour cause de trucage informatique (doctored pictures), de mensonges sur l’origine réelle des images ou bien de mises en scène délibérées.

L’attention de Charles Johnson de LGF est d’abord attirée par deux clichés du même immeuble, datés respectivement par Reuters du 24 juillet et du 5 août 2006, qui sont censés représenter chacun, d’après le commentaire de l’agence, « un immeuble de Beyrouth détruit la nuit précédente par un raid israélien ».

Dans le même registre, deux autres photos entament sérieusement la crédibilité du photographe libanais et celle de son agence. Elles représentent, en date du 22 juillet puis du 5 août 2006, la même femme – identiquement vêtue ! – qui pleure devant sa maison que viennent à peine de détruire les bombardements israéliens.

D’autres photos signées Adnan Hajj semblent assez clairement avoir subi des retouches pour accentuer leur caractère dramatique. Sur la première, des missiles censés avoir été lancés par un F-16 israélien ont été astucieusement rajoutés par ordinateur. Sur la seconde photo, de monstrueux panaches de fumée noire ont été rajoutés – là, assez maladroitement – toujours au moyen d’un logiciel de retouche d’images ; cette photo montre un quartier de Beyrouth après une attaque aérienne.

Photos avant et après retouches.

Après la mise en évidence de ces « anomalies » par Little Green Footballs, Reuters a tout d’abord refusé de réagir, puis s’est contenté de retirer les clichés incriminés et a fini par admettre que certaines photos avaient subi des modifications.

Le 6 août, Reuters radiait de ses effectifs Adnan Hajj qui s’était défendu en expliquant avoir voulu seulement retirer quelques traces de poussière sur les originaux et que ses difficiles conditions de travail, dans un lieu mal éclairé, étaient seules responsables de ces regrettables erreurs.

Le 7 août, l’intégralité des clichés d’Adna Hajj (920 photos) est supprimée du catalogue de Reuters.

Cette histoire édifiante pourrait s’arrêter là, mais non. Car Adna Hajj est aussi mêlé à une autre histoire – elle aussi méconnue chez nous, mais qui a provoqué de forts remous au Royaume-Uni, aux USA et en Allemagne. Elle est connue dans ces pays sous le nom de Green Helmet (Casque vert). Elle a pour contexte le même conflit au Liban et plus précisément le bombardement de la ville de Cana par l’armée israélienne. Elle est hélas beaucoup plus tragique que les précédentes supercheries, puisqu’elle met en scène des enfants libanais réellement morts. L’expression « met en scène » n’est pas innocente ici, c’est bien de ça qu’il s’agit. Dès le lendemain du drame, la presse du monde entier diffusait des dizaines de photos comme celles-ci :

Ces images, prises le 30 juillet 2006 par les photographes de Reuters, de l’AFP, de l’AP ou d’autres agences de moindre importance montraient toutes la détresse, l’impuissance et la colère des sauveteurs face au massacre des innocents.

Gomorra

18

On ne prétendra pas que le film Gomorra a été exécuté par la critique : une bonne partie de la profession l’a défendu. Mais tous, laudateurs et contempteurs unanimes, ont formulé le même reproche : ce film sur la mafia manque de propos. Des tranches de vie, des caractères, des situations : c’est bien, mais c’est peu, trop peu. Le film de Matteo Garrone, lui-même tiré de l’ouvrage éponyme de Roberto Saviano, se noie dans l’anecdote et ne nous apprendrait en définitive rien du mystère des profondeurs – des secrets de l’Organisation.

Soutenons l’inverse : Gomorra dit l’essentiel. Et met un terme à une illusion. Car jusqu’à présent, la mafia se rangeait dans l’imaginaire collectif quelque part entre Star Wars et le IIIe Reich. Détestable ? Soit, mais tellement fascinant. Le Mal étincelant. Pour le paumé de banlieue comme pour le mytho des beaux quartiers, la mafia c’était tout à la fois la virilité d’Al Pacino – qu’il campe Michaël Corleone ou Tony Montana – la classe absolue du padrino Brando (dont la voix renvoyait celle de Barry White à l’école de fans) et le glam’ du fric, de la puissance et d’un destin qui pour être tragique n’en était pas moins épique. Gomorra déchire le voile : non seulement la mafia est peuplée de salauds mais aussi, mais surtout, de ploucs, d’abrutis et de loosers. Elle est le royaume du malheur, de la misère et de la déréliction.

Il y a un an, pour un reportage, j’étais allé m’installer dans le berceau des parrains les plus sanguinaires de Cosa Nostra : Corleone. Durant tout le trajet – deux heures de route depuis Palerme, sous un soleil libyen, deux heures de lacets et de rocailles à vous retourner l’estomac –, je n’avais cessé de penser à mon inquiétante destination. L’épicentre d’une guerre criminelle sans précédent dans les années 1970 : trois mille morts, femmes et enfants compris, parmi lesquels policiers, prêtres et juges figuraient en bonne place, massacrés à l’arme blanche, désintégrés dans l’acide ou lors d’attentats dignes d’Al-Qaida. Corleone, ce n’était pas seulement un nom de légende, mais aussi un décor à couper le souffle : pitons, canyons et terres brûlées à perte de vue. Death Valley en haute Sicile. Sur la petite place principale, le comité d’accueil était conforme aux attentes : seniors silencieux assis en terrasse, dos au mur. Gavé de films, je m’étais vêtu pour la circonstance – lin blanc et gomina. J’ai bien vite compris le malentendu. Le dress code à Corleone ? Claquettes et bermuda. Celui des Bidochons.

La question qui explosait était la même qu’à Palerme ou à Naples : un siècle de crimes, de bains de sang, une jeunesse sacrifiée, pour arriver à cela ? A cette bourgade où règnent le PVC et les maisons Leroy Merlin inachevées ; où l’on pomponne sa petite Punto quand il ne fait pas trop chaud ; à ce centre ville ceinturé de petits HLM, sans âme ni style, qui évoquent le soir, quand le soleil est retourné en Afrique, n’importe quelle banlieue de Montpellier et ses chômeurs déprimés ? Gomorra ne montre rien d’autre. Des gamins déscolarisés, intoxiqués de légendes hollywoodiennes, des adultes beaufs, pataugeant dans le meurtre et la médiocrité. Immeubles crades, gains dérisoires pour 99 % des affranchis, espérance de vie réduite – et encore quelle vie ! Minable, gorgée de trouille, de mensonges et de trahisons – dans un univers où le « code de l’honneur » est une sinistre plaisanterie.

Plus important, Gomorra donne la clef du triomphe de la mafia : l’effacement de l’Etat. En Sicile, structurée de façon verticale, Cosa Nostra était devenue un Etat parallèle. A Naples, la Camorra, organisation horizontale, agglomérat de tribus et de gangs, le remplace un peu à la manière dont les islamistes font leur trou : « assistance » aux démunis, embrigadement des marmots, « emplois » mieux rémunérés que ceux offerts par un marché du travail déglingué. Mais, au total, un contrat social morbide, qui n’offre que la mort ou la prison comme horizon aux populations qu’il régit. Alors oui, Gomorra est ennuyeux comme un documentaire d’entomologiste. Il n’offre ni le final hystérique de Scarface, ni la lente dérive shakespearienne des Parrain. Mais il dévoile enfin la vérité de la mafia, la réalité crue de ce monde de haine et de peur, de ce monde de défaite complète. En ce sens, Gomorra est l’œuvre la plus aboutie sur la mafia. Celle qui, sans doute, fera le plus de mal à sa présomptueuse réputation.

Gomorra: Dans l'empire de la camorra

Price: ---

0 used & new available from

Mesures en gestation

2

La présidence française de l’Union, ça a du bon ! Réunissant à Paris les vingt-sept ministres européens de la famille, le commissaire Vladimir Spidla entend porter la durée minimale du congé de maternité de quatorze à dix-huit semaines dans l’Union. Pour l’heure, le commissaire européen n’entend pas modifier la durée légale de la grossesse, qui resterait fixée à neuf mois dans tous les pays de l’Union.

L’entrain des sénateurs

0

Tous comptes faits, on devrait dans la vie se contenter de joies simples et ne pas chercher son plaisir dans la complication. Un petit rien égaie l’existence : le rire d’un enfant, le soleil d’automne réchauffant un convoi funèbre qui s’ébranle lentement sur une route bordée de peupliers au feuillage mordoré, un combat de vieux. Comme il faut se lever de bonne heure pour apprécier à leur juste valeur les chiards et les intersaisons, le commun affiche le plus clair du temps sa préférence pour les senile battle.

A l’heure qu’il est, les Français sont servis. Friands d’assister à des crêpages de chignons peroxydés, ils guettent avec ravissement le spectacle qui s’offre à eux derrière les hauts murs du Palais du Luxembourg. Depuis quelques jours, à la nuit tombée, le passant qui emprunte la rue de Vaugirard distingue, sortant du Sénat, des râles étouffés, le bruit sourd de bandes molletières qu’on arrache, de déambulateurs qui s’entrechoquent et de charentaises projetées avec une violence telle qu’elles provoquent un fracas feutré en retombant.

Dans un combat de vieux, il n’y a pas, à proprement parler, de mise à mort – à cet âge-là, on n’est plus à un ou deux mois près. Il y a juste des dommages collatéraux qui peuvent se révéler funestes : bris de sonotone, jet de dentier, claquage de prostate, rupture de pacemaker ou, plus grave encore car elle ne pardonne pas, fracture du coccyx. On ne peut pas dire que les combattants ne retiennent pas leurs coups fatals, mais, Parkinson aidant, personne n’est à l’abri d’un mouvement brusque.

Les choses se sont envenimées ces temps-ci et le combat de vieux a gagné en dureté ce qu’il a perdu en élégance. En d’autres temps pas si reculés qu’on pourrait le croire, il avait suffi à Christian Poncelet d’attendre les bras croisés dans le noir[1. Si Henri Guaino me lit, qu’il sache que ce ne sont pas là des indications pour son prochain discours de Dakar.] pendant vingt-cinq ans pour accéder à la présidence du Sénat. Les sénateurs s’aperçurent alors qu’ils venaient d’élire l’homme qui parlait plus vite que son ombre. Puis, ayant pris bonne note que leur nouveau président prononçait la fin d’une phrase avant de l’avoir commencée, ils se rendormirent.

Les temps ont changé : désormais, le Sénat est une assemblée de gauchistes. Le couteau qu’ils serrent entre les dents laisse présager qu’ils mangent des enfants[2. Certes, il faut relativiser : un sénateur de gauche n’est jamais qu’un sénateur qui se contente de demander la diminution de l’impôt sur la fortune quand il pourrait en réclamer la suppression.]. Ou plutôt qu’ils les mâchonnent. Pire encore, la Haute Assemblée compte dans ses rangs Jean-Pierre Chevènement. L’homme est craint dans tout le palais du Luxembourg. C’est qu’il a une longueur d’avance sur les sénateurs les plus aguerris, lui qui a déjà vu la mort quand ses collègues l’attendent encore.

Ragaillardis par l’arrivée du miraculé de Belfort, les sénateurs gauchistes font montre d’une cruauté inégalée. Alors que la tradition veut que, quand il y a combat de vieux, chacun, à droite comme à gauche, distribue son content de gnons, les séniles de progrès ont décidé de regarder la baston sans y participer. La perspective de voir les varices éclater leur suffit.

Et quelle baston ! Battling Larcher, Fighting Raffarin et Beating Marini. Les deux premiers sont des candidats de poids – près de trois cents kilos d’intelligence à eux deux –, tandis que le troisième demeure de loin le plus crédible : il porte quasiment le nom d’un apéro. On a beau se dire que c’est du catch et que le match est joué d’avance, on reste ébaubi par l’ardeur déployée par les trois candidats. L’un a fait une émission sur France 3 Charente-Poitou, le deuxième a interrompu une sieste pour déjeuner avec Jean-Pierre Elkabbach afin de négocier la diffusion de l’intégrale de Derrick sur Public Sénat, le troisième a suivi un média training éprouvant avec Gérard Carreyrou pour préparer un entretien exclusif à Notre Temps.

Pourquoi tant de hargne à conquérir cette présidence ? Certes, c’est mieux chauffé que l’hospice, il y a de la lumière et les infirmières évitent de frapper le président du Sénat à coups de ceinturon. Mais ce ne sont là que des raisons accessoires. Le vrai mobile est connu : chacun des candidats souhaite accéder au plateau[3. Le plateau est au Sénat ce que le perchoir est à l’Assemblée nationale.] pour exercer un jour l’intérim à l’Elysée. Foi de sénateur, un type de 53 ans qui ne boit pas et fait du sport, ça n’a jamais fait de vieux os.

Vive l’Etat providentiel…

47

Les parents racontent vraiment n’importe quoi à leurs enfants : ce n’est pas fonctionnaire qu’il faut faire, mais banquier. Banquier international. En matière de rentabilité et de sécurité, croyez-moi, il n’y a rien de mieux : les profits, vous les gardez ; les pertes, vous les partagez. Et en cas de grosse, grosse boulette, la sauvegarde de votre affaire deviendra cause nationale. Et même internationale.

On vient ainsi d’annoncer à l’opinion américaine qu’elle contribuera, via l’impôt, au sauvetage d’un secteur bancaire au bord de l’effondrement pour avoir pris des risques inconsidérés. C’est cela, nous dit l’inénarrable George W. Bush, ou bien alors l’extension de la crise. Comme en 1929.

Difficile à avaler. Pour le démocrate, bien sûr, qui se souvient que des deux côtés de l’Atlantique, on fit des révolutions pour contrôler l’impôt – son calcul, sa levée, son affectation. Or voici qu’un Président sur le départ décrète que de l’argent public – pour la somme de 700 milliards de dollars ! – viendra réparer l’imprudence et l’incompétence de ses amis banquiers… Le libéral a lui aussi du mal à déglutir : voilà une profession de zozos à Black Berry, qui brame son nietzschéisme à longueur d’année (« La mondialisation, c’est chacun pour sa gueule ! T’as vu mon gros bonus !? ») et vient, toute honte bue, couiner dans les jupes de l’Etat et implorer l’impôt salvateur ! Impardonnable faiblesse des pouvoirs publics, hier dans l’encadrement, aujourd’hui dans le châtiment : dans la banque, bien davantage que dans la fonction publique, on saura désormais que l’on peut faire à peu près n’importe quoi.

Car non seulement l’Etat va contribuer à sauver de la faillite une corporation tragiquement nulle, mais il semble même décidé à empêcher que d’autres agents économiques la « massacrent », comme on dit dans le jargon des traders. Depuis ce lundi, en effet, la vente à découvert des valeurs financières a été interdite partout en Occident pour « au moins trois mois ».

La vente à découvert ? Le principe est simple : gagner de l’argent sur une action qui s’effondre. Vous estimez qu’une entreprise est mal gérée, corrompue, rudement concurrencée, bref que son cours va baisser et vous décidez de vendre un paquet de ses actions pour profiter de sa dégringolade en bourse. Vous cédez mille actions (que vous n’avez pas) à 100 euros, en vous engageant à les livrer à la fin du mois (ou « liquidation », en franco-boursier). Le moment venu de la livraison de ces actions à leur acheteur, vous vous empressez de les acquérir : comme vous aviez vu juste, leur cours a plongé et vous les ramassez à 33 euros… Les sociétés en difficulté redoutent évidemment plus que tout la vente à découvert, qui est souvent pour elles le signal d’un cycle infernal : la défiance pousse à la vente, la vente à la baisse des cours, la baisse des cours à la vente, etc. Mais voilà, désormais, la vente à découvert étant interdite pour les valeurs « financières » américaines et européennes, elles seront protégées contre tous ceux qui anticipent leur baisse. Un système bancaire non plus seulement à l’abri de la banqueroute mais aussi de la spéculation : amusant, non ?

Stimulant, tout compte fait. Car il nous faut exiger que ce système rassurant et confortable soit étendu à toutes les professions, à tous les états, à toutes les situations. Pour ma part, et pour lancer le concours, je propose donc la mesure suivante : à compter de ce jour, il sera légalement interdit de spéculer à la baisse sur la valeur de mon appartement ; le jour venu, son prix de vente ne pourra être qu’égal ou supérieur à son prix d’achat (en euros constants) ; et comme il en va de la pérennité de mon système financier personnel, le défaut d’acheteur sera pallié par l’intervention de l’Etat.

La bonne affaire des fiches

1

Ficher des gens, ça rapporte. Avec une fortune estimée à 1,5 milliard de dollars, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, vient de faire son entrée dans le classement Forbes des 400 Américains les plus riches. Créateur d’Edvige, Brice Hortefeux aura eu moins de fortune…

Dialogue de sourds à la française

66

Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.

La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.

Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est « la république des bons élèves » fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.

Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos « forts en thème » ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.

Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces « technos » perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.

Mauvaise pioche

1

Soucieux d’échapper aux enlèvements politiques ou crapuleux, de nombreux Colombiens choisissent l’expatriation. C’est ainsi que deux ingénieurs de Bogota avaient décidé d’aller superviser les travaux sur un gazoduc au Yémen, en plein désert, à 800 km de la capitale Sanaa. Un désert pas si désert, puisqu’il s’est quand même trouvé une tribu locale pour les kidnapper.